Stranger things

Œuvre dévoilée au public le
Œuvre auscultée par mes soins le

★ 8/10 ★


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  1. Saison 1
  2. Saison 2
  3. Saison 3

Saison 1

The upside down

[L’héroïne de la série en face à face avec le monstre de la saison. Vus de profil, dans un salle de classe en pleine nuit.]

Ai probablement manqué la moitié des dizaines voire centaines de références accumulées dans ce seul scénario qui a au moins le mérite de rester digeste et cohérent… Ne sais pas bien me situer cela dit, ne sais pas dire ce qu’il reste à cette recréation-là, ce qu’il lui reste si on lui retire, justement, toutes ces références. Et quand bien même il ne lui resterait alors rien, ne suis pas sûr que ce soit un problème. Il est clair que j’ai passé un bon moment, que j’ai ri et même rêvé, de vivre ces aventures, d’être à la place des personnages. Ai du coup rarement apprécié comme ici la fin heureuse, car elle correspond aux attentes d’enfant que développe la narration, y compris chez le spectateur. Je suppose que la tension, là où ça coince, est à chercher du côté de ce personnage de la mère dont l’enfant a disparu, et qui ne m’a jamais véritablement convaincu. Je suppose qu’un travail plus poussé sur la folie, sur le doute, sur l’essence du fantastique donc, via notamment un contexte diégétique plus fourni, plus incisif ou cruel, aurait fait une nette différence. L’hommage répercute les faits sans véhiculer les mêmes interrogations implicites qui faisaient la force, la puissance même, des originaux. Point de psychologie et presque aucun trouble malgré les thématiques du monstre dans le cadre de l’enfance et de l’adolescence, point de folie en symétrie chez les adultes, qui ne doutent pas bien longtemps. Trop peu de sous texte, trop peu d’ampleur aussi, tandis que les personnages finissent semblables à ceux qu’ils étaient quand ça a commencé malgré tout ce qu’ils ont vécu ! J’ai aussi passé une bonne partie de ces 8 heures à espérer que ça parte en vrille, que le chaos ne fasse plus qu’infuser très doucement mais s’installe comme la situation l’exige, au-delà de cette maison qui d’ailleurs ne prendra pas feu… mais là encore, les événements restent feutrés, bien installés dans leur velours de synthèse pas transcendante, le train narratif ne déraille pas, bien maîtrisé qu’il est, bien huilé par le système de production industrielle pour mener spectateurs et producteurs vers la deuxième station, pour les déposer en deuxième saison… On verra ce qu’elle apporte, mais en l’état, on est en droit de se demander si ce résultat, agréable, est tout ce dont les créateurs étaient capables, si ce monde à l’envers n’est effectivement qu’une copie un peu pâle qui ne mérite pas qu’on y installe nos rêves les plus sombres…

Saison 2

MADMAX

[Gros plan sur le visage de Will, l’enfant ayant servi d’hôte au monstre dans la saison passée, qui découvre tétanisé que le mal rôde toujours.]

Narration sous pression et tout en charme ; musique fantastiquissime, travail sur le son excellent, image géniale, rythme qui va bien, scénario qui promet, toujours les bons ingrédients, la bonne manière ; ai pris beaucoup de plaisir à suivre ces 45 minutes de fiction, à plonger dans un passé exotique, à vivre à hauteur d’enfants intelligents et différents, happé par le charme de la sœur du protagoniste de la saison dernière, transporté par les dialogues pourtant simples, du fait des regards et de la mise en scène ; ai même frôlé la peur, tandis que cette porte s’ouvrait sur l’inconnu, sur tous les possibles et les pires menaces. Ne me rappelle cela dit d’à peu près rien déjà quant à cette première saison… les personnages présents me sont familiers, les absents le sont tout à fait… Bref, ne sais pas si c’est redondant, ne sais pas si ça dépasse ou compense ou complète ce qui m’avait manqué ; sais simplement qu’ai pris mon pied, qu’ai été transporté, que n’ai pas vu le temps passer – et le temps ainsi que l’espace sont clés. Mon contexte désertique joue ; Stranger Things en oasis. Mais au moment de mettre le 10/10 je me dis que… tout de même, c’est un peu fort, et que je m’emporte alors que ça va se dissiper (comme la première saison ? que voudrais bien revoir d’ailleurs…). C’est ce mystère, qui une fois dissipé… D’autant que c’est le même mystère – et donc la même recette en plus des mêmes ingrédients ? – que l’année dernière… Rah mais les références, la présence, le plein de, les lumières… Et puis j’y pense, l’introduction était canon !

