Rencontres atypiques

Recueil de courtes fictions dérangeantes

Surprenante galerie de monstres, tantôt formels, tantôt idéels, personnifications de hantises, de haines, formulations d’abandon ou de révélations ; ces rencontres atypiques, courtes fictions, du coup frappantes, forment effectivement une plongée dans une psyché singulière. Une plongée en vingt-et-une nouvelles qui, à travers l’hésitation fantastique et le surnaturel, vise l’universel, et dont on ne ressort pas indemne.

Cet ouvrage s’adresse à ceux qui n’ont pas peur d’aiguiser leurs nuits, de nourrir leurs fantasmes autant que leurs peurs, en écartant de peu ce voile qui préserve de l’inconnu. Par-delà, vous ne trouverez ni repère, ni vérité, ni survivant.

Si bien que, vous l’aurez compris, cet ouvrage s’adresse à un public un tant soit peu averti.

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  1. Préambule

  2. 1. Une main tendue
  3. 2. L’ombre millénaire
  4. 3. Funeste princesse
  5. 4. La nourrice
  6. 5. Dans la gueule du puzzle
  7. 6. La tête à moitié
  8. 7. Caroline
  9. 8. Échappée belle
  10. 9. La douleur de vivre
  11. 10. Face à face dans le désert
  12. 11. Vieille lune
  13. 12. Marcel
  14. 13. Crevons ensemble
  15. 14. Des yeux ternes et des crocs électriques
  16. 15. Les damnés
  17. 16. Celle du diable
  18. 17. Immense et froide
  19. 18. Le chant du loup
  20. 19. Épuisée
  21. 20. Étoile saillante
  22. 21. La sale silhouette qui souille
  23. 22. Chute Libre

  24. Remerciements

Préambule

Bonjour cher lecteur.

Je te remercie de parcourir les pages numériques de ce livre.

J’espère que son contenu te nourrira, qu’il t’apportera quelque chose.

D’après moi, sa valeur ne dépend que de toi, de l’éventuel effet qu’il aura eu sur toi. C’est pourquoi je souhaite qu’aucune barrière financière, même minime, n’entrave sa consultation.

Tout commentaire le concernant, tout partage, toute critique ou note, sur internet ou en dehors, le fera vivre. C’est de participer ensemble de cet élan culturel vertueux qui est à mon avis le plus important.

À cette fin, je choisis de placer ma participation sous « licence » Creative Commons BY-NC-SA.

En d’autres termes, tu peux non seulement consulter cette œuvre librement, mais aussi la partager légalement dans son intégralité et sans demander quelconque autorisation, tant que tu mentionnes son auteur et que tu n’en fais pas le commerce. Tu peux même la modifier (en prenant soin de signaler tes interventions), la traduire ou l’adapter, par exemple en version sonore, graphique ou filmique, si tu acceptes de distribuer ta recréation dans les mêmes conditions. J’espère que nos réalisations trouveront ainsi leur place dans les milieux associatifs et éducatifs, dans les bibliothèques, personnelles comme municipales, matérielles ou moins…

Si tu souhaites encourager cette démarche ou me soutenir, ce dont je serais fort honoré, tu peux me faire un don.

Si tu as des questions, si tu souhaites en savoir plus sur l’un de ces sujets ou sur ma production, tu peux me retrouver sur Diaspora ou me contacter par courriel à l’adresse contact chez terhemis point fr.

La personne qui tient l’objet aura toujours plus de valeur à mes yeux que ce dernier.

En te remerciant encore pour ton intérêt et ta curiosité,

Te souhaitant d’enrichissantes lectures et bon vent,

.

Une main tendue

Il me tend la main, ne dit mot, reste neutre. Je ne comprends pas ; je ne le connais pas. J’aurais d’habitude continué ma route, mais cette fois j’envisage. Peut-être va-t-il me tordre le bras ; peut-être qu’une fois ma main dans la sienne, il va tirer jusqu’à ce que mon bras s’arrache – non, on dirait un enfant, un très grand enfant beaucoup trop blanc. Ses yeux sont habités d’une lueur. Il est là, mais semble venir d’ailleurs et être encore un peu là-bas. Je ne faisais que passer, maintenant, on vit quelque chose, on s’allonge avec ce qui s’échange entre nous. Je sais pourquoi j’hésite à lui prêter ma main, mais le sait-il lui ? Il apparaît complètement incapable de comprendre ma crainte. Son regard est paisible. À tel point que, même s’il est debout, il pourrait être mort. Le sang chaud ne semble pas plus couler en ses veines que la peur. Pourtant ça commence, mon corps me précède, ce sont mes cellules qui sont attirées vers les siennes. Elles se laissent emporter dans un flux qui fait couler mon geste et je pressens l’impact de sa réalité sur la mienne. Ça change ; ma vie pourrait changer… Elle pourrait tout aussi bien s’envoler, se dissiper lors du contact. J’aurai peut-être le temps de réagir. Cette porte, nous devons l’ouvrir ensemble ou la laisser fermée. Il ne se cache certes pas. Sa peau est douce, sa main osseuse, ses doigts longs. Tout ça se referme sur moi. Je suis à l’intérieur. J’y reste. Il continue de me fixer. Je réponds à sa tranquillité en ne serrant pas trop, avec l’idée bizarre de préserver ce qui assemble ces phalanges entre elles. Mon centre commence à bouillir. Mes instincts me guident vers les vérités qui le définissent, mais je résiste. Je me maintiens tant bien que mal à la lisière d’un fond sans fin. Puis le temps m’échappe, suivi de l’espace, alors je bascule et dérive – je ne fais plus la différence entre une seconde et une heure, entre ici et ailleurs… Soudain je m’éveille, j’hésite, je recule d’un pas, mes paupières se ferment brièvement et me sortent de l’envoûtement, je reprends ma route prestement, mais tout le reste n’a pas encore recouvré sa forme, les objets les contours les reflets les obstacles… je suis dans un couloir, il s’étire en longueur, il est court, je peux tourner par ici. Je dois sortir, récupérer, la vue, la vie, vite. La pression sur ma nuque disparaît. Il ne me regarde plus, il ne peut plus. Je crois qu’il n’a pas bougé et qu’il ne me suivra pas. Vérifier. Surtout pas. Refermer cette brèche. M’agripper au mur. Je dois avancer. Je respire. Ça va mieux. Je sens mon buste, mon cœur y bat. Rapidement encore. Je ne le reverrai pas, plus jamais. Je suis soulagée, triste. Ma main reconnaît le pourtour de mes lèvres, et de mon nez, et de mes paupières, sur mon visage. Tout va bien. Où allais-je déjà ? Par là je crois, tout ira bien, oui, tout ira bien…

L’ombre millénaire

Il sortait de chez son ami où il avait récupéré un vêtement qu’il avait oublié là quelques jours auparavant. Son ami l’avait déposé dans un sac plastique à peine assez grand et y avait ajouté un rouleau de printemps, lui-même saucissonné dans un film plastique transparent. Il ne lui restait que quelques mètres à faire pour regagner la rue, lorsqu’il aperçut dans la nuit ce vélo d’intérieur qui attendait dans la cour de l’immeuble depuis des semaines, depuis des mois peut-être. Il alla s’y asseoir. Il fit pendre le sac au guidon, posa ses pieds sur les pédales. Il observa alentour. Le damier clairsemé des appartements éclairés dans les masses de béton qui le cernaient l’avait toujours fasciné. On n’y voyait la plupart du temps rien de ce qui se passait à l’intérieur, comme s’ils étaient vides et participaient en fait d’une supercherie grandiloquente à la Truman Show. Ce film l’obsédait depuis qu’il l’avait vu lorsqu’il était adolescent. Il le narguait de-ci de-là pour lui rappeler que cette réalité n’avait aucun sens, qu’il en était peut-être le seul protagoniste. Ce qui ce soir du moins était certain, c’était le trouble qui l’habitait. Cet ami qu’il venait de quitter, il l’avait rencontré au travail il y a quelques années. Il était devenu ce père qu’il aurait aimé avoir, car il était juste et simple. Il avait son caractère, il se froissait de peu et sa rancune était alors tenace, mais entre eux, ça ne s’était jamais produit. Sur ce vélo, entre les tours, il était pourtant seul, et chez lui, en rentrant, il le serait encore. Tant et si bien que même lorsqu’il était entouré, il continuait de se sentir seul. Il avait été trahi et abandonné par quelques personnes importantes, comme n’importe qui d’autre sans doute, mais lui n’avait jamais réussi à dépasser ces événements. Isolé, il le fut encore davantage en voyant apparaître la chose devant lui. Son souffle coupé se perdit en écho dans les environs. C’était une présence au semblant de visage diaphane, frémissant dans la pénombre, surmonté de cheveux sévèrement tirés vers l’arrière et qui souriait à s’en déchirer la face. Deux perles fuligineuses y opéraient un sinistre examen. Le reste était en filigrane tendu, incorporé à la nuit, s’extirpant d’elle par là, juste devant le vélo. Cela sentait les excréments, la vase, la sueur, les cendres et le sang, et ça se rapprochait si lentement qu’il était presque impossible d’en percevoir le mouvement. Pourtant ça grandissait, avec la peur qui devenait effroi. Il ne prit conscience des seringues que tardivement. L’une, emplie d’un liquide verdâtre, pointait vers son cou depuis le côté, l’autre, pleine d’un liquide jaune fluorescent, visait son cœur. Le désordre en son sein se transforma en parcelle de l’espace intersidéral, où le froid était absolu. La selle usée du pseudo-vélo le raccrochait à ce qui restait du monde d’avant. De là, il entendit percer sa voix : « …ne me faites pas de mal… ». La face et les pointes continuèrent de le presser, aussi finit-il par les écarter du mieux qu’il pût en se retirant brusquement, mais déjà, l’ombre le submergeait.

Funeste princesse

Il la trouva étendue sur la chaussée. Il avait l’habitude de sortir marcher en pleine nuit. C’était calme. Il s’était d’abord arrêté, puis approché. Il l’avait observée. Il songeait souvent à rencontrer quelqu’un, une fille, sans doute jolie, belle à ses yeux. Il ne savait jamais quoi dire. Il était happé, elle le déboussolait, et il faillait. Il n’avait jamais envisagé qu’elle serait ainsi allongée, les membres de travers. Il n’osa ni parler, ni la toucher. Fuir ; la laisser là ; peu importe – continuer de rêvasser, se contenter d’imaginer, et rester seul. C’était ce qu’il connaissait le mieux, la solitude, il baignait en elle, dans la lumière jaunâtre des réverbères. L’absence n’avait pourtant jamais atteint sa chair. Il se sentait vain, mais plein, et soudain, son plein vain s’agitait, perturbé, tiraillé fort par l’habitude d’un côté les possibles de l’autre. Qui était-elle ? Pourquoi et comment était-elle arrivée là ? Était-elle simplement encore en vie, et si oui, que ferait-elle du temps dont elle disposerait finalement après ce soir ?

— Qui es-tu ?

Elle resta immobile et silencieuse. Sa voix s’était manifestée malgré lui. Il posa sa main sur son bras recouvert de soie. Elle était douce. Elle avait froid. Il approcha son visage du sien. Un léger souffle tiède, anodin dans la brise. Que faire alors ? L’emporter ? La traîner ? L’abandonner. Elle se réveillerait probablement d’elle-même. Un bruit foudroya la ville. Une explosion, au-delà des habitations. Une énorme explosion, dont le feu illumina brièvement la nuit. Son visage profita du halo pour briller sereinement. Il en fut ébranlé et tenta de la réveiller, il appela, la secoua sans lui faire de mal. Rien. Alors il la souleva, difficilement, et réussit à la porter. Les maisonnées s’étaient éveillées. Il s’engouffra dans un chemin à l’écart tandis qu’une porte s’ouvrait. Lui ne pensait pas à vérifier, il ne pensait plus qu’à elle, il était rempli d’elle dont il ne savait rien. Il fallait la protéger, il fallait la mettre en sécurité. Ainsi marcha-t-il le plus vite possible jusqu’à chez lui en évitant les endroits de passage. Une sirène de pompier hurla derrière lui, les véhicules vrombirent en direction de l’explosion. Ses bras criaient de douleur sous le poids qui s’accumulait. Elle était légère mais lourde. Ses cheveux bruns et fins flottaient dans le mouvement de l’air, et son cœur à lui s’emballa derechef. Il avait déjà du mal à respirer, mais accéléra. Il longea l’épais mur de pierres du cimetière, traversa le parking, contourna le centre commercial et arriva enfin. Les rues s’étaient animées, des voitures roulaient trop vite, des voisins mirent leurs enfants dans la leur et partirent sans s’intéresser à la silhouette double qui pénétrait l’appartement au rez-de-chaussée. Il était brûlant, elle était gelée. Il alluma mécaniquement, eut encore la force de la déposer dans son lit, la recouvrit de sa couette et de vêtements en vrac, et s’écroula. Il respirait comme un bœuf craignant pour sa vie. Il paniquait. Tout ça n’avait aucun sens. Il ne voulait savoir qu’une chose pourtant, son nom.

— Qui es-tu ?

Sa voix de nouveau s’était échappée. Cette fois, elle respira plus fort et bougea légèrement. C’était bon signe, ou peut-être pas du tout. Il n’en savait rien, il n’était certainement pas médecin. Il fut parcouru de frissons. La sueur, l’effondrement, la nuit ; et une deuxième explosion, plus puissante, qui fit trembler les murs. Il protégea ses oreilles dans un réflexe, la fille respira profondément, elle gémit, et la voir ainsi lui transperça le cœur. La douleur fut si concrète qu’elle rejoignit ses intestins qui se froissèrent et se plièrent. Il vomit d’un seul coup comme cela ne lui était jamais arrivé, à côté du lit, tandis qu’elle convulsait. Du sang, il y avait du sang dans son vomi, mais la douleur redoubla et il dut se focaliser sur elle, elle l’arracha au réel auquel il essayait de se raccrocher, sa main tomba sur celle de l’inconnue dans son lit, il vit juste avant de se vider complètement qu’elle régurgitait aussi et salement. La lumière disparut, il sentit la mollesse du matelas accueillir le haut de son corps, et l’angle inconfortable qu’il fit avec le bas sur le tapis plus rugueux. Il entendit les alarmes des sirènes remplir l’espace et le tapage d’un carambolage avant de s’éteindre comme pour de bon. Il ne connaîtrait jamais son nom, mais il avait eu la chance de mourir près d’elle, et cela, étrangement, lui suffisait. La paix remplaça le trouble, elle prit la place du vacarme, et dilua l’acidité des vomissures dans l’amertume du sang. Il n’était plus qu’une âme connectée à une autre, puis il ne fut plus.

