Chute Libre

Je sortis de chez moi, ou plutôt, de chez mes parents. Ça faisait un peu plus de deux ans que j’étais retourné vivre chez eux. J’avais l’impression de m’enfoncer dans un trou sans fond, sans lumière non plus. J’avais besoin de prendre l’air. La lune presque pleine au-dessus de l’église, cette rue pavée… on habitait vers la fin d’une voie sans issue, pas d’autre choix que d’aller vers le centre-ville. Il était désert, comme tous les jours après vingt heures, jauni par la lumière des réverbères. J’aimais assez cette ambiance. Je parcourus quelques rues et me retrouvai sur le pont près de la forêt. L’eau disparaissait rapidement dans la nuit. Pas un bruit où les vaches paissaient de jour. D’habitude, je serais rentré chez moi, mais ce soir-là, je n’avais aucune envie de retourner dans ce maudit cocon. J’y étais bien la plupart du temps, un peu trop bien, un peu trop en sécurité. Ma mère me laissait tranquille, rien ne s’y passait jamais, rien ne s’y passerait jamais. Je n’avais aucune raison d’aller au-delà du pont. Ça montait franchement de ce côté. Il y avait aussi la route qui partait vers les champs. J’entrai dans la forêt. Je ne voyais rien au-delà du troisième arbre devant moi. Le vide m’appelait. J’avançai de quelques pas encore, m’arrêtai à l’orée de l’anti-monde. J’allumai mon téléphone, de quoi voir mes pieds. Mon cœur battait. Mon cœur qui battait, ça ne m’était pas arrivé depuis deux ans. Disparu. Il avait disparu avec elle… C’est comme s’il avait été caché dans cette forêt pendant tout ce temps. Elle était là, juste à côté de la tour d’ivoire, et je n’avais jamais pris le temps d’y retourner. Pourquoi cette nuit ? Des morceaux de branches qui craquaient sous mes pieds, le bruit des feuilles, un hululement. Avait-elle un noyau, cette forêt ? Avait-elle un centre ? Peut-être qu’il y aurait une porte, qu’elle me mènerait vers un autre univers, que j’y deviendrais un genre de chevalier, un manieur d’épée. Elle serait longue, épaisse mais pas trop. Je serais seul et il y aurait des monstres. Et au moment où je n’aurais plus de forces, on viendrait m’aider. Un groupe de mercenaires, qui m’accueillerait. Ils seraient célèbres, et je deviendrais l’un d’entre eux. Mon téléphone s’était éteint. Je m’en servais si peu que j’oubliais de le recharger. Je n’avais pas la moindre idée d’où je me trouvais. Pas la moindre idée d’où je venais, de la direction dans laquelle aller pour retrouver la route. Je n’étais pas inquiet. Mon cœur battait et ça me suffisait. Je tendis le bras. L’écorce humide d’un arbre… les bruits alentour… ceux de petits animaux sans doute. L’écorce était partiellement recouverte de mousse. Était-ce moi qui la caressais, ou l’inverse ? Était-ce celui-là, l’arbre qui avait poussé au centre exact de cette forêt ? Je pouvais tout aussi bien être près de la route, près du village voisin. Je m’assis. J’avais froid. Je restai dans le froid, dans la nuit habitée. Peut-être que je dérangeais, moi l’étranger. Peut-être au contraire que ceux qui dormaient ou s’activaient là chaque nuit ne savaient même pas que je m’étais joint à eux. Je sentis quelque chose sur ma main… les pattes, nombreuses et intermittentes, d’un insecte. Venait-il me saluer, me répondre ? Il alla jusqu’à mon poignet, puis s’évapora. Peut-être vivait-il dans l’arbre qui me tenait compagnie, l’arbre qui m’avait choisi moi aussi. Je serrai mes jambes contre mon buste avec mes bras. Je restai comme ça.

Je me réveillai. Le jour n’était pas arrivé. Je m’en étonnai. Peut-être ne réapparaîtrait-il jamais, comme moi. Étais-je arrivé au fond du trou ? Serais-je dorénavant à ma place entre les racines de l’arbre ? Je sombrai à nouveau.