Trick or treat, freak

[Dans cet espace parallèle cerné de néant, au centre, l’îlot de jeu de l’enfant protagoniste, continuant d’appeler désespérément celle qui justement l’observe présentement.]

Sans enjeu, ça patine ! Et on est loin du génie d’un Halloween à Sunnydale ! C’était plat et mou et redondant avec le premier… Ça m’a paru long, et ce n’était pas bon… Fatigue joue sans doute, mais rythme narratif clairement mal géré.

The Pollywog

[La fine équipe de jeunes ados en pleine gestion de crise, la nuit, dans une salle de classe.]

Efficace, le fait d’affronter l’horreur depuis le point de vue des enfants la rend très nette ; ce qui est montré, peu à peu comme il se doit, préserve ainsi sa crédibilité (malgré l’imagerie de synthèse gentiment dégueulasse) ; la tension était souvent amenée artificiellement (montage, dérapages et chocs), mais au moins ce n’était pas mou comme l’épisode d’avant, l’on sent pendant tout l’épisode que ça peut basculer vers le pire, et le final s’est révélé être à la hauteur et cohérent ; le déroulement s’appuie sur quelques ficelles et bizarreries, mais rien de choquant ; et surtout la musique transforme et transporte ; l’ambiance et le contexte étant plutôt agréables à nouveau, ce qui a permis au contraste avec l’horreur de réapparaître ;

Will the wise

[Photographie fabriquée, très sombre, pivotée, dans laquelle on distingue au centre la silhouette renversée du shériff devant lequel flottent des particules floues. Ce dernier, équipé de sa lampe torche, vient de pénétrer dans un tunnel menant certainement à la racine du mal qui ronge sa ville.]

Quelques choix dans le jeu d’acteur et la réalisation m’ont d’abord et brièvement rebuté, puis la somme des qualités, aussi bien graphiques que scénaristiques, m’a emporté ; c’était très bien fait ; le scénario s’affirme et l’identité de la série avec lui, ça s’autonomise, ça exploite quelques ingrédients d’ambiance et de décor mais ai désormais l’impression que le premier épisode de la saison était un dernier hommage en transition ; l’intensité est nette, chaque plan compte enfin, les détails clés sont diffusés au compte goutte mais le dessin d’ensemble se forme (en dehors de la diégèse comme en elle d’ailleurs) ; les personnages impliqués le sont de plus en plus et il semble qu’il ne pourra pas y avoir, si les créateurs et auteurs sont honnêtes, de retour en arrière ; l’espère ; espère que ça va barder ; que le berceau de l’histoire sera effectivement explosé, que Stranger Things en sachant évoluer sera transfiguré et que le talent desdits créateurs pourra se déployer ; ce que le prologue à Chicago annonçait ; Quelques plans mémorables quoi qu’il en soit, le dernier dans le tunnel, ceux menant au chat qui se fait dévorer, celui surtout d’Elf-Jane rencontrant sa mère folle et prostrée qui soudain se volatilise en fumée ; les engueulades, les inquiétudes, les coups de pression, la détermination, les motifs esthétiques et narratifs, la fluidité, la musique, le travail sur le son… j’avais envie que ça ne s’arrête pas, mais suis plutôt comblé et reconnaissant qu’autre chose maintenant que c’est fait.