La nourrice

Jour de pluie. Lumière grise. À peine de lumière. Froid dehors, et dedans, des tripes à l’os. Seul. C’est le début de l’après midi, j’ai mangé des restes ce midi. J’serais bien resté au fond de mon lit, mais i’ m’faut sortir. Des papiers à renvoyer à l’avocat. Sale histoire encore… Les ruelles du centre-ville sont désertes. J’entre dans le bureau de poste, la fille au comptoir est aussi terne que le ciel. Elle est crasseuse et y’a des dents jaunes derrière le début de sourire qu’elle nous inflige. J’lui donne ma lettre, paye et sors. J’me rentre et là, dans un minuscule square entre quelqu’ maisons, j’aperçois une grosse et grande forme qui en promène une petite agitée. Y’a comme une corde, que tient en main la grande molle et qu’est reliée au cou de la petite. Ouais, c’en est bien une, de ptiote ! Incroyable… On a droit d’tenir en laisse un mioche ? M’étais jamais posé la question tiens… L’autre, on dirait un genre de bonne sœur obèse sans le couvre-chef… mais j’en vois que le dos. Y’a des volutes de vapeur chaude qu’en sortent, elle respire doucement, elle prend bien son temps, mais la petite elle, ça fait des arabesques et un nuage au-dessus tandis qu’elle court dans l’herbe. C’est vrai qu’on dirait un p’tit cleb’s, pas méchant… mais bien fou fou… Tiens, v’là qu’elle s’arrête. Elle me fixe. Ses grands yeux écarquillés prennent le peu d’lumière qu’y’a. Ça fait comme des balles blanches dans le gris, et l’autre qui remarque c’qui s’passe et s’retourne lentement, vers moi elle aussi. Sitôt qu’elle me voit, elle prend d’un coup la petite dans ses bras et s’éclipse par le petit pont qui donne sur les ruelles de l’autre côté. Pour une grosse vague, elle a fait vite ! J’ai rien compris… Ça existe une bonne sœur obèse de deux mètres qui promène son enfant en laisse ? C’est ce village moisi aussi, et ce temps moisi… Ça m’fatigue et j’vois des choses absurdes en travers d’la bruine… Quand même, ça avait l’air bien réel, faut qu’j’aille vérifier ça… alors j’y vais, j’passe le pont moi aussi et j’tombe dans cette autre petite ruelle avec plein de petites maisons encore de part et d’autre. Y’a rien, pas un chat… J’regarde d’un côté, de l’autre, et puis j’avance quand même un peu. Y’a un lavoir au bout. C’est-à-dire qu’y’a autant d’eau dans l’air que dans la terre ici… J’aime pas trop l’eau moi. Bon, faut bien se laver de temps en temps, mais si j’avais pu choisir, j’serais allé au soleil. Mais le soleil c’est pour les riches maintenant… qu’ont des grandes villas sur les côtes. Pour les autres comme moi, y’a la grande banlieue glauque partout ailleurs. Y’a une porte en bois à la peinture toute desséchée, encastrée dans un mur de pierres et de ciment, qu’est entrouverte. Comme les portes et les volets sont tous fermés par ici, même moi j’peux bien le remarquer. Elle pourrait être entrée par là la folle. J’y jette un œil d’abord… Un morceau de jardin, en arbres et en friche… J’vois rien. J’pousse un peu : plus de jardin vert gris, un chemin… et fort logiquement, une maison. Massive entre les pans de cette petite jungle, avec plusieurs étages et des volets dans le même bois défraîchi que la porte, la plupart fermés, sauf deux… Une silhouette disparaît derrière l’une des fenêtres. J’suis pas sûr, mais ça s’pourrait bien qu’ce soit la grosse de t’à l’heure. Bon c’est pas l’tout, mais avec ce froid, j’ferais mieux de rentrer chez moi… sauf que c’est plus fort que moi, faut qu’j’aille voir à l’intérieur. J’vais quand même pas rentrer dans la demeure de quelqu’un ? Et puis c’est vétuste, mais ils ont l’air riches… C’est pas n’importe qui qui peut s’offrir une gouvernante, pour sûr. Et si j’trouvais la petite attachée dehors, près d’une niche ?! Faudrait bien que j’la sorte de là quand même ! J’entre. Discrètement, j’rejoins la baraque. C’est plus grand que j’pensais, y’en a encore derrière. C’est pas vétuste, c’est carrément à l’abandon. Manquerait plus qu’y’ait d’la ferraille qui traîne et j’m’esquinte le pied. Bon, la p’tite est pas dehors. Cette fois j’ferais bien d’y aller. C’est ce que je fais quand j’entends un bruit qu’j’avais jamais entendu. Feutré comme s’il sortait des entrailles de la terre mais perçant ! Une vraie salissure pour l’oreille ! J’en ai des frissons tout le corps et au lieu de m’presser ça m’fige ! J’suis sûr qu’elle me regarde depuis sa fenêtre. J’le sens dans mon dos, là où le frisson persiste. J’suis l’animal sans défense qu’attend, au cas où le danger d’autour soit un malentendu. Au cas où le chasseur voudrait bien passer à aut’chose, soudainement lassé. J’remarque que maintenant, que le silence de cet instant dure depuis qu’jsuis entré. Avant, y’avait des plics et des plocs, des choses dans le décor et qui répercutaient un peu le vent ou les gouttes. Là, y’a que ce fond de vent qui s’engouffre dans les herbes et dans les branches, sans vouloir déranger. Ça bouge sans bouger. C’est pas vraiment mort, mais pas vraiment vivant. C’est comme en repos forcé. J’sens mon buste qui gonfle lentement puis s’dégonfle encore plus lentement. J’me vide d’air et ça rentre à peine. J’ai l’futal trempé et qu’ajoute au froid. J’irai au soleil la prochaine fois. La nuit tombe d’un coup. Elle tombe tôt en ce moment… À moins que ce soient mes yeux qui s’ferment… J’sens comme un truc qui m’tombe dessus, sur tout le corps. L’odeur de la terre et de l’herbe mouillée… c’est rassurant, un peu. C’est comme si j’avais le nez dedans. Y’en a même qui me rentre dans le nez pendant qu’ça bouge. Merde, i’s’pourrait bien qu’on m’traîne. Qu’est-ce que c’est qu’ce sale mauvais rêve ?

J’me réveille. Ah quelle odeur ?! Mes tripes me remontent par là ou faut pas et v’là que j’dégueule tout c’que j’ai. Du mal à respirer, c’est entravé. Pas que ma trachée, mes poignets aussi. Cerclés de fer ! Du lourd ! Avec une chaîne entre les deux qui repose sur un crochet au-d’ssus d’moi au mur. Où c’que j’suis ? Assis par terre… Mais cette odeur… j’vais gerber encore si ça continue. Y’a des mouches qui s’agitent, et pas qu’un peu, un véritable essaim, ça empeste, et tout ça vibre dans le tympan. Je repars. Je sombre encore. Dans le noir, dehors, dedans…

Une grande giclée de froid ! De l’eau, pas glacée mais presque ! J’me réveille en sursaut. Une masse immense me domine avec un seau dans les mains. Elle ressort et la lumière qui passait par la porte qu’elle ne referme pas complètement s’amenuise. Cette odeur encore, j’vais perdre encore, ça veut sortir mais y’a plus rien. Des hoquets de bile. J’sens des larmes aux yeux, un peu plus chaudes que c’qui reste d’eau autour. Une mouche qui traverse. Une autre. Plusieurs. Elles zigzaguent devant, dans la lumière qui se disperse. Elles viennent d’à droite. J’regarde enfin par là. Un monticule… grouillant de mouches et puant comme l’enfer. Comme la mort, oui… ça pourrait être des macchabées… et j’me lève dans un sursaut ! J’ai mal partout et surtout au coccyx, mais j’dois m’écarter. La chaîne me retient. Je tire, et tire, et tire encore, plus fort et ça saute et j’tombe en arrière et dans la porte qui s’ouvre en fracas ! Plus un geste, plus un bruit, seulement les mouches qui bizzent. Bzzz… rien… vraiment rien ? Pourquoi j’ai peur encore ?! Pourquoi je déguerpis pas, et j’ai des larmes encore qui coulent. Des pas dans l’escalier, lourds, qui s’approchent. J’me relève, je bouge maintenant, je traîne ma chaîne et j’sors et j’essaye de courir. Y’a la lumière par un hublot qui m’éblouit. Les pas lourds approchent, mais lentement, mes yeux s’habituent et j’regarde par le hublot : y’a en bas le jardin dans lequel j’étais. Les bruits de pas se sont arrêtés. C’est calme. J’en profite. J’pose le front contre la vitre. Les arbres dehors sont morts. Le ciel uniformément gris, vide. Le carreau s’embue. Comme du coton chaud dans lequel j’veux me reposer. Sauf qu’un cri comme tout à l’heure fait soudain trembler les murs fragiles et les petits carreaux du hublot et ma chair et froisse mes tympans. J’suis dans de la pierre lourde mais j’les sens saigner de douleur ! Et un pas à nouveau derrière moi, encore plus lourd, pressé cette fois ! J’ai le temps de me retourner : l’énorme masse religieuse folle et absurde me fonce dessus ! J’m’écarte juste à temps, elle vient cogner contre le mur. J’rejoins l’escalier d’où elle vient et j’descends quatre par quatre mais la chaîne s’emberlificote dans mes jambes et j’m’écrase au sol en bas. Ça siffle. Un instant. Un autre. Un dernier. J’peux me hisser, j’suis à bout de bras, j’suis presque debout. J’avance de quelques pas ; un recoin là. J’m’y insère comme dans le creux de la plus belle femme qu’l’humanité a portée. Elle m’accueille et me protège tandis qu’j’entends l’autre qui passe et repart et un nouveau cri encore et qui me glace et puis plus rien. Respirer. Calmement. Sûrement. Faire entrer l’air et le faire sortir, calmement. Y’a ce creux dans mon ventre, cette douleur au poignet et cette raideur dans mes membres. Mais je respire, j’ai mes sens avec moi et je sais bien qu’il faut qu’je sorte. Bouger d’ici, vraiment ? Bouger de ce recoin tendre. Pour retourner près de l’autre ? Ça me révulse ! Mais y’a pas l’choix ! Alors j’fais remonter la chaîne un peu, j’l’empoigne fermement et de sorte qu’elle m’empêche pas cette fois. Un pas, long comme un chiard qui va naître, un autre, lentement, pas calmement, ça cogne dans le buste. Des battements par dizaines pour chaque pas, silencieux, jusqu’à un autre escalier vers le bas. Ça semble vide en bas. Quelqu’secondes, pour vérifier, des centaines de battements là-dedans. Alors j’entame la descente, j’me colle au mur pour y met’ le plus de poids possible et le moins possible sur les marches. Ça ne grince pas. Une marche après l’autre. Des milliers de battements. Un peu de lumière grise du jour par l’ouverture de la porte une fois en bas. Une pièce, une salle à manger avec une grande table au milieu et une autre porte de l’autre côté. Par laquelle entre la petite, fraîche et souriante. Une tête blonde en pyjama de soie, avec un col et des boutons. Elle semble légère, neutre. Elle n’a rien à faire ici, dans ce taudis. Elle me voit et comme la première fois se fige, en même temps que la géante réapparaît derrière elle et qu’mon cœur s’arrête. Il s’est vidé de ses dernières forces dans l’effroi d’cette vision. Mais j’vois tout et très bien, très précisément. Ce corps d’enfant qui s’raidit, ce sourire qui devient rictus et s’agrandit dans une mâchoire difforme et pleine de dents. La main tremblante de la méchante bonne sœur derrière, et même un reflet comme dans une larme sur sa joue. Le hoquet d’l’immonde p’tite carne, son tassement, son rebond et ce saut, impossible, d’une bouche béante prête à m’gober qui m’atteint dans un éclair. Une obscurité foudroyante. Mon cœur si lourd qui s’évapore.

Dans la gueule du puzzle

Le poids contre son dos repassa au second plan quand ses oreilles se mirent à siffler. Ses paupières se décollèrent partiellement… Il se tâta le crâne, s’entendit gémir. Fronçant les sourcils et tournant la tête pour échapper à la douleur, il se rendit compte qu’il était à terre. Sa main droite lui révéla un sol dur, tiède, granuleux tandis que l’autre tentait toujours de maîtriser le tumulte derrière son front. L’air qu’il respirait par bourrasques lui râpait les narines et la gorge. Il toussa une glaire empourprée avant d’être assailli par une colère nette et visant son propre corps. Il se redressa et découvrit l’incise profonde dans son flanc gauche. Les battements qu’elle appela dans sa cage thoracique lui rappelèrent qu’il avait un cœur. Deux fils d’eau parcoururent ses joues, il ne pleuvait pas. Il se demanda où il était… n’en savait rien… en fait, il ne savait même plus qui il était… Devant lui, une rue déserte, des maisons individuelles… c’était la nuit… d’étranges lumières y dansaient… rougeâtres et chaudes, elles donnaient du relief à la proximité. Il en découvrit la source en se retournant : une voiture en feu, dont divers éléments auparavant liés jonchaient carbonisés les environs. C’était sans doute cette explosion qui l’avait presque tué… Son entaille ne recelait pourtant aucun débris. Il perdait du sang, il fallait réagir… mais comment ? Il ne replaçait pas ce contexte dans le cadre de sa mémoire. Probablement n’habitait-il pas ici et le tas de ferraille ne lui appartenait-il pas. La forme humaine qui se dessinait désormais sur le siège conducteur le lui confirmait ; mais pourquoi personne n’avait-il accouru, alerté par le grabuge ? Il remarqua les volets tous ouverts sous le ciel noir constellé, aucune des fenêtres ne laissait apparaître quelconque animation. Ni poubelle, ni niche, ni véhicule parqué dans cette façon de banlieue pavillonnaire. Il y avait l’effleurement des flammes, mais à part ça, rien que le bruit de sa respiration, qui s’intensifiait en même temps que l’incompréhension. Bouger. Se déplacer. Il se souvint de cette même tension qui l’agitait avant qu’il ne sombre… il fuyait quelque chose… il fuyait pour survivre. Quant à ce qui le poursuivait, pourquoi n’était-ce pas là non plus ? Pourquoi malgré ce temps mort, était-il toujours en vie ? Un terrain boisé longeait le lotissement quelques maisons plus bas. La faible luminosité diffusée par la lune y rendrait sa progression ardue, mais le protégerait vraisemblablement de ce qu’il avait à craindre. Il se mit en marche, les réponses attendraient. S’il était handicapé par sa blessure, c’était surtout la sensation de sortir d’une hibernation prolongée qui le ralentissait. Il redoutait qu’une tempête le happe, quand justement, l’écho d’un hurlement de bête lui glaça le sang. Ses muscles profitèrent de la décharge d’adrénaline pour retrouver de leur potentiel, mais chaque foulée travaillait sa plaie et le rapprochait du coma qu’il quittait à peine ; il atteignit enfin le seuil de la forêt. Avant de s’engouffrer, il regarda par-dessus son épaule et aperçut une lueur mouvante à l’horizon, genre de luciole mécanique arpentant l’obscure toile de fond de ce décor énigmatique. Il inspira un bon coup et se jeta dans la pénombre… trébucha aussitôt, et se rattrapa à une branche qui lui griffa le visage. Le heurt alimenta le mal près de ses côtes autant que sa colère et sa frustration latentes. Il bouillait de les exprimer, mais se contint par peur de se faire repérer. Il devait avancer et disparaître. Ainsi les arbres défilèrent et plus rien hormis la lune ne luit permit de s’orienter. Impossible d’évaluer la distance parcourue dans ce cimetière végétal en noir et gris. Sa carcasse tout entière lui implorait de s’arrêter, or, il arriva dans un coin dégagé, irrigué d’une clarté sélénite tamisée. Il prit appui sur un tronc plus épais que les autres puis décolla péniblement sa main de sa hanche : elle était pleine de sang, le haut de son jean en était aussi imbibé. Il se demanda comment stopper l’hémorragie mais fut interrompu par un nouveau bruit, un ronflement, ouaté et caverneux. Une inflexion de l’air pourtant figé qui parvenait sans mal aux oreilles de la seule âme égarée en ces lieux… puis un nouveau gueulement, sifflant. La chose s’était approchée. Les sons qu’elle produisait ne pouvaient émaner que d’une créature monstrueuse, c’était forcément elle qu’il fuyait. Blessé, perdu et sans défense, il se voyait déjà mâché, broyé, digéré. Il repoussa tant bien que mal l’effroi et tira même de ces horreurs une nouvelle impulsion. Les feuilles et branches au sol signalèrent immédiatement son mouvement. Ses chevilles pliaient sur les irrégularités du sol, fouetté de part et d’autre, il pressentait sur sa peau les griffes de cette chose qui le filait. Ses pas étaient sourds et supposaient un être massif mais rapide. Les muscles de ses jambes à lui fondaient dans l’acide, ses poumons un incendie. Il priait pour que ses intestins ne se fassent pas la malle par l’entame qu’il ne pouvait ménager. Comment diable s’extraire de cette situation ? La forêt ne serait pas un abri mais une tombe s’il ne se figurait pas toute de suite quelque chose. Les questions fusèrent et s’entrechoquèrent. Que fuyait-il vraiment ? Pourquoi gisait-il près de cette voiture ? Était-il responsable de sa destruction ? Cet endroit, il y avait forcément une raison à sa présence ici. Où était-il auparavant ?

