Celle du diable

J’étais perdue dans une brume à peine concevable, beaucoup trop épaisse. Elle m’empêchait si bien que j’hésitais : continuer d’essayer, ou m’arrêter ? Elle était telle qu’en fait, je ne savais même plus si j’avançais encore, ou si je m’étais déjà arrêtée. J’avais les pieds dans le béton, le reste lévitait. Il ne lui manquait qu’une odeur ; ça sentait le bitume, la pluie, la nuit et le brûlé. C’était trop humide pour être de la fumée… Elle s’était imposée naturellement, m’avait baignée dans un pourpre écœurant. Ses reflets animés ; j’étais là, puis j’avais disparu. Moi ou bien le monde. Moi dans le monde, perdue – moi sans le monde, et à quoi bon ? On aurait dit du coton. Un coton moite, mais mes jambes étaient lourdes et il ne me portait pas. Je ne savais plus où j’allais avant ça. Je n’étais plus sûre de rien, encore moins d’avoir une raison d’aller. J’en perdais jusqu’à mon identité… J’avais été humaine, ça oui… C’était le cas depuis que j’étais née, depuis que je m’étais peu à peu éveillée. Mais la brume avait soudain dissipé, et semblait vouloir tout récupérer. Un vertige ; je chutais. J’atterrissais lourdement ; c’était chaud, presque accueillant ; pourtant je m’étais fait mal en percutant. J’aspirais par les narines et par la bouche. Ça remplaçait mes fluides et me remplissait, ça circulait en moi, m’arrachait mes rêves, jouait avec mes organes, soulevés comme autrui s’approprie un cœur avant de le briser. Je flottais ; même le sol s’était effacé. Par contre ça piquait, les yeux, la bouche, la peau, l’intérieur et de plus en plus. Il ne me restait que ces sensations, que la douleur. Je suffoquais. Il faudrait bientôt abandonner. Mais quoi, abandonner quoi ? Cette vie, la possibilité de la donner ; l’énergie, l’être. Tout ça se dissolvait dans l’acide, hurlait au loin. L’obscurité s’amplifiait. J’expirais ; sentais mon âme tressaillir et jouir, libérée. Une image m’apparut. Celle rieuse de sa silhouette, celle d’un homme peut-être, qui me tournait le dos et partait, car lui vivait. Et lorsqu’il m’abandonna, je me dissipai.