Dig dug

[Au centre de l’image, dans sa maison, l’un des ados du groupe de personnages principaux, protégé d’un équipement de hockeyeur et armé d’une crosse, prêt à en découdre avec la bête mutante qu’il a par erreur lui-même aidé à grandir précédemment.]

Pas encore de mort, d’explosion du carcan, mais les situations intéressantes ou mémorables s’enchaînent, les labyrinthes se font écho, celui qui se répète au sein de la mer, celui dans le sol de la ville et qui mime soudain les intestins ; on est en plein dedans, dans la narration, dans les corps, dans les luttes, dans le marasme qui n’en finit donc pas de s’étendre ; mais puisque donc personne pour le moment ne meurt, le cycle des histoires est perpétué et son observation fascine ; on se rapproche aussi clairement ou plutôt sombrement d’un Silent Hill, ça gagne en force, en intensité légitime, tout en faisant preuve de charisme (depuis la tenue de hockeyeur aux communications radio en passant par les bolides et les coupes de cheveux jusqu’à la salle d’arcade et les maisons eighties) ; pour moi, du pur bonheur, long mais pas mou, ni lent ni trop rapide, avec un final en cut frappant ; il n’y a que l’enquêteur geek qui fait pâle figure face à ceux des X-Files, et la virée du couple qui du coup en pâtit, ainsi que le duo de faux frère et sœur qui se répète au profit du mystère qui dans ce cas s’étiole ; notons enfin que la difficile expansion du réseau d’initiés (qui risque à tout de moment de rompre l’équilibre et la crédibilité) se fait (encore une fois, lentement et sûrement, inévitablement, comme ce réseau souterrain…). Apprécie aussi que les cheminements se séparent et se distinguent : chacun sa merde, et chacun fera de son mieux, pour en sortir grandi ou… décédé.

The spy

[Vue nocturne en contre plongée depuis une cave, vers laquelle sont tournés Finn, le jeune presque adulte, présentement accroupi au centre bas de l’image et qui tient une lampe torche allumée et pointée vers l’objectif, et Machin, debout sur sa gauche et donc à droite du cadre, légèrement en retrait.]

Pour partir en sucette, c’est en train de partir en sucette ; des morts il y a eu, mais des sans nom sans apparence sans passif, reste que la menace grandit et s’approche ; La musique et l’image(rie) mêlées sont simplement fantastiques – c’est différent de quelque chose qui serait grandiose, mais non moins bon, ça ne s’adresse simplement pas aux mêmes récepteurs en moi : c’est à la fois parfaitement différent de The Leftovers, peut-être moins universel et diffus, tout en excellant d’une manière similaire… Factuellement ou concrètement, suis dépassé, car c’était dense, ça ne s’est pas arrêté pendant une heure comme pendant les deux précédentes au moins ; les différents pans scénaristiques et narratifs étaient cette fois traités avec le même génie : de bons dialogues, des situations tantôt amusantes, tantôt touchantes, tantôt effrayantes, le tout donc dans ce montage visuel et sonore parfait, ou, pourrait-on dire, d’une fluidité grisante voire jouissive. Un menu complet et gouleyant en somme, qui réussit pourtant à ne pas du tout écœurer.

The lost sister

[Plan nocturne et d’intérieur mais très coloré, montrant, dans leur squat plein de graffitis notamment, trois membres de la bande hétéroclite et punk qu’est venue rejoindre l’héroïne.]