…de grands murs bétonnés, un espace vaste mais étouffant. Clos ?

Oui, il fuyait tout autant ses geôliers que l’abomination certainement pleine de crocs qui se fit de nouveau entendre, à quelques petits mètres tout au plus. Il allait rompre, mourir de peur avant de subir l’assaut de ce prédateur inconnu quand un vrombissement terrible emplit le ciel, accompagné d’un vent violent et d’un faisceau de lumière. La chose ne ralentit pas pour autant, lui cria, excité par la terreur. Un déclic sonore lança la grêle de coups de feu d’une arme lourde, plus bruyante encore que le tournoiement des hélices de ce qui devait être un hélicoptère. Il se jeta sur le côté, espérant qu’il n’était pas visé, croyant comprendre que c’était elle qui l’était. Ses tympans allaient crever, ses nerfs lâcher, il se traîna à terre, se recroquevilla et recula jusqu’à s’adosser à quelque chose, la tête dans les genoux, ses bras en dernier rempart. Les troncs déchirés par les balles craquèrent et chutèrent autour de lui. L’un vint s’écraser à quelques mètres sur sa droite. Les puissants projectiles sifflèrent sur sa gauche, le dépassèrent, constellant le sol puis foudroyant l’animal qui geignit avant de s’effondrer. Le canon n’arrêta pas de cracher, orchestrant son déluge un peu plus longtemps pour ne s’estomper ensuite que difficilement. Le bruit, la peur, la fatigue et la peine le baignèrent dans une hystérie crédule. Le choc se transforma en éternité, ses sens aiguisés par ses instincts de survie l’alertèrent de toute part et déclenchèrent des étincelles dans sa mémoire. Elles commencèrent d’en recomposer le tissu désagrégé lors de l’impact précédant son coma. Il entendit des individus descendre au sol via des câbles. Trois, peut-être quatre. Il ne lui restait qu’une poignée de secondes… Était-ce une prison ? Un genre de centre sécurisé ?

— Le doc’ est forcément dans le coin, trouvez-le ! éructa l’un d’entre eux pendant que l’hélico prenait de la hauteur.

Le fracas de l’assaut persistait à déformer le périmètre noyé dans une fumée sableuse, prolongeant l’infime sursis qui lui était accordé. Il aperçut la bête étendue, qui renâclait. Impossible d’en déduire la race ou la forme exacte, elle avait tout d’un vilain puzzle, dont les pièces s’assemblèrent soudainement. La télécommande – il fouilla avec frénésie l’intérieur de sa poche – elle était encore là. Les jets des lampes torches s’agitaient tout autour, la poussière retombait. Par chance, la lune se feutra derrière des nuages. Les cliquetis de l’équipement d’un soldat approchant ressuscitèrent en celui qu’il cherchait une séquence se déroulant plus tôt dans la soirée : une course pour sortir du bâtiment, l’alarme qui retentissait, ses mains tremblantes qui manœuvraient les clés, un sas, des couloirs, un autre sas et l’ultime attente, haletante, avant de se frayer un chemin vers le parking, et vers sa femme, elle était en danger à cause de lui, il fallait l’aider. Il se releva, souffrant toujours plus ; le mercenaire venu du ciel le manqua de peu, il perdit quelques secondes pour achever la bête tandis que le doc’, une vingtaine de mètres plus loin, sursautait du fait des coups de feu. Il l’entendit exposer la situation :

— La dernière chimère est crevée ! Pas de Spielger ! Mais y’a des traces de sang.

À peine avait-il enjambé quelques racines de plus qu’un autre individu en combinaison noire, équipé d’un fusil automatique, apparut sur sa droite et lui ordonna de s’arrêter. Le doc’ n’obtempéra qu’après le coup de semonce. Il se tourna vers son assaillant en levant les bras : dans sa main droite, l’appareil qu’il mettait bien en évidence.

— Fais pas de bêtise Spielger !

Pas de réponse.

— Tu veux pas qu’elle crève pas vrai ?!

Bien sûr que non, mais l’idée de dévoiler leurs secrets le dégoûtait plus encore.

— Alpha 3 à central, y’a un problème avec Spielger. Il se vide de son sang et tient un dispositif. À vous !

— Faites en sorte qu’il ne s’en serve pas, mais gardez-le en vie, il reste prio… cracha une voix dans la radio qui retransmit le fracas de l’explosion. Spielger avait appuyé sur le bouton, et profita du champignon de feu qui germait à quelques kilomètres de là et de l’instant d’inattention du mercenaire pour reprendre sa course. Celui-ci pressa par réflexe la gâchette de son arme. Le chercheur s’écroulait déjà.

— Et merde ! Qu’est-ce que c’est qu’ce bordel ?! Alpha 4 à central, répondez !

La douleur se dissipa, et tout le reste avec. Au moins sa femme le rejoindrait-elle bientôt.

La tête à moitié

Un homme et une femme marchent dans la rue. Il a le bras autour de son cou à elle, ils sont deux mais serrés tels un seul. Ils se promènent, c’est le début de la nuit, dans l’air tiède de l’été. Les lampes de la ville ajoutent de l’ocre à ce qu’il reste de lumière naturelle. De l’eau d’un côté, puis des champs et des friches épanouies, de l’autre les habitations. Les reflets sur l’eau traduisent son mouvement perpétuel et serein. Le couple avance à contre-courant, il bavarde à l’occasion. Quelques projets lointains, des rêves presque, d’autres mots pour le décor, pour cette journée et plus particulièrement sa fin. Elle lui rappelle qu’elle le trouve beau, elle aime se sentir en sécurité et au chaud au creux de sa présence. Lui est fort comme un lion, comme un roi, quand il entend ce qu’elle ressent. C’est simple. C’est parfait. Demain ne sera qu’après la nuit, et la nuit sera longue. Ils en profiteront tout autant l’un que l’autre – ils se donneront l’un à l’autre, une fois de plus et comme pour la première fois.

Une libellule passe, elle vient balbutier à fleur d’eau. Ils l’observent, ils observent cette nature en bordure de cité. Lui y court régulièrement, en travers des champs, sur les chemins de pierre boueux ; elle s’y repose parfois, à son orée, pour y remplir de traits des carnets qu’elle accumule en trésor d’une vie dense, dense comme ce sentiment qu’ils partagent tout à fait ce soir. Puis ils reprennent, font quelques pas de plus quand retentit le rire. Ils s’arrêtent. Un rire féminin, qui se rapproche. Son ampleur les agresse. Ce n’est pas un rire de joie. Il approche. C’est un rire mêlant douleur et bonheur. Un rire hanté, dont l’auteure apparaît. Elle émerge d’une ruelle en angle à quelques dizaines de mètres de là. Elle court en talons et tailleur, apprêtée. Elle n’a qu’une tête à moitié. Elle continue de s’approcher, ils continuent de ne pas bouger. Ils sont encore là, dans cette rue normale et paisible à l’instant, et ils sont ailleurs. Ils sont dans leurs mémoires, ils sont dans les retranchements de leurs capacités de compréhension. Le visage est arrêté par-dessus la bouche, et la bouche est un immense sourire ouvert. Le corps s’affole, les bras gesticulent, les jambes courent, la mâchoire se dilate, la chose progresse et les rejoint, et l’air se glace quand elle les frôle, quand cette fille ou ce monstre passe à leur côté non plus seulement réuni mais scellé. Son bras à lui qui la protège est raide, il n’est plus guidé que par un instinct qui vient du plus profond de son être, le même, fulgurant, qui fige une biche dans les phares d’une automobile en pleine course. Ce bras pourrait continuer de la rassurer, mais ni lui ni son propriétaire n’existent plus. Son corps à lui et même son corps à elle ont disparu, car le seul qui compte, le seul dedans et partout autour est celui qui avance dans le sens de la rivière et les dépasse. Le cauchemar ambulant disparaît dans une volute de chemisier au vent. Le rire s’estompe peu à peu. Outre l’or électrique, il n’y a plus que la nuit et pas un bruit. La ville et les champs se sont tus. Le bras glisse autour du cou, lui s’effondre. Sa chair à elle ne desserre pas. Ses muscles, ses tendons, sa matière tout entière lui imposent de rester plus longtemps dans cette situation, de baigner encore quelques instants, quelques heures ou pour l’éternité dans cette atrocité qui vient de glisser, dans cette défaite de la réalité.

Si la femme avait été seule, elle aurait pu se convaincre que ça n’était pas arrivé. Elle aurait pu reprendre sa route et aller où elle allait. Ce cauchemar en serait resté un, la réveillant au gré des nuits d’une existence redevenue banale. Avec lui à ses côtés, gémissant maintenant, s’agrippant les vêtements et la peau avec toute la force de ses doigts, ce ne serait pas possible. Ils partageraient toute leur vie ce fardeau, cette irruption insensée, colossale d’absurdité.

Elle savait son sang à lui se répandre, comme aspiré par le tee-shirt. Il saignait, et elle voyait désormais la lame qu’elle tenait dans la main. Cette lame venait de le pénétrer, et c’était son bras à elle qui l’avait guidée. Elle s’était plantée dans le bas-ventre de l’homme, la chair et les organes derrière avaient craqué, s’étaient écartés sur l’ordre du métal affûté. Ce couteau n’avait pourtant jamais existé. Elle n’avait jamais possédé ni rencontré auparavant cet instrument. Cette arme. Mais aussi vrai qu’elle avait pu sentir dans ses narines à elle l’haleine de cette bouche béante du corps déambulant, cette arme était dans sa main et en chutait maintenant. Il y eut un bruit sec quand elle rencontra le sol, puis un autre, celui du corps de l’homme, de son bien-aimé, qui s’affaissait. Elle n’avait toujours pas bougé. Depuis qu’ils s’étaient figés l’un et l’autre, l’un et l’autre en dehors d’eux-mêmes, elle n’avait pas déplacé la moindPourtant, la chose était faite : le corps gisait. L’autre chose était oubliée, disparue, et ne réapparaîtrait jamais. Elle en était convaincue, parfaitement persuadée. Ce serait elle contre la réalité d’avant qui dirait qu’elle avait fait et tué. Qu’il était impossible que ce qu’elle avait vu ait jamais existé, qu’elle était folle et l’avait toujours été. Cette certitude d’un paradoxe dans les mondes et entre les vérités lui rendit ses esprits puis son corps. Le souffle encore court, elle se remit en marche et s’éloigna. Un début de sourire apparut sur ses lèvres siennes, un sourire d’ailleurs, lourd et grave, un rictus plutôt, qui voulait s’émanciper et s’affirmer, et que pour le moment elle contenait…

Caroline

Salut, je suis Caroline, et je suis une psychopathe.
Qu’est-ce que ça fait ? Qu’est-ce que c’est vraiment, d’avoir des envies « inappropriées », d’être assaillie sans cesse par des pulsions qu’on est bien incapable de contrôler, qu’on n’a au fond pas la moindre envie de contrôler et qu’alors on prend un plaisir infini à réaliser ? C’est extrêmement bon, voilà tout.

Je vous toise, vous tous… pour la plupart normaux. Vous êtes pathétiques. Notre race est rare, et combattue par l’ordre, par votre « police », mais elle existe et persiste et croyez-moi, vous ne lui arrivez pas à la cheville. Vos limites vous en empêchent. Elles sont intellectuelles, mais aussi émotionnelles. Elles sont partout en vous et autour de vous, elles imprègnent et façonnent ce monde que vous croyez sûr et maîtrisé… quelle connerie. Nos vies, et surtout les vôtres, ne tiennent qu’à un fil… qu’à une lame en ce qui me concerne. Vous vous débattez, vous nous combattez quand vous nous savez, et parfois même vous nous attrapez, mais là encore, vos lois nous protègent ! Ahah, vous êtes tellement risibles ! Je pourrais vous médire pendant des heures… mais je dois d’abord continuer ce propos, car je me suis donné une mission, et je m’en vais vous l’expliquer bientôt.

