Béton brossé

Aléatoire maîtrisé

[Photographie nocturne montrant frontalement le matériau urbain, depuis lui, entre ses pans muraux, dans son béton parfaitement propre. L’ampleur du point de vue et l’horizon sont très limités, l’image est presque symétrique, et pleine de formes rectilignes, elles-mêmes à peine affectées par le désordre ou l’aléatoire humain.]

Straßenbahnstation Hauptbahnhof Ost, par Roman Pfeiffer, sous C.C. BY‑ND

Symétrique, étrangement symétrique et pas tout à fait. J’aime le noir en central, le bleu nuit cerclés d’étranges points de lumière orange. Vraiment, je ne comprends rien à cette image. Le pire, ce sont ces feux de signalisation qui donnent sur le mur. Ils donnent le droit d’aller dans le mur ? Sont-ce des rails en dessous, en support de l’image à l’horizontale ? J’adore la texture des murs de béton, ils sont comme brossés. Ce néon d’un côté et pas de l’autre, qui met un pan en lumière, presque comme au musée. Et elles sont quoi, ces plaques en hauteur qui fuitent vers le centre, vers le néant bleu un instant puis carrément noir… ?

Cette image est mystérieuse, et elle me plaît. Est-ce qu’elle me plaît parce qu’elle est mystérieuse ? Oui, mais pas seulement, j’en aime les couleurs, la lumière, les textures, la composition, la droiture, le côté travaillé qui apparaît pourtant dans une certaine simplicité.

Et plus je la regarde, plus je la découvre, sans pour autant mieux la comprendre. C’est un trottoir, je suppose. Une voie donc, peut-être une rue, surmontée de ce qui pourrait être des routes, mais trop plates pour que c’en soit. Dans le bleu du centre, je perçois maintenant des colonnes… Des installations électriques peut-être, et des parpaings : le mur d’après n’est pas similaire, même s’il soutient la même structure plate…

Même le motif des carreaux est irrégulier et impénétrable. Outre les grilles qui dé-symétrisent, les bandes noires sont parfois adjacentes, parfois séparées, seules, par deux ou par trois. J’aime assez. Créer du désordre dans l’ordre bien carré, laisser apparaître l’aléatoire dans le concret du béton mural. C’est un paysage dur, froid, d’une humanité coincée entre ses murs et ses interdits bien signalés, mais, aussi, c’est un paysage rebelle, qui ne s’explique pas tout à fait, qui fait à sa façon, qui joue, à mes yeux penchés sur l’image numérique, du sens et de la cohésion pour perdre voire simuler.

J’aimerais que ce soit un diaporama, et passer à la suivante. J’aimerais que l’image suivante m’interroge tout autant, soit encore aussi froide que moi mais aussi mal à l’aise que moi dans notre société en béton armé. Se tenant droite, presque fière, presque belle, mais gondolée. Cet endroit et cette image se donnent de l’allure, mais continuent d’être perdues, ou de me perdre.

C’est sûr, non… c’est presque sûr, un tramway va passer…