Introduction très efficace, qui mène à un voyage initiatique pour le moins dépaysant et charmant, charmant mais pas dénué de menaces et habité par la subversion ; épisode à part, au déroulement parfait, qui renouvelle le charisme et tente la focalisation sur un personnage dans le groupe et sur son parcours (à la manière donc, de The Leftovers, d’après mes critères). Ce personnage est suffisamment fort pour porter et entretenir à lui seul ces fardeaux que sont l’intérêt et la motivation du spectateur, mais les créateurs ont voulu mettre le paquet et l’insérer dans un groupe, que dis-je, une escouade, qui d’un certain côté apporte, de l’autre retire : cette escouade fait envie, aimerais m’y joindre, participer de sa quête vengeresse, mais elle et son monde ne conviennent guère aux sensations que doit véhiculer la série, elle et lui nous sortent de son univers à elle, si puissant, et de l’enfance, ils nous plongent en pleine adolescence, en révolte et rébellion, en opposition avec l’autorité plutôt qu’avec les cauchemars qu’on fait avec les autres éveillés. Intéressant contraste : ce sont les anonymes besogneux de la diégèse qui cette fois voyaient l’impossible et étaient mystifiés par lui, et nous autres spectateurs initiés qui n’avaient plus qu’à profiter du spectacle, protégés à notre tour par ce rideau derrière lequel se cachent ceux qui savent et complotent (« fourbencent », dirait mon père)… Et si ces cauchemars sont d’emblée fictionnels et parfaitement à-même de porter la fiction, cette société policée et conformiste elle, doit être approchée avec une toute autre subtilité, celle que demande pour être traitée une situation inextricable et bien réelle dans laquelle le spectateur baigne déjà… Ainsi donc, cette heure qui en valait bien deux, et qui aurait d’ailleurs franchement bénéficié du format d’un long métrage (pour donner davantage de temps aux émotions notamment), se sera révélée être un détour plutôt qu’un nouveau départ, ce qui me frustre un peu. Mais ce détour aura su alimenter et renforcer la motivation dont il était question tantôt et transmettre au final une bien agréable envie d’en découdre ! Avec tout ça, pourrais une fois de plus oublier de les mentionner, et la note parfaite ou presque ne choquerait pas, mais c’est un fait, Stranger Things me fait de l’effet, en témoignent ces frissons légers qui m’ont parcouru en plusieurs moments de la narration, de cette très, très maîtrisée narration.

The Mind Flayer

[]

L’attendais tellement, que n’y étais paradoxalement pas préparé, mais le chaos est arrivé, et il m’a chahuté pendant cette introduction qu’aurais aimé efficace, mais qui a installé trop rapidement et beaucoup trop facilement la situation de la première partie, singeant l’ambiance des jeux d’horreur et de survie, après avoir intégré comme un cheveu sur la soupe le rapport père fils du demi-frère. Aurais vraiment préféré que la mort s’instille plutôt qu’elle frappe, qu’elle n’emporte pas tous les militaires et tous les savants pour ne laisser que les personnages importants livrés à eux-mêmes… et éventuellement à leur fin, attendue et laborieusement amenée celle-là. Comme il aurait été intéressant de donner vie et corps au complot à travers quelques-uns de ses employés embarqués anonymes, de leur et de lui donner temporairement une âme au-delà de ce chercheur en chef traité avec manichéisme. L’horreur en a quoi qu’il en soit profité pour devenir graphique et vaguement sanglante, esthétique donc et même frontale plutôt que diffuse. Temporairement, et relativement maladroitement. Puis, une fois sorti du laboratoire annihilé, place à la torture légère pour le personnage, moins pour moi, car à coups de bon sentiments familiaux et de souvenirs aimants, étalés à la larme de crocodile et à la grosse cuillère sur l’intrigue qui elle perdure et passionne : le contexte et l’univers restent fantastiques, l’on est baigné dedans, immergé, toujours grâce à la musique, à l’image sombre, bien cadrée, bien habillée. Les percées, les retournements de situation, les va-et-vient scénaristiques font l’amour au spectateur, à son cortex, après l’avoir tant caressé et en continuant de le faire, de le mettre en abîme, en analogie métaphorique puisque que ne fais pas bien moi la différence ; jusqu’à ce final donc, touchant et frappant, jusqu’à ce regard échangé et magistral, jusqu’à ce sourire si juste du jeune et mauvais acteur. Il était bien là, le point clé, le nerf le plus sensible de cette histoire sur plusieurs heures, de l’histoire de cette seconde saison : un couple séparé, dont la moitié féminine a cheminé, a dû cheminer, disparaître une deuxième fois et encore plus loin ou profondément, pour réapparaître enfin, transfigurée, au meilleur des moments car au pire des moments et tandis qu’elle peut aider. C’était bon, diable que c’était bon malgré les défauts.