Vous avez tellement peur de devenir ce que nous sommes, effrayés comme les culs terreux moyenâgeux par l’ultime punition divine, que même lorsque vous attrapez quelqu’un dans mon genre, disais-je, vous l’enfermez sans plus le tuer… Si bien que vos sociétés sont devenues un terrain de jeu idéal, avec retraite éventuelle entre pairs, où, à l’ombre, nous pouvons continuer de nous entre-déchirer, et même d’égorger ces quelques agneaux égarés… Ces pauvres victimes d’un système faillible… des victimes… non plus de nous mais du système, de votre système, ce satané, cet insupportable système normatif. Vous êtes normaux, parfaitement normaux. Et vous croyez qu’un piercing ou qu’un tatouage ou qu’une coupe de cheveux, ou même qu’une fringue cousue à la chaîne vous différencie ! Ah ! Vous êtes tellement naïfs, et tellement bêtes ! vous méritez bien qu’on vous étripe, qu’on vous éviscère, qu’on vous détrousse de vos organes pour les écraser encore haletants dans le creux de nos mains de maîtres… Qu’on vous ligote et qu’on vous viole, qu’on vous lacère, qu’on vous arrache la peau à l’ongle ou à l’économe !

Hum. Désolée… Lorsque je me lance, j’ai du mal à m’arrêter. Mais c’est ma passion vous savez, c’est un hobby, un peu différent des vôtres, mais pas tant que ça. Ça m’occupe, ça me divertit, ça me plaît… et même ça m’excite, j’en souille mes sous-vêtements souvent. Si vous saviez, c’est tellement meilleur que le sexe, et le sexe est excellent, qu’on s’entende, il est simplement bien meilleur lorsqu’il est à vif, saignant voire sanglant, lorsqu’il fait mal vraiment, brûlant ! Vous devriez essayer, sincèrement. Je suis bien placée pour savoir que beaucoup de ces messieurs y songent et en veulent, de la force, de la violence, de la force sur la faible femelle répugnante, j’exècre ces pisseuses timides ! Et les mâles, ceux-là qui se prennent pour des grands pour des montures pour des étalons, ils ne valent pas mieux, rien de plus, avec ou sans leur membre, ils pleurent et tout aussi vite que les pisseuses. Bref, la majorité d’entre eux est on ne peut plus frustrée… mais vous les verriez après une nuit en ma compagnie, en compagnie des nôtres, ils sont… transfigurés… défigurés… ils ne savent plus à quel saint se vouer… C’est ce que je préfère, pour tout vous dire, quand je vous vois perdus, quand je vous sens perdre la trace de ces repères rassurants, comme un lièvre non plus seulement chassé par un carnassier, mais qui n’aurait même plus d’herbe ni de terre sous les pattes, plus de terrier dans lequel se réfugier. Vous vous verriez, lorsque vous vous rendez compte que ce terrier n’était qu’une illusion doucereusement entretenue, savamment orchestrée par des pontes tout aussi cyniques que moi et plus nocifs encore… vous verriez vos yeux vidés de cette lumière d’une foi déplacée, frappés tout entiers par l’ampleur, par un élan de réalité… Ah ! Vraiment ! Quelle joie intense, quel plaisir suprême que de vous sentir sinistrés ! Et tout juste grisés… puis de vous faucher, de vous éliminer comme la mauvaise herbe que vous êtes, dégagée par un vent soudain beaucoup trop violent.

D’une certaine manière, je vous aime. Sans vous, je me sentirais encore plus seule. Mais ne vous inquiétez pas pour moi, vous êtes là et bien là, par milliers, par millions même, de médiocrité incarnée ! Quelle peine aussi, quelle insupportable réalité pour moi aussi ! Comment diable pouvez-vous vous reproduire autant et vous ressembler si parfaitement ?! Où donc se cache la source du vice pour que si peu y portent leurs lèvres ? Parce que, qu’on se comprenne bien, les gros cons, les rageux, les machinphobes, ils ne sont rien. Rien que des gros cons que je n’ai presque aucun plaisir à égorger… Ils n’ont pas votre suffisance. Car il ne suffit pas d’avoir la haine. Non. Il faut aussi l’aimer, la développer, s’en délecter, la savoir et surtout savoir qu’elle est son meilleur allié. Cette même haine qui vous fait si peur et si mal, nous la connaissons, nous l’entretenons, la forgeons et l’exprimons dans le meurtre, le plus souvent. La vivisection est un art. Ce n’est pas pour rien que vos chirurgiens font partie de l’élite. J’en ai chantourné quelques-uns. C’était tout à fait particulier ! Ils savaient où ma lame se dirigeait, ou elle irait ensuite et pourquoi, ce qu’elle allait tailler dégraisser supprimer, et ils le redoutaient d’autant plus, d’autant mieux ! Jusqu’au coma. Une partie de notre art consiste à le retarder le plus longtemps possible, pour logiquement jouir le plus longuement possible… À moins qu’il ne s’agisse que d’une expédition, simple, efficace, fatale en un instant slash et puis s’en va ! Ouh ! Je sens qu’on va bien s’amuser !

Je vous parlais d’une mission tantôt… J’ai décidé de vous permettre de savoir ce que ça fait, de tuer, et d’être tué. Alors je vais nous enregistrer et les faire parler, avant qu’ils s’éteignent. Vous aurez ainsi quelques témoignages d’assassinés en plus de mon témoignage d’assassin. Et si l’un au moins d’entre vous y trouve la révélation, alors j’aurai contribué à nous préserver de l’extinction, car il faut bien dire que, lorsqu’on les élève nous-même, nos éventuelles progénitures ne font pas long feu. Ah, voilà qu’un beau jeune homme, un grand brin, fin, un peu trop bien habillé, vient de passer… Je dois filer. Avec lui c’est certain, je vais prendre mon pied.

Échappée belle

Une robe légère… elle est belle dans sa robe légère. Elle est animée d’air. Il s’empare du tissu blanc rougi sous le ciel clair. Elle sourit. Heureuse simplement, d’être, d’être là, bien présente au temps clément. L’espace est vaste, agité tout autant par le vent de terre sillonnant les vallons, traversant les branches, caressant les blés. Le chemin est droit devant.

Chemin d’une existence qui s’ouvre, prête à se répandre, terne hier et lumineuse aujourd’hui. Le plus dur est fait, la peine est dépassée.
La robe légère la porte et l’emporte sur la boue, elle glisse entre marais et bosquets, jusqu’au creux de la forêt. Un havre de paix. S’y reposer.

Il y a de la terre et du sang sur le blanc de la robe, par tâches, ou par touches. Elle s’assied, elle écoute. Elle entend le chant des peuples environnant. Ils crient, piaillent et communient, calfeutrés en cacophonie dans la lumière filtrée. Auréoles éclatées. Un trait sur la jambe, les pieds baignent, un autre sur le bras, elle incline la tête pour s’aveugler. Une chaleur douce sur le visage, irradie vers le cœur.

Le vent soudain s’émancipe et s’accumule au chant devenu hurlement au vol violent des invisibles. Les rayons de lumière se multiplient se transmettent s’éteignent et transpercent. À travers l’orgie des éléments… elle comprend les relents d’un pas lourd et calme, puis en découvre les sabots. La bête imposante habite tout entière la forêt. Cerf indolent aux bois gargantuesques. Terraqué et miraculeux, aussi puissant qu’elle est faible. Sa peau d’écorce est constellée des nuances pourpres et violettes d’un astre bedonnant. Le vacarme est déjà plein et pourtant s’amplifie : son cœur gronde. Alors elle vacille, et sa robe enfin capitule, et ses paupières de nouveau la cloîtrent.

La douleur de vivre

C’est une athlète, et ce soir elle court comme jamais elle n’a couru. Ce soir elle n’a pas le choix, ce soir elle court pour survivre et les larmes coulent tandis qu’elle fuit. Les gouttes s’écrasent au sol mais pas son corps, pas encore. Contrarier la gravité le plus longtemps possible, le plus loin possible. Des mètres par centaines grâce à ces jambes entraînées, qui pour le moment tiennent bon. Respirer, subir l’effort intense, sentir la brûlure se répandre depuis le haut du ventre jusqu’à la gorge, et croire en l’après ; crier puisqu’il le faut. Elle veut qu’il y ait une suite à ce soir et c’est son corps qui l’exprime. Il y a de l’art dans le mouvement frénétique de ses membres et de son âme mêlés, dans cette quête, absurde peut-être, d’une continuité. Si la vie est limitée, la sienne ne doit pas s’arrêter, pas comme ça.

Il était tard, elle avait quitté le bar où elle avait l’habitude de passer la soirée, une bonne soirée, bien accompagnée, enterrée déjà, occultée parfaitement derrière l’absurdité de cette chose dans la ruelle, dont elle avait d’abord entendu, puis vu, la mastication. Ce qui restait d’un être humain éparpillé au sol était travaillé en des dents semblables à celles du piranha, mais de la taille de défenses d’éléphant. Ça pataugeait dans le sang. Une flaque rouge, signal d’alarme, qui s’insuffla en son sein. Elle fut fixée. Vertige dans le kaléidoscope de ses yeux aux nuances hématome. Une chute compensée par l’équivalent d’un impact sur l’asphalte lorsqu’elle perçut l’excitation parcourir la bête grotesque. Ça voyait les jambes nues, les bras nus, le visage fragile, la peau douce et tiède, ça goûtait déjà l’ensemble délicat de ce mets parfumé qui se présentait innocemment. Alors son cœur à elle tapa un grand coup, et relança la mécanique du monde dans une vrille intérieure qui citait si bien la mort, qu’elle s’élança avant de l’avoir intégralement décidé, à la manière d’un faon qui débute tout juste, perdant un sabot à talon, se débarrassant volontairement de l’autre. Elle imagina ce monstre la rattraper d’un saut de puce par-dessus les immeubles sitôt qu’il aurait fini, aussi se reprit-elle et pourfendit-elle la nuit. Comme influencée par le carnassier, elle sentait les odeurs de sa matière se disperser derrière elle, elle visualisait ses effluves fluorescents se répandre à travers les rues et former un fil d’Ariane qu’il n’aurait plus qu’à rembobiner. Le bitume abrasait la plante de ses pieds – une trace de plus – mais elle avait couru toute sa vie, et plus rien ne l’empêcherait maintenant de courir pour la garder, ni la douleur qui s’accentuait dans son torse, ni le sifflement dans ses oreilles et pas même la capitulation progressive de ses sens qui s’entrechoquaient pour bientôt ne plus rien transmettre de tangible. Rien ne l’arrêterait… sauf cette planche de bois qui traînait, agrémentée de vis, arrachée aux étagères laissées par là la nuit dernière pour les encombrants. Lorsque le pied rencontra la vis, le corps entier s’offusqua et dégringola. Emporté par la vitesse, il roula, choqua, frotta et rencontra le mur dans un dernier cri cassé. Elle eut le souffle coupé et ne put que se recroqueviller avant de sombrer.

L’univers venait de se concentrer en une bille d’une densité extrême et qui prenait place en son sein. Elle avait pénétré un for intérieur plus sombre que les ruelles, plus sombre même que la nuit sans lune. Un intérieur tempéré, simple, qui n’abritait qu’elle et ses souvenirs, qu’elle et ses espoirs. Elle était jeune, petite fille qui courait déjà dans la cour de récréation, elle s’amusait et criait avec ses camarades oubliées, puis vint l’importance des premières amours et l’angoisse des résultats, l’indifférence du plus grand nombre et l’attention de quelques-uns, qu’elle voyait disparaître peu à peu tandis que la masse impersonnelle restait. Elle voyait l’humanité grossie, grossière, et son envie d’un enfant se dissiper. Elle voyait la piste orange défiler, ses courbes blanches la conduire, les tours s’accumuler, elle sentait le fouet des départs, l’euphorie de la compétition, son cœur battre, s’agiter, développer le rythme de sa vie à elle dans celui d’un monde informe, et elle vit soudain ce monde sans forme prendre celle d’une bête anthropophage, repliée sur ses longues jambes son ventre gonflé son dos voûté… manger, manger la viande, boire le sang, se repaître de la vie comme si de rien n’était.

Elle regardait les morceaux du corps, elle restait derrière la bête qui ne l’avait pas remarquée. C’était comme si, en fait, elle avait pris le temps de l’observer attentivement. Et elle prenait maintenant celui de s’interroger sur la fascination que provoquait sur elle cette scène. Elle était frappée par ce fantasme réalisé d’une action sans conséquence, libre de toute autre contrainte qu’organique, débarrassée de tout réalisme sociétal. Elle ne s’inquiétait plus pour elle, plus pour ce qui restait de cet individu, ne se demandait plus qui il avait été avant ça. Elle ne s’inquiétait plus, elle observait, un temps, cette seconde ou même cette portion de seconde qui s’éternisait dans une boucle véridique. Elle voyait la vérité. Le monde dans une scène, la faim dans une répétition de la mâchoire qui arrache et qui écrase.

Puis elle rouvrit les yeux et ne vit plus la vérité mais la réalité, de cette autre mâchoire qui se refermait sur elle et l’emportait, dans une douleur sans commune mesure avec celle de la course. La douleur de vivre était pressente, insistante mais fluide, celle de mourir fut foudroyante et sèche.

Face à face dans le désert

L’homme est voûté, il marche dans le désert. Un désert solide, vide, ocre.
Il y a son parcours. Celui d’aujourd’hui, celui d’une vie. Le second a mené au premier. Il marche, seul, lourd, dans le désert solide. Ses pieds usés, nus sur la braise. Son ventre pèse. Il s’est laissé aller. Il plie sous la morosité. Avant ça et depuis longtemps, il se contentait d’être seul. Plus récemment, il avait tout laissé tombé. Il était vieux déjà et n’avait presque plus rien, mais il avait senti le besoin de tout abandonner, de détruire ce qui restait. Beaucoup de souvenirs, quelques babioles, quelques parcelles de corps encore capables. Il était monté dans sa voiture. Il avait conduit dans le soir, puis la nuit et jusqu’au petit matin, et bientôt sa voiture manqua d’essence. Il l’avait laissée près d’une forêt clairsemée et y avait continué sa route, à pied. La portière était restée ouverte. Pour une fois, il n’avait pas fait jouer de musique aux enceintes. Il s’était contenté d’avancer, de voir le décor défiler. Le monde était tel qu’il le reconnaissait à peine. C’était devenu un étranger. Des artères de béton dans, puis entre les villes, suivies de grandes aires sans infrastructures humaines. Des monts au loin, la nature partout. Le chemin dans la forêt l’avait mené jusqu’à une clairière qu’il avait traversée. Après elle, son ventre avait commencé à se plaindre. Il avait longé le commencement des monts puis remonté le cours d’un ruisseau. Quelques pierres glissaient sous ses pieds. Il était fatigué, la faim avait passé. Arrivé au sommet, il avait contemplé le ciel rouge, les nuages de feu et de cendres. Il avait inspiré puis expiré l’air sec, il était resté debout. Le moment venu, il était redescendu, de cet autre côté qui donnait sur l’infini, à l’horizon presque plat. Depuis, il était allé droit. Lentement, mais sûrement. Plié, il avançait. L’absence alentour l’emplissait, ses organes l’avaient quitté. Le cœur, en revanche, pompait. Il y avait eu le calme, puis la tempête, et maintenant c’était le calme et la tempête. Un dedans agité voire courroucé, mais l’esprit clair. Clair comme la nuit étoilée et le froid qui s’installait. Les muscles raidis jusqu’à l’os. Ils ne faisaient plus qu’un. Il se sentait fait d’un vieux bois sec. Il marchait ses derniers pas. Sa bouche était creuse, ses yeux tirés derrière des paupières agrafées. Heureusement qu’il était parti. Heureusement qu’il s’était donné l’opportunité de ressentir encore ça, encore tout ça, cette douleur, le monde, l’intérieur et le dehors réunis, avant de sombrer, de se disloquer pour l’éternité, d’aller en paix et d’y rester. Une tache au sol dans le clair de la lune apparut. Elle cliquetait jusqu’à lui. Un scorpion, trop gros pour être vrai, lui faisait face, à 3 ou 4 mètres. Il s’était figé là, et le vieux avec. Il y eut un long silence. Quelques nuages passèrent, altérant le sol d’amples ombres temporaires, puis le scorpion parla – quoique parfaitement figé, sa voix résonnait dans la carcasse de l’étranger.

