Ce ne sont pas des traces qu’on laisse, mais notre énergie vitale qu’on disperse

Alors ça y est, j’ai quitté tous ces réseaux numériques.
J’ai supprimé les comptes, et par voie de conséquence les contenus, et donc c’est acté. Pourtant, mon organisme n’est pas encore adapté, et loin s’en faut.

Étonnant de n’être plus capable de se souvenir physiquement de la manière dont on vivait avant, avant que ces flux ne prennent en nous toute cette place, pour beaucoup d’entre nous toute la place.
Des flux d’informations, d’échanges, de dévoilements et d’interceptions devenus la norme, alors qu’ils frustrent et accaparent, même dans leurs versions sobres et sur les quelques plateformes pensées avec bienveillance plutôt qu’avec l’idée du profit et de la maîtrise sur autrui.

Des flux qui assèchent, en banalisant l’interaction la plus sommaire qui puisse être : cliquer pour signaler qu’on apprécierait, sans mot dire, sans explication, ou bien laisser à l’indifférence. Les commentaires sont rares, ceux construits ou constructifs carrément rarissimes, tandis que les expressions froides, sans salutations, mécaniques par là, et qui partent du principe que le soi est l’évidence, y sont majoritaires. Pire, ces balbutiements interactifs sont, quand ils ne sont pas distribués à la légère, trop souvent intéressés.

Je veux autre chose.
On est ce que l’on s’accorde, et je veux mieux que ça.
Je veux pouvoir me concentrer longuement, je veux pouvoir m’exprimer avec subtilité, jusque dans les tournures et le non-dit de mes phrases, et écouter attentivement, lire et relire, réécouter, pour réfléchir, dans un espace que je maîtrise et qui m’appartient. Un chez moi quoique numérique.

Je ne supporte plus ces espaces collectifs bruyants, d’images ou de futilités, de liens sans citations ni contexte, sans appropriation ni digestion. Il m’est vital de me réfugier dans le texte, de le parcourir à mon rythme, de connaître mon interlocuteur et donc d’avoir eu l’opportunité de faire sa connaissance. Pour cela, il ne s’agit pas de jeter un œil à ce qu’il partage, mais plutôt de lire, de visionner, ou d’écouter ce qu’il a construit. Chacun est en droit de bavarder. Ces bavardages ne m’ont dans le réel jamais convenu, et voilà que je m’y étais enfermé dans le numérique. Désormais, je construirai, et je prendrai vraiment le temps de respirer ce que ceux qui construisent ont construit. J’aimerais qu’on se réponde en bâtissant, plutôt qu’en accumulant une ruine de plus en plus conséquente et piètrement camouflée par le monstre constant de ces échanges caricaturaux, véhéments, blessants. Un monstre grotesque, grossi et fier de chiffres, favorisant les plus bruyants au détriment du plus grand nombre et de tout le reste.

Je ne veux plus jouer dans cette cour d’école pleine de butors rutilants.

Je dois réapprendre à prendre autant qu’à perdre mon temps. Sortir tout à fait de la productivité. Je veux vivre sereinement, et pas en occultant, mais en (me) construisant, plutôt donc qu’en (m’)éparpillant.

C’est une fois de plus ma quête littéraire qui me l’impose. C’est une fois de plus cette langue et sa beauté potentielle, la richesse infinie du langage, qui en quelque sorte me sauvent.

Car je m’étais extrait révulsé des flux télévisuels dans lesquels on m’avait enfant placardé, puis je m’étais méfié et extirpé aussi de leurs voisins d’internet, qui partagent la même doctrine. Abrutissants ici et là, chez ces dominants bien incapables de penser à autre chose qu’à le rester ou autrement qu’en maîtres asservissant, manipulant, trompant et salissant.

Si j’ai besoin d’autrui, de son regard, de son attention, comme tout autre être humain, je ne peux me résoudre au fait qu’il ne soit pas pleinement attentif lorsque je m’adresse à lui ou qu’il s’adresse à moi. Aussi serai-je pour autrui ce que j’attends de lui qu’il soit pour moi : reposé, serein, disponible et attentif, ou rien.

Pour le pouvoir, pour pouvoir faire autant que pour pouvoir être, j’ai quitté tous ces foutus réseaux. J’ai quitté beaucoup depuis plusieurs mois, mais il me reste encore bien du chemin à faire. Peut-être réussirai-je à quitter l’écran. Je ne sais pas.

Quant à ces écrits, il vous revient logiquement de venir les chercher. Je ne m’évertuerai plus à tenter de les faire savoir ou connaître. Et je vous engage à faire de même : à fabriquer simplement, et à rendre accessibles et visibles à l’occasion, depuis chez vous, vos recherches et vos inspirations. Dès lors, on pourra retrouver ce tissage originel des espaces personnels solidement interconnectés et d’autant qu’ils l’étaient et le seront sans le concours ravageur des temples d’écho en préfabriqué prémâché aussitôt périmé.

Je ne suis pas jetable. Tu ne l’es pas non plus.

[Deux mains refermées l’une sur l’autre en gros plan, qui apparaissent dans le noir du fait d’une source de lumière qu’elles renferment.]

Energy, par Nick Olejniczak, sous C.C. BY‑NC

Et j’ajoute donc, pour finir, deux pistes de lecture et de découverte : http://duogallus.fr/ et https://nrkn.fr/