The gate

[L’héroïne rugissante et bras tendus occupe presque tout le cadre de cette image rougeoyante. Depuis ce brasier, elle tente de repousser le mal grâce à ses pouvoirs. Du sang lui coule du nez et des cernes ou plutôt des poches noires se développent sous ses yeux.]

Épisode qui confirme que répondre aux attentes est le plus difficile, qu’être à la hauteur des promesses narratives est une gageure. La musique (étrangement en retrait) et l’effort gigantesque fait sur l’intensité des couleurs et des contrastes n’auront pas suffi cette fois à effacer les couacs les ficelles et les facilités d’un scénario qui dans cette dernière ligne droite se sera effondré en la jouant petit bras sur tous les fronts. Tous les problèmes auront été réglés et sans grande peine. Fichtre, la vie est donc si simple ? Et les éventuelles métaphores que je me suis dit de temps à autre avoir peut-être ratées n’avaient en fait effectivement aucune consistance ? En tout cas, le retour en arrière a, de nouveau !, bien eu lieu… et les auteurs, en effaçant leurs prises de position récentes et en reniant la maturation de leur création, perdent là et probablement définitivement l’occasion d’en faire quelque chose de majeur ou d’important. C’était agréable, mais c’était vain. Les scènes fortes, parlantes, amusantes, touchantes, d’action atypique aussi, ont pourtant été déposées selon les règles dans cet ultime épisode (de saison ou non, peu importe), mais ce qui restera, ce sera cette banalité affligeante de bons sentiments accumulés dans ce cliché sans fin d’un bal de fin d’année sorti de nulle part. Et qu’ils osent, bon sang qu’ils osent !, après telle fin raplapla routinière nous montrer de nouveau – au cas où les budgets seraient débloqués ; cynisme lui aussi sans fin ; et ils le seront… – le mal qui roderait encore, me gave, me saoule et me dégoûte. Du coup, j’ai apprécié cette saison, et la préfère probablement à la précédente (dont je ne me souviens à vrai dire plus assez pour l’affirmer vraiment), mais n’en garderai que l’idée d’un plaisir éphémère, travaillé mais sage. Référencées plutôt qu’inspirées, « ces choses les plus étranges » se seront finalement contentées d’être à la hauteur de leurs personnages : sympathiques, et scolaires.

Saison 3

Suzie, do you copy ?

[Les personnages principaux, adolescents, marchent dans une prairie vallonnée en direction d’un sommet. Image lumineuse, verte et fleurie au sol, avec un ample ciel bleu, et nuageux mais clair.]

Replonger dans l’ambiance de cet univers fantasmé est un réel plaisir. Les fabricants ont bien compris qu’elle était leur meilleur atout ; ce n’est pas le seul, loin s’en faut, c’est simplement le plus fort ; et ils s’emploient à la concrétiser davantage, ils continuent de l’étoffer, de l’assembler en cadres par bonheur renouvelés : piscine, centre commercial, bureaux du journal local, colline verdoyante… dans lesquels s’affairent tels ou tels personnages puisque le temps a passé ; j’ai ressenti tantôt que les séquences s’enchaînaient un peu vite, comme de petites scénettes qui auraient mérité plus de temps ou avec lesquelles il allait être difficile de creuser quelque sujet que ce soit ; mais les liens dans les plans ainsi qu’entre les plans ont compensé ; les bons dialogues ont contribué aussi, à donner du corps, en précisant, souvent rapidement donc, les nouvelles situations ; j’apprécie toujours autant la présence de ces acteurs tous si charismatiques ; c’est cinématographique, théâtral presque, joyeusement kitsch en tout cas : le mouvement compte, et nous emporte dans une dynamique interrompue seulement par la coupe finale, arrivée tellement vite ; on est effectivement resté dans l’ébauche, voire dans l’esquisse en ce qui concerne l’enjeu principal ; rien de surprenant a posteriori, si ce n’est la facilité avec laquelle cette dynamique narrative me retourne à l’état d’enfant buvant chaque plan, cherchant à s’en imprégner comme si la vérité sur l’existence s’y trouvait évidemment.