— Ce que tu as fait est digne.

— Vraiment ? …je pensais avoir abandonné toute dignité. Je pensais avoir échoué, en fait, alors j’ai repris la route, une dernière fois.

— Tu n’es qu’un homme. Tu as le droit d’échouer, et de réessayer. D’abandonner et mourir.

— Oui, forcément. Mais toi, qu’es-tu ?

— Je suis une partie de toi. Je suis un reflet du désert et du vide que tu as laissé grandir en toi. Je suis l’incarnation de ta colère, et de la fin.

La queue du scorpion avait engagé sa parabole funeste.

— Cette douleur, tu la ressens tout comme moi ?

— Je suis la douleur. Je suis avec toi.

— Il fait froid, n’est-ce pas ?

— De plus en plus, oui.

— On est au cœur de la nuit. C’est tellement beau.

— C’est beau et froid. Mais n’as-tu pas quelque dernière volonté ?

— Bien sûr j’ai quelques regrets… mais j’ai fait ce que j’ai pu.

— Ça n’a jamais été facile, pour personne… Je suis fier de toi, malgré ta médiocrité.

— Merci.

Le scorpion s’approcha, sa queue retroussée jusqu’à mi-chemin. Le vieil homme reprit :

— Ne devrait-on pas marcher encore un peu ?

— C’est-à-dire que ton corps n’en peut plus.

— Ça ne m’a pas arrêté jusqu’ici.

— Pourtant, cette fois c’est la fin.

— Et cette fin intervient tellement tôt, le plus souvent. Je me souviens de ces quelques moments de bonheur, d’oubli dans le plaisir, en la compagnie de l’autre. Elle était tellement belle… Ses cheveux blonds colorent le ciel de raies de lumière du paradis, encore aujourd’hui, encore cette nuit.

— Elle est morte pourtant, depuis longtemps.

— Comme quoi, la mort n’est pas l’ultime fin qu’on fuit tous, n’est-ce pas ?

— C’est une fin, oui, quant à l’énergie, quant à l’amour, la haine, les peurs…

— Ta pointe s’approche dangereusement de ton corps. Ne peux-tu l’empêcher ?

— Il est trop tard pour faire demi-tour. Il est trop tard pour reculer. Il est trop tard pour vivre même. Tu as choisi.

— J’ai pris une dernière décision, certes. Mais j’ai l’impression de n’avoir pas eu le choix.

— On est souvent confronté à des situations qui nous dépassent de loin. Mais je dirais que tu as dépassé ces situations en venant jusqu’ici.

— Oui. Je crois que j’ai franchi un cap. Je suis bientôt serein. Te parler fait du bien.

— Il faut regarder les choses en face.

— Même lorsqu’elles sont monstrueuses comme toi. Tu es une bête immonde et immense. Si solide et pourtant velue et parfois fine et pointue. Tu es armé. Ta pointe est presque plus grosse que ma tête. Et elle touche maintenant ton dos, n’est-ce pas ?

— Je la sens, effectivement.

— J’aimerais trouver les bons mots pour finir.

— Alors dépêche-toi.

— C’est une course contre la montre, jusqu’au bout… Même quand on a l’impression que le monde s’est figé, qu’il s’est laissé emporter dans le rêve halluciné d’un fou dérangé, même quand on est alité, peiné, mutilé, mourant presque de douleur et de solitude, les secondes passent, le temps s’égraine, le monde se meut et change.

— C’est quelque chose comme ça. Mon dos a craqué.

Et les jambes du vieil homme avec. Forcé de s’agenouiller, et enfin de s’effondrer. Il soutient encore sa lourde panse, sa lourde nuque, sa lourde tête, du bout du coude sur ce sol de glace. L’homme respire de plus en plus fort. Sa cage thoracique gonfle et dégonfle. La chair du scorpion fond sous la piqûre, elle gémit, et le vieil homme aussi. Ils partagent une dernière douleur, un dernier souffle, puis expirent.

Vieille lune

Elle est vieille. Elle marche dans un désert de poussière grise, plongé dans l’espace noir. Il n’y a pas d’air par ici, elle n’en a pas besoin. Elle pense à ses sœurs : la plus jeune est blonde et fait voler sa robe en courant, elle s’amuse, mais au ralenti… Lentement, lentement elle se meut. Il y a aussi sa mère, ses cheveux roux d’alors sont des flammes en attente dans cet univers froid : elle tourne la page d’un livre – le papier s’imprègne de la lumière blanchâtre du lieu – sa main disparaît, sa forme reste. Elle semble lire avec plaisir, elle a toujours aimé lire. Elle lisait chaque jour jusqu’à ce qu’elle n’ait plus pu. Ses dernières semaines avaient été difficiles, les derniers jours à peine supportables ; pour elle comme pour son entourage. La plus jeune des sœurs était déjà partie elle aussi, foudroyée des années plus tôt dans un accident absurde : la violence de l’impact tinte de sang l’horizon de ce monde et des éclats de fer inondent le ciel, dégringolant légèrement, à la manière de flocons de neige. Cette nuit, l’une et l’autre sont jeunes encore. Ce sont ses proches d’il y a plusieurs décennies. Je suppose qu’on ne voyage pas dans le temps sans voyager dans l’espace, ou bien l’inverse. Leurs bouches et leurs lèvres s’animent. D’elles n’émanent aucun son. Silence. Un silence parfait : pas le moindre bruit par ici. Aucun tintement quand les éclats de fer se rencontrent et commencent de dériver chaotiquement. C’est, étrangement, le plus troublant.

Quant à son corps à elle, il n’est plus celui qu’elle eut un temps l’impression de posséder pour toujours. L’illusion avait duré, elle était à la fois beaucoup plus puissante que celle-ci, beaucoup plus frêle aussi. Elle adorait les arbres et les plantes – elle savait le cycle, elle voyait les pousses grandir, les branches s’épanouir puis sécher – elle savait son corps vivre quelque chose de similaire – sa peau fripée cachait encore et péniblement des os secs comme les branches tombées, simplement brisées par le vent. Elle-même le craignait, ce vent froid, qui transportait la mort. Il n’avait pas encore su trouver l’accès à ce monde-ci. Cela viendrait. Elle se réveillait presque systématiquement dans un claquement de porte. Nul besoin de portes en ces lieux sans abris, sans bâtiments, sans pièces, sans frontière, sans relief d’importance. Des crevasses dans le sol, plus ou moins amples, mais jamais profondes – les éclats de fer partaient maintenant en tous sens – ils étaient loin d’elle – ils l’évitaient. À moins que ce ne fût elle qui les repoussât. De l’eau suinte du sol, elle grouille, puis remplit les façons de crevasses, elle accueille les échardes qui se calment, mais cette eau s’agite, s’amplifie, et le niveau monte. Il s’arrête au-dessus des chevilles. Sa sœur joue comme on le fait à la plage. D’heureux moments – elles s’éclaboussent. Sa mère lit toujours, allongée désormais sur une chaise longue. Un parasol planté dans l’eau vient cacher un soleil qui transforme l’espace noir en espace blanc. Les corps disparaissent presque. Hologrammes défaillants. Des vagues maintenant. Des remous sous sa personne. Haut le cœur. Elle croit vomir, croit se retenir, la sensation reste. Sa mère semble lui demander si tout va bien. Quel est donc ce monde à la fin ? Elle reprend sa route, mais sait ses pieds désintégrés depuis que l’eau est arrivée. Elle peut marcher tant qu’elle est là. L’océan scintille du fait des éclats de fer. La nuit retombe et ils deviennent les étoiles. Il y en a partout, dès autour d’elle. Ses proches ont disparu, ils sont dans les étoiles. Le trouble laisse sa place à la sérénité – ses pieds pourtant sont toujours immergés, et voilà que le niveau monte à nouveau. Les étoiles enclenchent un mouvement circulaire. Elles accélèrent, et l’élévation de l’eau avec, elle se sent prise d’assaut. Bientôt privée d’aisance, elle suffoque, l’eau dépasse sa poitrine, les étoiles tournoient et fusent, la nuit laisse place au jour qui laisse aussitôt place à la nuit et cela recommence encore et encore et encore jusqu’à la contraindre à fermer les yeux, à s’accorder à l’eau qu’elle sent sur ses lèvres, qui touche ses narines et la lumière frappe à travers ses paupières, l’eau appuie sur elles, elle infiltre ses poumons, elle voudrait pleurer mais elle est compressée, cernée d’eau désormais, elle voudrait crier mais rien ne vient, l’eau la protège autant qu’elle l’isole.

Elle baigne dans une nuit parfaite, qui porte son corps, qui remplit jusqu’aux plus fins interstices de son âme, elle se sent commencer de disparaître, intégrer la nuit qui la désintègre, elle se sent prête, prête à partir, à se donner à l’ensuite, à n’être plus qu’un soupçon dans l’énergie des univers, et avec cette pensée l’espoir, d’être, quoi que ce soit quand bien même le plus petit quelque chose qui soit, alors le bruit du vent, d’un torrent de vent qui approche violemment, qui se rapproche depuis l’indicible et qui la frappe comme on tombe de trop haut sur la surface durcie de l’océan, et qui la vide de l’eau et de la nuit en même temps que la porte claque. Le grondement résonne tandis qu’elle inspire profondément dans un sursaut qui la ramène au réel. À ce qui se dit l’être du moins, à travers les lumières et ses yeux.

Une fenêtre, le petit jour, un bourgeon sur la branche… c’est le printemps… et dans le vent, un animal en pleine course, tantôt cheval tantôt chouette, sabots frappant, ailes fouettant, regard perçant, arrivant et passant dans un éclair déjà disparu, rugissant encore et son cri frappe ce qui prend la forme d’une sphère, d’une coquille qui éclate, et la dernière de ses certitudes avec.

Marcel

L’air est frais, le vent apaise la brûlure de ces jours de soleil. Mes pieds fauchent le sol bitumineux, je cours à travers champs, comme chaque matin ou presque. Quand les cloches que sonne la petite église à côté me réveillent, je me lève et je sors. Courir m’aide à dépasser mes problèmes. Je me focalise sur l’exercice, sur mes muscles, mes os, mes articulations, ma peau, mes sensations. J’oublie mes émotions. Bien sûr, les pensées m’assaillent sur la durée, dès que l’effort devient pénible et comme pour l’occulter, et tant qu’il ne l’est pas trop, car alors il prend toute la place.
Je ne remplace pas une souffrance par une autre, je m’exerce tandis que par ailleurs je subis. Ces satanés aléas de la vie. Cet exercice du corps donne du sens à ce qui n’en a plus.
Lorsque je le possède tout à fait, ce corps, j’ai l’impression d’être à ma place, d’avoir raison de continuer à vivre, d’être présent par ici qui m’échappe.

J’attaque cette deuxième montée du parcours qui marque le début de son dernier tiers. Là-haut, là où ça commence à redescendre ensuite et où je ne vois plus que le ciel au-dessus, apparaît le nez d’un bus. Il diffère de ceux de la région, par ses couleurs et par sa forme. Celui-là pourrait venir d’une autre époque avec sa taule cabossée et rouillée. Il ralentit, et mes foulées me rapprochent peu à peu de lui. Il s’arrête. Personne sur cette route hormis ce bus, son conducteur et moi. Le vent s’agite ; mon cœur aussi. Mes foulées perdent de leur évidence.

Ça fait des mois que je cours par ici, c’est la première fois qu’un véhicule s’arrête en pleine route au beau milieu des champs. Une cinquantaine de mètres me sépare de l’engin quand j’entends la porte s’ouvrir. Je voudrais accélérer, mais cette déconcentration m’a fait perdre mon souffle, et je ralentis. Un homme sale apparaît dans l’herbe qui longe la voie. Il reste à sa place, semble contempler le paysage. Je m’arrête à mon tour. La terre, les arbres, l’eau de la rivière qui coule en contrebas, le gris du ciel et les nuages blancs nonchalants. Il tourne son visage vers moi et me fixe. Il se tient debout, mais son corps est voûté et sa tête penchée. Il n’affiche aucune expression, pourtant ses yeux brillent. Je me demande ce que mon corps haletant dit de moi, s’il montre mon hésitation. Mollement, il tourne maintenant le sien et découvre son profil droit. Je vois la batte tordue qu’il tient au bout de son bras pendant. Quelle est cette absurdité ? Quel est ce personnage débarqué dans la réalité que justement je m’accaparais ? Je ne sais dire s’il approche terriblement lentement ou si je perçois le temps différemment. Je me rends compte, tandis que la peur s’instille en moi, que je n’avais rien ressenti depuis la rupture. Je reste coi malgré l’orage naissant. Au plus profond de mon être… la lumière diminuée, le vent qui encore s’amplifie, qui m’habille de frissons sur la transpiration… Quand enfin je reviens, il a déjà parcouru la moitié des quelques dizaines de mètres qui nous séparaient. Ses yeux sont toujours enfoncés dans les miens, mais il sourit désormais. Son visage est affreux, déformé par le plaisir. Un éclair blanc, seul, fulgurant. Alors je comprends et m’élance. Pas de demi-tour : je fonce droit, et le contourne de peu. J’entends son rire tonitruant précéder le coup de tonnerre et je sens, je le sens se mettre en mouvement. Il me pourchasse. Me voilà, coureur récurent, devenu proie, et mon cœur qui pompait déjà fort s’emballe davantage. J’ai du mal à maîtriser le flux de ma respiration ; inspirer, expirer ; en vain ; inspirer, expirer ; ça ne fonctionne pas et forcément, un horrible point me bouleverse le côté. Quelle merde ! Un autre éclair, il me pourfend, j’entends les grognements de plaisir et de haine de la bête derrière moi, mais je ralentis, et le tonnerre à nouveau, qui me fait vibrer l’intérieur. J’ai atteint le point culminant du parcours, j’entre dans la descente mais la vrille près du ventre est trop intense, alors je quitte la route sans fin et coupe en direction de la rivière. Je jette un œil dans mon dos, le temps de remarquer l’ouverture immense qui lui sert de sourire et ses dents n’importe comment. Il prend son temps. Il savoure. Son corps bien que difforme se meut sûrement, c’est le mien qui se traîne ; mes pieds s’enfoncent dans la terre – est-ce du Colza tout autour ? – le froissement s’atténue, j’accélère, il vocifère en même temps qu’il rit. Je suis si près de la rivière, quand son corps m’atterrit dessus. Le choc me ruine les côtes, je mange de la terre en m’y vautrant, parviens à me retourner, il brandit sa batte, je cogne en premier et le repousse du pied et de la jambe ; ce qui me reste de force, ce qui m’anime de survie, l’éjecte même un peu et il beugle ; le temps de me relever plus ou moins et de m’élancer une dernière fois ; un éclair fuse, un impact froid sur mon crâne qui soudain me brûle tout entier ; je sens à peine l’eau me submerger.

Des cheveux blonds, irisés dans la lumière solaire qu’ils diffractent, un champ, de magnifiques tournesols, elle est là, nous sommes ensemble, nous échangeons, heureux, les éléments, ceux du ciel bougent vite, nous glissons sur le côté du champ, je vois, j’entends, je suis bien mais… une douleur dans le crâne… respirer, il me faut respirer. J’ai la bouche pleine, le nez tout autant. J’ouvre à nouveau les yeux, sur un monde diffus, j’entre en contact avec un sol dur, rocailleux. Réflexe : pousser, m’étendre me jeter, et je perce à l’inverse des reflets en surface. Il pleut. Il vente. Je tousse, je recrache l’eau, je suis dans l’eau, dans l’eau de cette rivière dans laquelle j’avais chuté, et il y a ce monstre à mes trousses qui… semble avoir disparu. Rêve étrange. Je le cherche. Je me touche le crâne : il coule, il fuit, ça saigne et mon sang se mêle à l’eau. L’été n’aura jamais été si liquide. Où donc est-il ce barbare ?! Nulle part. Je rejoins la rive opposée, là passe une petite route sinueuse longeant le cours d’eau. J’ai l’habitude de la parcourir, en dernier tronçon de ma course ; mais cette fois mes jambes sont trop lourdes, lourdes comme l’eau qu’on porte et le vent s’acharne contre moi. Je suis trempé, frigorifié… j’ai froid et j’ai mal ; mes pensées prennent la forme et la couleur de la masse nuageuse oppressante ; je vois flou ; et je crie, bordel, je crie de toutes mes forces ! Je hais les dieux, ces dieux cachés derrière ces vallons et ces cieux, et les humains tous fous plus encore ! Alors, malgré la douleur, le désespoir presque, mes jambes s’actionnent ; elles s’activent et même je cours, je cours encore, je cours toujours, je prends mes putain de jambes à mon putain de cou et je fuis je vais, tout en même temps je force, j’impose, au hasard aux éléments, je crie encore et même je pleure, je chiale des larmes, abondantes comme la pluie sur le bitume plat. Sur lui, si rigide, trop plat, tellement rigide et si violent sous mes pieds, je retourne à l’eau, aux eaux, celles en dehors, celles en dedans, celles de ma naissance, je suis être aqueux, marécageux, qui court en flaques sur l’urbanité dans des champs saccagés par les routes. Je suis matière organique en mouvement, prête à tout pour vivre, pour survivre. Je suis homme en chair, homme du temps, homme du souffle sans fumées, homme en sang et épuisé – qui s’écroule maintenant. Entre la pierre et le sang, au seuil du foyer, ou peut-être ailleurs, au beau milieu de nulle part… On s’en fout je ne sais plus, ça n’a plus d’importance… rien n’a plus d’importance.

Crevons ensemble

(première partie)

Demain était insaisissable. Demain n’est plus.
L’humanité n’a d’autre choix que de se voir telle qu’elle est.
Un monstre.
Ce qu’il en reste du moins.
Car nous sommes condamnés.
Moi-même, je meurs.
Je ne prie pas, je ne crois pas, je pleure.

Certains jusque-là, se disaient qu’il existait des solutions positives et pacifiques. C’était croire au bien et au mal, c’était oublier que nous étions faibles mais forts de notre intelligence qui n’était qu’une chimère. Jamais véritablement collective, elle n’a pas su être à la hauteur de la réalité. On a cru qu’imaginer nous sauverait, qu’à force d’inventer, on trouverait. On a comblé notre creux avec de belles et de moins belles histoires et on est devenu hideux, encore plus moches que prétentieux. On s’agrippait à la vie en prétendant qu’elle était ce qu’il y avait de plus précieux, mais l’air était déjà vicié, l’eau et les sols souillés, nos mentalités gangrenées. Peu importait, puisqu’on allait devenir plus qu’humain, des immortels presque, et parfaitement heureux.

Foutaises.

On avait simplement peur de partir.

En bons couards, on a remis tout du long notre destin entre les mains de tierces personnes, qui se disaient et se pensaient meilleures, or qu’elles n’étaient que plus voraces. Suffisamment notamment, pour décréter les guerres.

Aujourd’hui c’est réglé : il n’y a plus personne pour signer d’armistice.
Il n’y a plus de religion, de patrie, de parti.
Il n’y a plus d’école… plus de famille… plus de rires, plus de chahut, plus d’étreintes.

Il n’y a plus qu’un nuage de cendres figées par le froid.

Trop tard, j’ai fini par me poser la question : est-ce qu’il fallait se battre pour la paix ? Pour une paix véritable, qui aurait banni toute hiérarchie. Est-ce qu’on aurait dû forcer jusqu’à l’équité ? Et descendre tous ces pontes de pacotille…

L’égalité, en tout cas, n’est pas venue d’elle-même.
Malgré plusieurs milliers de générations, nous n’avons dépassé ni nos peurs, ni nos pulsions, pas plus les morbides que celles qui menaient à la domination, et cette intelligence n’aura été qu’une griffe de plus.

Elle s’est manifestée une dernière fois dans l’explosion.

…un hémisphère tout entier a tressailli.

Tout le monde s’expliquait pourtant qu’un anéantissement par la technologie ne pourrait advenir, qu’aucun être humain n’oserait terminer son propre monde.

C’était s’imaginer qu’on avait une conscience, qu’on pouvait ressentir en dehors de nous-mêmes.

Si ça avait été le cas, nous n’aurions pas vécu comme nous l’avons fait.

On parlait de races, on se vautrait dans le fantasme de différences au sein du miracle qu’était le vivant. On distinguait les êtres, humains ou non, et les êtres humains entre eux. On acceptait qu’il y ait des bien nés et des mal nés, que certains profitent pendant que d’autres crevaient. De plus en plus des uns, de plus en plus des autres, de moins en moins du reste.

Vivre ensemble était effectivement une utopie.

Crevons ensemble, puisque c’est ainsi.

Des yeux ternes et des crocs électriques

Au commencement régnait le sombre. L’énergie y rodait, elle était libre, elle était seule. Les yeux ternes comme l’univers. Lui était sans bornes, elle incapable d’en profiter. Elle ne savait même pas qu’elle s’ennuyait. Elle flottait. C’était simple, c’était ainsi. Elle était un début dans le froid absolu.

Soudain un éclat. Un éclat si subtil dans le lointain qu’il serait, en d’autres circonstances, resté partie du néant. L’énergie cela dit, n’en manqua rien. Elle fut parcourue d’un frisson qui lui donna forme. La lueur était par là, en un point concentré de l’entier. L’énergie se focalisa et, difficilement, lentement, s’y rendit. Sa forme immatérielle arriva légèrement diminuée par l’effort. La lueur était minuscule, mais elle irradiait. En comparaison, l’énergie focalisée était pleine de confins. L’une et l’autre s’accueillirent ; l’enveloppant, la pénétrant. La lueur devint étincelle, et l’énergie connut la douleur, une pointe fulgurante, parcourant de part en part.

Une éternité succéda à celle qui précédait. L’énergie savourait tandis que l’étincelle trouvait en son sein le moyen de persister. Elle s’accumula, tant et si bien qu’elle se sentit à l’étroit parmi les confins. Toute entière dévouée à cette particularité qui grandissait, qui avec elle s’amplifiait, l’énergie s’était elle-même oubliée. Elles ne surent se parler. La plénitude se fragmenta. La forme de l’énergie fut chamboulée par l’implosion, et l’implosion se fit perpétuelle, de sorte que l’infiniment grand et l’infiniment petit purent cohabiter sans fin. L’une jouissait en bonheur et en douleurs innombrables, préférant de tant ce tumulte au silence préalable. L’autre rugissait, parfaite d’être, insatisfaite de n’être qu’une particularité.

C’est dans ce chaos rugissant que naquirent les éclairs, qui composèrent le temps de leur battement et à l’aide de la lumière. Explorant et tissant la myriade, ils déchiraient le plein. Ils furent les premiers crocs, pris par la lueur pour parcourir et dessiner la nuit désormais constellée. Des crocs électriques ici et déjà là-bas, presque partout, presque en même temps, presque comme l’énergie originelle. Et cette subtile différence, à l’image de sa subtile naissance, permit au reste d’émerger à son tour, permit aux mondes de saisir leurs contours.

Les damnés

(deuxième partie)

On était là, à pleurer ces humains dissipés en un instant. On n’avait toujours pas compris. Les gradés découvraient ce qu’ils venaient de faire, alors eux comme nous avons retenu notre souffle. C’était donc à ce point ? Nous étions donc capables de cette atrocité-là ?

Éradiquer une ville n’avait pas suffi. Ces sacs à merde s’étaient donné les moyens d’effacer des pays. Ça s’est fait dans un claquement de doigts. Pfiout, et puis plus rien.

Le vide s’est répandu rapidement. L’équilibre qu’on voyait bien foutre le camp, s’est brisé en un instant. Nos sens ont constaté ce que notre intelligence n’avait pas osé réprouver. Le désastre.

Brûlés, déchirés, asphyxiés, décomposés, les personnes, les animaux, les forêts. Surface terrestre aplanie. Impossible de distinguer la terre des étangs et des rivières. Un gros tas de boue desséchée. De là s’est installée l’odeur, une odeur de rance qui a remplacé toutes les autres. Les couleurs se sont affadies en même temps que le ciel s’est terni. Nous perdions le goût, des nourritures dont la circulation a cessé, et celui des autres ; enfin pas tout à fait, puisqu’on a fini par s’entre-dévorer.

L’amour n’y a rien fait. C’était trop compliqué. C’était le miroir de soi dans le plaisir de l’autre. C’était à deux mais c’était difficile et douloureux. C’était pourtant tellement bon en comparaison de maintenant. Aimer n’a plus aucun sens désormais. La capacité à croire en l’autre, à se déverser en lui, à s’y réfugier ou à y trouver l’élan de la vie, s’est évaporée comme l’eau avec la possibilité de survivre. On trimbalait nos bras en moins, nos jambes en moins. J’en ai vu ramper encore tandis qu’ils se faisaient grignoter. Nous étions damnés. Si bien que beaucoup se sont donnés la mort avant de la subir.

Pour eux, il fallait que ça s’arrête encore plus vite.
Mais tant qu’on souffre, on n’est pas tout à fait rien.

Alors on a crié tout notre soûl, on a frappé de toutes nos forces.
Le bruit et le chaos, c’était beau.
C’était mieux que rien.

J’ai massacré dans un dernier souffle, pour les dernières ressources, pour respirer une dernière fois.

Mes sens à présent déclinent.
Je ne sais plus rappeler le chant des oiseaux…
Ils fuient avant mon esprit.
Mais lui ainsi que le ciel, ne sont plus ce qu’ils étaient.
Ils sont si bas… si chargés.
Ils m’écrasent.

Résister quelques secondes encore. C’est grotesque, mais je veux préserver mon identité jusqu’au bout. Je veux rendre en vomissures jusqu’à la dernière goûte d’énergie qui nous animait.
Le temps de bien ruminer tout ça, de revoir en boucle nos erreurs…
J’ai la haine.
J’ai mal.
L’extérieur de moi s’efface…

J’espérais m’exprimer. J’espérais les toucher, les atteindre comme je l’avais atteint elle, qui n’est plus qu’une idée. L’idée de quelque chose d’un peu différent de moi et de dedans, d’un peu moins sombre, d’un peu moins méprisable aussi.
La douceur est là, incrustée entre les échos de ma personne et de mon passé, comme une perle mémorielle ciselée.

Ça fait maintenant trop longtemps que je n’ai plus bougé…

C’était mes dernières minutes, les dernières élucubrations d’un des derniers.
On ne reviendra pas, on n’existera nulle part ailleurs.
On s’éteint.

Celle du diable

J’étais perdue dans une brume à peine concevable, beaucoup trop épaisse. Elle m’empêchait si bien que j’hésitais : continuer d’essayer, ou m’arrêter ? Elle était telle qu’en fait, je ne savais même plus si j’avançais encore, ou si je m’étais déjà arrêtée. J’avais les pieds dans le béton, le reste lévitait. Il ne lui manquait qu’une odeur ; ça sentait le bitume, la pluie, la nuit et le brûlé. C’était trop humide pour être de la fumée… Elle s’était imposée naturellement, m’avait baignée dans un pourpre écœurant. Ses reflets animés ; j’étais là, puis j’avais disparu. Moi ou bien le monde. Moi dans le monde, perdue – moi sans le monde, et à quoi bon ? On aurait dit du coton. Un coton moite, mais mes jambes étaient lourdes et il ne me portait pas. Je ne savais plus où j’allais avant ça. Je n’étais plus sûre de rien, encore moins d’avoir une raison d’aller. J’en perdais jusqu’à mon identité… J’avais été humaine, ça oui… C’était le cas depuis que j’étais née, depuis que je m’étais peu à peu éveillée. Mais la brume avait soudain dissipé, et semblait vouloir tout récupérer. Un vertige ; je chutais. J’atterrissais lourdement ; c’était chaud, presque accueillant ; pourtant je m’étais fait mal en percutant. J’aspirais par les narines et par la bouche. Ça remplaçait mes fluides et me remplissait, ça circulait en moi, m’arrachait mes rêves, jouait avec mes organes, soulevés comme autrui s’approprie un cœur avant de le briser. Je flottais ; même le sol s’était effacé. Par contre ça piquait, les yeux, la bouche, la peau, l’intérieur et de plus en plus. Il ne me restait que ces sensations, que la douleur. Je suffoquais. Il faudrait bientôt abandonner. Mais quoi, abandonner quoi ? Cette vie, la possibilité de la donner ; l’énergie, l’être. Tout ça se dissolvait dans l’acide, hurlait au loin. L’obscurité s’amplifiait. J’expirais ; sentais mon âme tressaillir et jouir, libérée. Une image m’apparut. Celle rieuse de sa silhouette, celle d’un homme peut-être, qui me tournait le dos et partait, car lui vivait. Et lorsqu’il m’abandonna, je me dissipai.