The mall rats

[Les deux filles du groupe d’ados principal font du shopping dans le nouveau centre commercial de la ville. L’héroïne, normalement cachée, découvre la diversité des produits et prestations dans ce temple capitaliste.]

Le loup est dans la bergerie, je répète, le loup et dans la bergerie. Et la menace cette fois bien établie. Mais la dynamique s’est encrassée du fait de ce pan scénaristique, à savoir celui occupant les enfants, n’ayant pour le moment rien à voir avec ladite menace. Stratégie étrange s’il en est, puisque ils étaient les personnages principaux, et bancale, dans la mesure où c’était à travers leur regard que le surnaturel se frayait un chemin, plus crédible alors, jusqu’au spectateur. Est-ce à dire que toute subtilité, que toute ambiguïté est perdue ? Il y a bien ce discours politique : place de la femme, désertification des centres-villes, droit de manifester et guerre froide, mais traité avec cette légèreté enfantine (pour ne pas dire de manière simpliste) qui seyait mieux au fantastique. Reste ce titre alors : « The mall rats », traduit un peu précipitamment m’est avis pour la version française en « comme des rats » ; l’un avec l’autre me faisant penser que d’aucuns se retrouveraient coincés dans le centre commercial… ce qui n’est pas arrivé. Et je me souviens soudain que les événements tardaient dans les premières saisons à gagner en ampleur et en intensité, que les conséquences et l’action restaient petiotes dans des espaces relativement restreints – et j’aurais aimé, naïf que je suis, que la crise emprisonne déjà dans leur cage consumériste les rescapés de l’invasion. Au lieu de quoi l’on a tenté d’enjouer cette énième séquence de shopping rigolo – et vlan la publicité dans ta gueule au passage et qui te propulse en dehors de la diégèse –, en la soulignant d’un « material world » aux enceintes. Un peu maigre. Bref, du drame romantique assez bas de gamme pour les ados, de l’enquête à la cool pour les autres, le tout saupoudré de quelques problèmes d’adultes auxquels on n’a guère envie de prêter attention. Dit comme ça, ça se tient, et le point de vue narratif est en fait respecté. J’espère seulement que cette redondance de certains aspects (notamment celui du monstre…), que je constatais voire ressentais malgré moi, ne s’accentuera pas.

The case of the missing lifeguard

[Plan nocturne, sous le portique où se disputent deux des garçons du groupe d’ado. On les voit de profil, ressortant devant la pluie battante et cette ancienne voiture éclairée par la lune ou un lampadaire à l’arrière-plan.]

Un épisode effrayant comme rarement, et en même temps très touchant. Nuit et pluie battante ; la musique qui me prend, m’emporte et chaque fois change, mais presque aussitôt me reprend ; rythme parfait : les séquences s’enchaînent depuis l’introduction superbe et toutes cette fois autour du même axe ; retour dans l’univers mental parallèle, perte de repères, sensations fortes ; des frissons plus loin ; chaque groupe en venant, à son rythme, à l’évidence. Le sucre solaire me manquera, mais j’aime au moins autant lorsqu’on danse ainsi à l’orée des abîmes ; et celle qui s’y fait tirer, et celle qui en bête vorace s’est faite transformer, et celui dans lequel le mal s’est incarné et dans le regard duquel on revit le renvoi final de la saison précédente… Que de moments, de souvenirs en dedans et dehors de la diégèse, d’images qui resteront, d’éclairs et quelques sursauts, le tout pendant que la fiction transforme le réel en terrain de jeu, affleure aux zones qu’on ne peut qu’imaginer, qu’imager, un tout parfois si accueillant, parfois bien inquiétant. Car dans la nuit rodent les Russes les rats les mutants mangeurs d’engrais et de pesticides et les envahisseurs de l’au-delà, rien que ça.