Immense et froide

Une grande porte en bois, ouverte de verre, lui-même protégé par l’acier forgé.
Elle regardait la lumière faire des miracles dans le jardin, depuis son fauteuil.
Elle ne le quittait que pour se coucher, mais ses nuits étaient courtes, plus courtes que celles qu’offrait le ballet astral à ceux qui s’étaient grâce à lui fait une place en surface. Même en été, tandis que le jour s’étendait, elle ne savait se réveiller qu’avant son arrivée.
Elle souffrait alors quelques demi-heures de noirceur avant qu’il irradie, qu’il rende chaleureux les derniers jours de cette interminable vie.
Elle avait choisi cette région parce qu’il y rayonnait en été comme en hiver. On lui avait dit, la première fois qu’elle était venue, que ses cheveux prenaient une teinte toute particulière en ces lieux. Ils étaient tout à fait blancs désormais. Ils n’étaient plus aussi souples qu’avant, mais restaient longs. Elle les faisait revenir sur le devant et reposer près de sa cuisse, ses doigts ne cessaient de les sentir. Les doigts fins, osseux désormais, d’une musicienne pour laquelle on se déplaçait. Les notes l’escortaient jusque dans cette ample entrée. Plus personne ne venait sans y avoir été missionné. De belles fêtes dansantes et rieuses s’étaient pourtant données dans le grand salon adjacent. De précieux mets avaient été servis sur la table en marbre clair. Un homme, deux décennies durant, l’avait accompagnée dans les bons moments et dans les autres. Il n’avait jamais manqué d’élégance, pas même au moment de partir finalement. Elle visualisait son esprit s’épanouir dans les grands arbres qui longeaient la rivière, et soudain se faire emporter par elle. Les oiseaux se turent et le vent cessa. Elle sentit sur sa gauche une présence, c’était Aria, l’immense chienne noire de son enfance, et entendit derrière, sur le tapis, les pas légers d’un être puissant, ceux de Cirius, son compagnon anthracite. Les deux bêtes semblaient captivées par ce qui se passait à l’extérieur. Figées, leur poil ras frémissait. Une larme perla sur la joue sèche de la petite fille qu’ils avaient faite leur. Quiconque s’en était approché avec véhémence avait goûté de la pointe de leurs crocs. Lui aussi était parti avant elle, qui n’en fut que plus dévouée, avant de disparaître à son tour.
Tout cela s’était passé il y a plusieurs vies, à une époque plus chaotique et dans un autre pays.

La lumière dans le jardin s’intensifia, au point de laver les couleurs végétales et bientôt celles des matières inertes alentour. Ce fut comme de plonger dans un bain glacé, ou plutôt comme si les eaux polaires infailliblement vous submergeaient. Les deux colosses canins ne vacillèrent pas ; elle-même en tira le courage de se lever. Ses jambes purent à nouveau la porter, le fardeau s’était dissipé. La porte était grande ouverte, ensemble ils en franchirent le seuil.
Le silence dans la demeure fut complet, les oiseaux dehors n’avaient probablement jamais cessé de chanter. Plus tard, une infirmière retrouverait le corps d’une cliente. Une de moins, une encore. Et plus tard encore, un nouveau propriétaire prendrait sa place puis la céderait, tandis que les grands arbres continueraient de veiller. Peut-être pourra-t-elle, depuis les courants d’air et de lumière, toujours les y contempler, voire avec eux communier…

Le chant du loup

Il traversa la nuit comme l’éclair, corps sombre parachevé par la lune, pourfendant le champ. La première fois, j’en étais tombé à la renverse. J’étais venu mettre les pieds dans la boue, sur ce chemin entre les parcelles, et profiter de l’odeur spécifique du lieu. Un sifflement s’était approché dans les ténèbres, je m’étais retourné, et c’est alors qu’il s’était manifesté, qu’à toute allure il m’avait frôlé, avec la fougue d’un animal sauvage et joueur. J’en avais plein sur moi, de la boue, mais je ne m’en étais rendu compte qu’à la maison, après avoir trébuché plusieurs fois en essayant de me relever, après avoir couru aussi vite que possible, refermé la porte de toutes mes forces et allumé en écrasant le bouton. Quelques respirations plus tard, j’avais reconnu mon visage dans le miroir, à travers mes yeux exorbités, ma peau rougie, et la terre qui donc me remodelait. Je n’avais pas dormi de la nuit.

Les jours suivants, j’étais resté transi de curiosité et de peur mêlées, puis la curiosité avait pris le dessus et j’y étais retourné. Je m’arrêtais une fois de plus au seuil obscur de cet espace : il y avait la ville derrière, sa lumière artificielle, quelques voitures perdues sur les longues routes de campagne, et ce chemin en angle, qui semblait rejeter la lumière et les sons, ou plutôt les aspirer pour les dissiper. C’était même sûr, il s’en repaissait. Et contrairement aux autres personnes qui passaient sans y prêter attention, j’avais moi aussi été attrapé. J’avançai de quelques pas. C’était l’hiver, et la chose se manifesta, mais cette fois je ne bougeai plus d’un iota et je pus découvrir le plus beau mouvement qu’il fût permis de contempler. La chose, que je ne sentais que par les bribes que j’étais capable de capter, dansait dans l’immense comme aucun être vivant. Elle était libre, et me prêtait ses sensations. Jamais je n’avais si bien respiré, si bien senti. Je goûtais les odeurs de la forêt à l’horizon, l’épaisseur et la liqueur de la brume, m’excitais des effluves de la faune, tandis que ceux morbides des blocs de béton par-delà me révulsait déjà. Le sol n’était plus une surface mais une profondeur me retournant sa force. L’atmosphère et le ciel prirent des contours inhabituels, ils n’étaient plus ces notions vagues et lointaines, mais mon élément naturel, au relief évident. Je profitais de cette ressource inépuisable, de cette nouvelle raison d’être.

La masse de ces sensations m’avait d’abord rapidement épuisé, l’hiver avait été rude et haché. Mais je me remettais, et je revenais la nuit suivante, et celle d’après encore, et mon endurance augmentait. Je découvrais chaque fois de nouvelles distances, de nouvelles vitesses et de nouveaux pas de cette danse infernale. Après le printemps dans un clin d’œil, l’été arriva, les nuits se raccourcirent. Je pouvais désormais les passer tout entières avec lui. Et pour cause, j’avais changé. La lumière du jour ne me faisait plus aucun effet, quand celle que reflétait la lune me fascinait. Ce que j’avais fini par appeler le loup jouait dorénavant la seule sonorité que mes oreilles fussent capables d’apprécier. Les autres, et le vacarme humain notamment, me brutalisaient. Je restais bouché et tapi jusqu’au crépuscule qui heureusement les calmait. Les fluctuations sur sa peau, sur la mienne, avaient rendu les saveurs fades, si bien que même la nourriture avait perdu son attrait. Cela faisait quelques semaines effectivement, que je ne buvais plus que de l’eau… mon corps s’était allégé ; certains diraient décharné. Or ce soir, la boue n’en était plus, les céréales avaient germé, et je me sentis de nouveau rapidement fatigué… mais je voulus profiter jusqu’au bout… jusqu’à l’aube qui le dissipait… et qui n’arriva jamais. C’est ainsi qu’il prit toute la place en moi, qu’il combla mes entrailles en même temps que mes besoins, que mes failles, que tous mes doutes. Je me laissai arpenter, porter, transporter, il me visitait de la même façon qu’il avait visité ce pan de notre monde, et son univers devint le mien. Je ne regrettais rien. Pas la moindre étincelle de l’autre côté, alors qu’ici tout irradiait. Un feu joyeux, permanent, dont j’étais le foyer.

Une vie de cet ordre, fusionnelle et fulgurante, avant que je n’accède à ma propre liberté. De ce maelstrom j’avais tiré une place, une place qui m’était dédiée, un recoin dans lequel ne plus me cacher, dans lequel éructer, jouir, jaillir et recommencer, sans cesse, sans contrainte.

Ce n’est que bien plus tard encore, que je sentis à mon tour cette autre silhouette bipède et naïve dans les parages. Bien sûr, je ne pus m’empêcher d’aller la séduire, en commençant par la caresser le plus subtilement possible, dans un élan renversant.

Épuisée

Elle rangea la dernière assiette dans l’étagère. Elle suait, se sentait sale. Il était tard, elle avait travaillé toute la journée, puis il avait fallu récupérer le bébé, rentrer, manger, le coucher, ranger. Le torchon tomba quand elle voulut le déposer sur le crochet près de l’évier. Elle retint du mieux qu’elle put le peu de cohésion qui lui restait, qui ne demandait qu’à rejoindre ce fichu bout de tissu. Ne pas pleurer. Il restait encore à remettre de l’ordre dans les jouets, puis elle pourrait s’allonger et pas sur le carrelage. Elle s’était déjà pris les pieds dans une voiture de la taille d’une boîte à chaussure qui l’avait recouchée alors qu’elle venait de se lever. Cette alarme le matin, elle la maudissait, encore plus qu’au lycée. Ça ne faisait que quelques années, mais c’était il y a plusieurs vies. Elle se voyait le détruire furibonde, l’éclater à coups de marteau, le balancer contre un mur et en bouffer les ressorts. C’était le rêve duquel elle émergeait désormais la plupart du temps le matin, quand elle n’était pas déjà en train de s’occuper du petit. Ses collègues l’avaient regardée comme elle regardait ce torchon bon pour la corbeille, à cause de ses cheveux gras, à cause de ses cernes si profonds et sombres qu’elle n’était bientôt plus que le cadavre de la jolie blonde d’alors. Ils riaient de la fille un brin prétentieuse qui s’était fait mettre en cloque par un beau parleur. En vérité, c’était eux les déchets, ces crevures, ces queutards, ces moins que rien. Elle shoota avec rage dans le torchon. Ça ne la soulagea pas le moins du monde. Même les rares sourires hagards de sa progéniture n’aidaient qu’à peine. Quand même un peu, si, malgré les airs de son père, alors elle repoussa rapidement les jouets dans un coin de la pièce pour pouvoir le rejoindre dans leur unique chambre et éteignit. L’interrupteur grogna. Elle s’arrêta, hésita, ralluma… rien. Elle éteignit de nouveau, et ça grogna derechef et dans son dos ; ce bruit venu de nulle part la terrifia. Elle passa dans la chambre en refermant derrière elle comme si sa vie en dépendait. Elle appuyait sur la porte autant qu’elle reposait sur elle, épuisée, et ne se rendit pas compte que le claquement n’avait pas réveillé le bébé. Elle pensait devenir folle et, cette fois, les larmes coulèrent. Elle se laissa choir avec elles, respira en gonflant les joues, puis tenta de se reprendre, sans grand effet. Ce qui en eut, ce fut le bruit de mastication qui se répandit dans la petite pièce. Elle scruta l’obscurité parfaite. Aux bruits de la chair déchirée s’ajoutèrent ceux des os qui craquaient. Quand bien même son corps fut arrêté, sa voix s’éleva fort à partir d’aigus rarement entendus. Les ténèbres en retour feulèrent et se crispèrent. Persuadée qu’elle serait la prochaine, elle rouvrit la porte de toutes ses forces, puis s’arracha au vertige et au logis en plongeant dans la nuit. Elle déversa en courant et criant dans la rue jusqu’à la dernière goutte d’elle, avant de trébucher au pied d’une route. Le bitume était froid, elle grelottait déjà. De longues secondes d’un bref répit, terni par le désespoir le plus noir lorsque approchèrent les griffes ; elle sombra tout à fait en sentant sur sa peau les poils rendus visqueux par le sang chaud de son enfant ; à moins que ce ne fussent les larges roues de ce conducteur fatigué, hypnotisé par la brume qu’il pénétrait depuis longtemps, qui l’achevèrent elle et ses rêves dans un crissement.

Étoile saillante

Le feu s’est répandu, de toute part ça brûlait. Cauchemar. Je partais pour l’espace quand ça a éclaté. Ma sueur s’évaporait, ma peau tirait puis elle s’est déchirée. J’ai tellement souffert que ça ne pouvait être que réel. Mais juste après, j’ai rouvert les yeux. Je flottais dans l’espace, et j’avais froid. Tellement froid, que je ne pouvais plus rien bouger ; j’étais dur comme l’acier et ça faisait mal comme ça, comme de l’acier de part en part et perçant à travers chaque pore de ma peau. Je hurlais. Rien qu’un vide abyssal. Rien que des étoiles froides à l’autre bout de l’univers. Et ça tournait, sans s’arrêter, ni vite ni lentement. Ça se déplaçait. J’avais le cœur haut, prêt à s’extraire avec tout le reste par la bouche, mais bloqué par un mur infrangible. J’étais moi, vivant, dans l’univers tout entier à ma disposition – je voyais, je ressentais – mais j’étais bloqué. Cela dura, et je m’habituai. Ça tournait, et c’était bien normal désormais. Le froid mes épines. Le mur ma carapace. C’était évident. J’étais ce moi-là dans cette situation-là, et la fusée l’explosion la mission les études mon enfance à la maison, tout ça avait appartenu à quelqu’un d’autre. Mon identité, d’abord trahie par quelque pensée, s’était tue noyée, recomposée dans l’immense et gigantesque. J’étais moi aussi une étoile, léger doute, une étoile piquante, saillante, filante ; et la tempête était loin. C’était parfait, ou presque, car la tristesse s’est imposée, au point d’en pleurer, de déborder par-dessus le mur, de sorte que mon étoile a cristallisé des larmes et s’est arrogée une traînée. De l’eau dans l’espace, de la poussière d’eau ou de glace accaparée par ma masse et qui me secondait dans l’espace. Je m’étais habillé, j’étais prêt à le rencontrer lui, l’autre, à le rencontrer lui aussi. Il m’était apparu comme une tâche, qui était devenue sans que je m’en rende compte un voile, léger, laiteux. Je me rappelais encore du lait, de sa saveur sucrée, qui me remplissait. Et le voile après s’être si lentement rapproché s’était animé encore plus lentement. Il altérait sa forme par étape, avec la minutie du cosmos. J’ai bien cru mourir à nouveau devant tant de subtilité. Il s’était emparé de moi ; se donnait tout autant, tout entier, volupté, ma poussière s’est agitée. Ses particules avec mes émotions se sont déployées : elles gonflaient, se densifiaient en un fil fragile et s’éparpillaient avant de recommencer. Elles me manifestaient, faisaient de moi autre chose qu’un objet. Ma poussière lui parlait, et seul lui savait ce qu’elle lui disait. Inlassables, ensemble ils dansaient. Le voile et la poussière ; tandis que je tournoyais ; mais déjà je le pénétrais. J’étais en lui, mes pics dans le voile, j’entendais enfin sa voix, ses réponses. Il chantait, et transforma le mur en duvet. Pour la première fois, je m’endormais.

La nuit fut longue, sans rêve. J’y étais bien, ça ne tournait plus. En même temps que j’oubliais les étoiles, le grand vide, ma personne et même le voile, je m’éloignais. Lorsque je m’éveillai, il m’avait quitté. À nouveau je dérivais, et cela dura, et tout ceci n’avait pu que ne s’être jamais passé, car j’étais mort depuis longtemps, depuis que ma vie par le feu avait bifurqué. Mais alors qu’est-ce qui tournoyait ? qu’est-ce qui, jusqu’au bout, m’enfermait ? Soudain je me souvins, qu’on n’éteignait pas les rêves, que la vie en était un depuis son commencement, que tout avait toujours été flou et que la nuit, outre ces quelques réveils, était la seule éternelle.

La sale silhouette qui souille

C’est en sortant du tunnel qu’il s’est retrouvé face à elle, belle et tout aussitôt dérangeante. Il apercevait derrière des traits marqués et scarifiés sa pureté, l’évidence de sa peine suintant en haine ; il était pénétré, son âme éjectée sur les murs courbes du béton ; son regard furibond, véritable prison. Pourquoi avoir insisté, pourquoi s’être ainsi forcé à la traverser, cette forêt juste avant l’aube. À peine arrivé à son seuil, il flanchait, et ce monstre de beauté le remportait. Elle émergeait doucereusement comme des replis du temps. Sur sa peau blême coulait des larmes, son corps était fin, trop pour être encore humain. Lui se voyait de dos, il s’écartait à mesure qu’elle approchait et fut tout à fait dépossédé lorsqu’elle l’étreignit enfin. En quête d’autrement, il avait rencontré la créature d’un monde par trop différent, qui, de sa chaleur, se nourrissait maintenant. Elle l’aspirait, ou plutôt l’éteignait, car le froid s’amplifiait. Les oiseaux continuèrent de se taire malgré les premières lueurs solaires. La mort s’était faufilée par-devant la nuit ; ses bras soudain sans fin circulaient tout autour, ils ne faisaient plus qu’un, qu’un amalgame de plaisir et d’effroi. La douleur en son cou ne s’affadit pas. Elle transperçait à partir de deux petites pointes, dont le fiel irradiait jusqu’aux orteils et réprimait tout du long son humanité. Il sentait sa vie lui échapper aussi naturellement qu’on verse l’eau pour la préserver, aspirée goulûment par la terre jamais rassasiée – mais lui n’était qu’un minuscule bout de chair sur quelques os, dont elle sucerait jusqu’à la dernière goutte de moelle. Il entrevit des étoiles derrière le faîte des arbres, qui convergèrent à toute allure et s’approchèrent encore plus vite. La lumière remplaça le vide et lui voila les yeux. Dans l’odeur viscérale, sa matière s’effondra.

Dès lors, son âme resta confinée dans ce cloaque puant sous la route et causa bien du tort. Au-dessus, les accidents s’accumulèrent en effet, car tous ceux qui passaient frémissaient et, plus ou moins consciemment, certains choisissaient le néant. Lui continuait de subir, trop ahuri pour savoir, gâché par la sale silhouette déguerpie dès le jour, calfeutrée probablement entre les racines les plus profondes. C’était celle-là, l’odeur, celle d’une terre souillée, dans laquelle la bile stagnait, or les cadavres s’accumulaient, et avec la pluie s’y joignaient. Aussi la rumeur se répandit et bientôt plus personne n’osa les emprunter, ni cette route, ni cet accès sous elle vers la forêt. La région fut peu à peu abandonnée, lui avec elle, dans cette taule aux abords de laquelle elle continua de roder.
Le pire fut pourtant la visite régulière de ses compagnes congénères qui, avec les restes de son identité, trouvaient à faire…

Chute Libre

Je sortis de chez moi, ou plutôt, de chez mes parents. Ça faisait un peu plus de deux ans que j’étais retourné vivre chez eux. J’avais l’impression de m’enfoncer dans un trou sans fond, sans lumière non plus. J’avais besoin de prendre l’air. La lune presque pleine au-dessus de l’église, cette rue pavée… on habitait vers la fin d’une voie sans issue, pas d’autre choix que d’aller vers le centre-ville. Il était désert, comme tous les jours après vingt heures, jauni par la lumière des réverbères. J’aimais assez cette ambiance. Je parcourus quelques rues et me retrouvai sur le pont près de la forêt. L’eau disparaissait rapidement dans la nuit. Pas un bruit où les vaches paissaient de jour. D’habitude, je serais rentré chez moi, mais ce soir-là, je n’avais aucune envie de retourner dans ce maudit cocon. J’y étais bien la plupart du temps, un peu trop bien, un peu trop en sécurité. Ma mère me laissait tranquille, rien ne s’y passait jamais, rien ne s’y passerait jamais. Je n’avais aucune raison d’aller au-delà du pont. Ça montait franchement de ce côté. Il y avait aussi la route qui partait vers les champs. J’entrai dans la forêt. Je ne voyais rien au-delà du troisième arbre devant moi. Le vide m’appelait. J’avançai de quelques pas encore, m’arrêtai à l’orée de l’anti-monde. J’allumai mon téléphone, de quoi voir mes pieds. Mon cœur battait. Mon cœur qui battait, ça ne m’était pas arrivé depuis deux ans. Disparu. Il avait disparu avec elle… C’est comme s’il avait été caché dans cette forêt pendant tout ce temps. Elle était là, juste à côté de la tour d’ivoire, et je n’avais jamais pris le temps d’y retourner. Pourquoi cette nuit ? Des morceaux de branches qui craquaient sous mes pieds, le bruit des feuilles, un hululement. Avait-elle un noyau, cette forêt ? Avait-elle un centre ? Peut-être qu’il y aurait une porte, qu’elle me mènerait vers un autre univers, que j’y deviendrais un genre de chevalier, un manieur d’épée. Elle serait longue, épaisse mais pas trop. Je serais seul et il y aurait des monstres. Et au moment où je n’aurais plus de forces, on viendrait m’aider. Un groupe de mercenaires, qui m’accueillerait. Ils seraient célèbres, et je deviendrais l’un d’entre eux. Mon téléphone s’était éteint. Je m’en servais si peu que j’oubliais de le recharger. Je n’avais pas la moindre idée d’où je me trouvais. Pas la moindre idée d’où je venais, de la direction dans laquelle aller pour retrouver la route. Je n’étais pas inquiet. Mon cœur battait et ça me suffisait. Je tendis le bras. L’écorce humide d’un arbre… les bruits alentour… ceux de petits animaux sans doute. L’écorce était partiellement recouverte de mousse. Était-ce moi qui la caressais, ou l’inverse ? Était-ce celui-là, l’arbre qui avait poussé au centre exact de cette forêt ? Je pouvais tout aussi bien être près de la route, près du village voisin. Je m’assis. J’avais froid. Je restai dans le froid, dans la nuit habitée. Peut-être que je dérangeais, moi l’étranger. Peut-être au contraire que ceux qui dormaient ou s’activaient là chaque nuit ne savaient même pas que je m’étais joint à eux. Je sentis quelque chose sur ma main… les pattes, nombreuses et intermittentes, d’un insecte. Venait-il me saluer, me répondre ? Il alla jusqu’à mon poignet, puis s’évapora. Peut-être vivait-il dans l’arbre qui me tenait compagnie, l’arbre qui m’avait choisi moi aussi. Je serrai mes jambes contre mon buste avec mes bras. Je restai comme ça.

Je me réveillai. Le jour n’était pas arrivé. Je m’en étonnai. Peut-être ne réapparaîtrait-il jamais, comme moi. Étais-je arrivé au fond du trou ? Serais-je dorénavant à ma place entre les racines de l’arbre ? Je sombrai à nouveau.

Dans mes rêves, de grands oiseaux tournaient lentement au-dessus des arbres. Je n’aurais pas pu les voir, ni même les savoir, sans les sens du sommeil. Ceux-là qui permettent de voir ici et ailleurs en même temps, de sentir les choses sans les comprendre pour autant. Ces oiseaux formaient une couronne, ils me protégeaient avec l’arbre, et les créatures enfouies sous la terre se retrouvaient prises au piège dans ses racines. Un squelette toutefois émergea non loin devant moi. Ses os brillaient légèrement dans le noir. Il tenait une pelle, et se mit à creuser. Les oiseaux tournoyaient, le squelette creusait. Il creusa si bien qu’il disparut dans le trou. Je me levai, j’allai voir. Rien que du noir dans le noir. Je tâtai du pied, et il y avait bien un trou. Mon cœur à nouveau se mit à battre et plus vite. Il fallait que je me décide. Attendre le jour qui ne viendrait jamais, je le savais désormais, ou suivre le squelette. Je remerciai l’arbre d’une ultime caresse, et me laissai choir. Cette sensation de vertige typique des rêves dura tandis qu’elle me réveillait en sursaut d’habitude. Ma chute était libre ; elle était sans fin, sans lumière non plus. Les bords avaient disparu, les animaux aussi, les bruits pareil. Il n’y avait plus que moi dans le tout. Et je chutais à toute allure. Ou bien très lentement. Ç’aurait été parfait si je n’avais pas eu un peu froid encore.

Lorsque je me réveillai, le jour était arrivé. Je m’en voulus d’avoir ouvert les yeux. La lumière perçait à travers les branches, la rosée perlait sur les feuilles. Je n’étais pas le seul à m’être réveillé, ça piaillait, ça s’agitait. J’avais mal au dos et aux fesses, l’arbre était toujours là, il veillait sur moi.
En allant toujours tout droit, je finirais bien par sortir. Je n’avais toujours pas envie de rentrer, mais cette fois, il le fallait.

Ma mère ne parlait plus. Les autres non plus d’ailleurs. Ils allaient et venaient, entraient et sortaient, mais ils n’avaient plus de voix. Ça ne semblait pas les gêner, c’était comme si, pour eux, rien n’avait changé. Je préférais ça à ce que tout le monde panique. Peut-être qu’ils avaient déjà fini de paniquer. Peut-être qu’ils avaient repris leurs vies, sauf qu’ils ne parlaient plus. Ça ne me dérangeait pas. On ne se parlait déjà presque plus de toute façon. Je me demandais tout de même pourquoi j’étais revenu… Ça s’était peut-être mal passé à un moment, j’avais peut-être mal réagi, mal choisi. Ou bien c’était le jour qui m’avait ramené de force. Peut-être qu’il n’aurait pas pu m’atteindre si j’avais trouvé le cœur de la forêt. Il m’avait fallu quelques heures de marche, ou beaucoup moins, pour retrouver la route. J’étais rentré dans la brume. Ma mère ne parlait pas. J’avais mangé, je m’étais changé. Je m’étais couché. Je n’avais pas réussi à dormir, mais j’étais resté allongé. Longuement, trop longuement. J’étais tombé malade. Il avait fallu attendre que ça passe. Et c’était passé au bout de quelques jours. Alors j’étais retourné dans le centre-ville, et j’avais vu les gens. Ils faisaient comme si tout allait bien, mais moi je voyais. J’étais resté un moment avec eux, puis ça m’avait lassé, alors j’étais rentré. J’avais besoin d’être seul, et ne quittais plus ma chambre. J’y étais bien. La musique m’aidait. Elle m’accompagnait, tournait en boucle. J’aurais préféré retourner dans la forêt, pouvoir entendre les animaux se déplacer, mais je ne pouvais plus sortir. Il fallait rester là, attendre. Attendre que ça passe, que je m’efface. C’était bientôt fini. J’avais faim, bon sang, qu’est-ce que j’avais faim. La clé de ma porte ne m’avait pas du tout rassasié. J’étais certain au moins que personne ne rentrerait. Tout avait dérapé si vite… Elle était partie, et du coup moi aussi. Impossible d’oublier. J’avais attendu, attendu que la peine s’amenuise, mais le temps avait passé, et la peine était restée. J’étais triste et recroquevillé dans le cocon. Heureusement que les choses avaient fini par changer ; que j’avais pu faire la paix dans la forêt. J’aurais préféré que les autres en soient capables eux aussi, mais on n’a pas tout ce qu’on veut dans la vie. Au moins faisait-il chaud par ici, au moins faisait-il chaud cette nuit. Une nuit sans fin, sans rebords, sans lumières. Une nuit comme le néant ; en laquelle je me rends.

Remerciements

Je tiens à remercier…

La communauté derrière l’outil nommé Libre Office, que j’utilise quotidiennement ;

Olivier R. pour son outil nommé Grammalecte, et toutes les personnes ayant collaboré à la mise au point du dictionnaire libre connexe nommé Dicollecte, ainsi que celles et ceux du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, qui m’est précieux ;

Les communautés derrière les outils nommés Gimp, Inkscape et Scribus que j’utilise pour tous mes travaux graphiques, y compris la couverture de ce livre ;

L’association Framasoft et ceux donc qui la composent et l’entourent, qui ont largement contribué à mon cheminement vers le libre ;

Les auteurs de polices de caractères libres d’utilisation, et plus particulièrement ceux ayant composé celles que j’ai utilisées dans cet ouvrage : Ryoichi Tsunekawa, Friedrich Althausen, Pravin Satpute, Herbert Duerr et Caius Chance ;

Piro4D, m’ayant permis d’utiliser son art pour illustrer ma prose ;

Les précurseurs de ce mouvement de liberté et de bienveillance dans lequel je m’inscris, et notamment Richard Stallman, Tim Bernes-Lee, Linus Torvalds, Lawrence « Larry » Lessig, Aaron Swartz, Antoine Moreau ;

Et plus largement, toutes celles et tous ceux qui contribuent au logiciel et à la culture libre ;

Ainsi que les quelques personnes m’ayant encouragé ou accompagné, aidé de leurs relectures et de leurs conseils, ponctuellement le plus souvent, depuis tant d’années.

Merci Jérôme.

Merci Marion.

Et pour (ne pas en) finir, tous les créateurs et recréateurs qui m’ont éveillé, inspiré, transmis leur foi et continuent de me motiver et de me donner de l’élan… La liste de ces personnes et groupes est en évolution constante, d’autant que je n’écris presque jamais sans musique, mais des auteurs tels que J.R.R. Tolkien, Stefan Zweig, Pierre Bordage, James Cameron, Shin’ichirō Watanabe, Yōko Kanno, Darren Aronofsky, Baz Luhrmann, Lilly et Lana Wachowski, Akira Toriyama, Masashi Kishimoto, Hideaki Anno, Masamune Shirow, Mamoru Oshii, Kenji Kawai, Ito Ōgure alias Oh! Great, Denis Villeneuve, J.J. Abrams, Fumito Ueda, Hayao Miyazaki et celles et ceux des studios Ghibli, Gainax, 4°C, Production I.G., Square… ont très nettement contribué à faire de moi la personne, et donc l’auteur, que je suis. Je ne pourrai jamais assez leur exprimer ma gratitude.