The sauna test

[Le visage du grand frère devenu maléfique apparaît dans un deuxième cadre dans l’image formé par une fenêtre dans la porte du sauna dans lequel il est enfermé.]

Un quatrième épisode garni de séquences plaisantes, dont un final musclé, et d’autres plus laborieuses, qui ne présentait en tout cas pas la même fluidité globalisante que le précédent. Les séquences voulues comme touchantes (le dialogue entre la mère et sa fille, ou la détresse de la sœur qui voit souffrir son frère) n’ont pas eu d’effet sur moi. L’ambiance a aussi été neutralisée par l’absence d’une temporalité claire (ni jour ni nuit, ou bien l’un et l’autre comme par convenance) et de connexion entre les espaces : hormis le centre commercial qui, lui, a gagné en profondeur, les décors habités de personnalités et d’objets fétiches se sont absentés au profit d’intérieurs plus nombreux et banals. La ville manque soudain de consistance, les personnages arrivent ou repartent en voiture ou a vélo, mais nous manquons, nous autres spectateurs, d’une vision d’ensemble. Peut-être parce qu’elle ne cesse de s’agrandir (alors que je la concevais comme une bourgade un peu perdue) ou de se révéler à nous, sans qu’on puisse s’y balader, y flâner, s’y ennuyer ou s’y perdre – à trop scénariser et remplir leurs fictions, leurs auteurs en oublient parfois de les laisser vivre un peu et d’elles-mêmes, de nous laisser à nous comme à leurs personnages une sorte de marge de manœuvre et d’appropriation. Ce n’était pas mauvais pour autant, c’est simplement un peu inégal, ce qui est dommage pour une saison en huit épisodes.

The flayed - L’armada

[Plan rapproché sur le visage de la sœur d’un des ados, enquêtrice autodidacte qui s’est mise dans une mauvaise situation et passe un sale quart d’heure.]

J’ai trouvé ça rêche et gueulard souvent dans le premier quart, mais j’ai pu m’investir quand même, au gré des événements nombreux, répartis désormais en trois fils parallèles, deux s’étant rejoints. Outre la cavale insipide dans ces bois sans âme, c’est cette autre progression dans ces locaux secrets et autres tunnels sans fin qui a opéré sur moi ; un amusant jeu de cache-cache, bizarrement plus crédible que ce pseudo-terminator russe infoutu de se débarrasser d’un shérif presque obèse et d’une mère de famille. Mais c’est une fois ces amuses-bouches passés qu’est venu l’impressionnant plat de résistance ; un poil facilement agressif du fait des flashs de lumière, mais ô combien réjouissant, dans cet hôpital soudain transformé en sale cimetière ; toujours ce motif qui mène les personnages principaux allant chercher la merde à fuir ensuite devant la menace, et à s’en sortir malheureusement dans tous les cas ; mais ces affrontements dont j’apprécie le côté brut de décoffrage complètent par leur intensité les cheminements, les quêtes et les enquêtes agréables qui les ont amenés ; un repas équilibré en somme, et même varié, très varié, composé y compris d’avarié, de gel corrosif, de chair apostrophée et de substance mobile et finalement monstrueuse. Après tout ça, j’ai trouvé la coupe salvatrice, parce qu’elle me permet à moi spectateur et contrairement aux personnages de prendre une pause, fort bienvenue malgré le second degré et les quelques moments d’intimité ponctuant l’horreur et les cris. Tout ça est tout de même sacrément difficile à doser, et ces scénaristes s’en sortent globalement très bien.