Dans mes rêves, de grands oiseaux tournaient lentement au-dessus des arbres. Je n’aurais pas pu les voir, ni même les savoir, sans les sens du sommeil. Ceux-là qui permettent de voir ici et ailleurs en même temps, de sentir les choses sans les comprendre pour autant. Ces oiseaux formaient une couronne, ils me protégeaient avec l’arbre, et les créatures enfouies sous la terre se retrouvaient prises au piège dans ses racines. Un squelette toutefois émergea non loin devant moi. Ses os brillaient légèrement dans le noir. Il tenait une pelle, et se mit à creuser. Les oiseaux tournoyaient, le squelette creusait. Il creusa si bien qu’il disparut dans le trou. Je me levai, j’allai voir. Rien que du noir dans le noir. Je tâtai du pied, et il y avait bien un trou. Mon cœur à nouveau se mit à battre et plus vite. Il fallait que je me décide. Attendre le jour qui ne viendrait jamais, je le savais désormais, ou suivre le squelette. Je remerciai l’arbre d’une ultime caresse, et me laissai choir. Cette sensation de vertige typique des rêves dura tandis qu’elle me réveillait en sursaut d’habitude. Ma chute était libre ; elle était sans fin, sans lumière non plus. Les bords avaient disparu, les animaux aussi, les bruits pareil. Il n’y avait plus que moi dans le tout. Et je chutais à toute allure. Ou bien très lentement. Ç’aurait été parfait si je n’avais pas eu un peu froid encore.

Lorsque je me réveillai, le jour était arrivé. Je m’en voulus d’avoir ouvert les yeux. La lumière perçait à travers les branches, la rosée perlait sur les feuilles. Je n’étais pas le seul à m’être réveillé, ça piaillait, ça s’agitait. J’avais mal au dos et aux fesses, l’arbre était toujours là, il veillait sur moi.
En allant toujours tout droit, je finirais bien par sortir. Je n’avais toujours pas envie de rentrer, mais cette fois, il le fallait.

Ma mère ne parlait plus. Les autres non plus d’ailleurs. Ils allaient et venaient, entraient et sortaient, mais ils n’avaient plus de voix. Ça ne semblait pas les gêner, c’était comme si, pour eux, rien n’avait changé. Je préférais ça à ce que tout le monde panique. Peut-être qu’ils avaient déjà fini de paniquer. Peut-être qu’ils avaient repris leurs vies, sauf qu’ils ne parlaient plus. Ça ne me dérangeait pas. On ne se parlait déjà presque plus de toute façon. Je me demandais tout de même pourquoi j’étais revenu… Ça s’était peut-être mal passé à un moment, j’avais peut-être mal réagi, mal choisi. Ou bien c’était le jour qui m’avait ramené de force. Peut-être qu’il n’aurait pas pu m’atteindre si j’avais trouvé le cœur de la forêt. Il m’avait fallu quelques heures de marche, ou beaucoup moins, pour retrouver la route. J’étais rentré dans la brume. Ma mère ne parlait pas. J’avais mangé, je m’étais changé. Je m’étais couché. Je n’avais pas réussi à dormir, mais j’étais resté allongé. Longuement, trop longuement. J’étais tombé malade. Il avait fallu attendre que ça passe. Et c’était passé au bout de quelques jours. Alors j’étais retourné dans le centre-ville, et j’avais vu les gens. Ils faisaient comme si tout allait bien, mais moi je voyais. J’étais resté un moment avec eux, puis ça m’avait lassé, alors j’étais rentré. J’avais besoin d’être seul, et ne quittais plus ma chambre. J’y étais bien. La musique m’aidait. Elle m’accompagnait, tournait en boucle. J’aurais préféré retourner dans la forêt, pouvoir entendre les animaux se déplacer, mais je ne pouvais plus sortir. Il fallait rester là, attendre. Attendre que ça passe, que je m’efface. C’était bientôt fini. J’avais faim, bon sang, qu’est-ce que j’avais faim. La clé de ma porte ne m’avait pas du tout rassasié. J’étais certain au moins que personne ne rentrerait. Tout avait dérapé si vite… Elle était partie, et du coup moi aussi. Impossible d’oublier. J’avais attendu, attendu que la peine s’amenuise, mais le temps avait passé, et la peine était restée. J’étais triste et recroquevillé dans le cocon. Heureusement que les choses avaient fini par changer ; que j’avais pu faire la paix dans la forêt. J’aurais préféré que les autres en soient capables eux aussi, mais on n’a pas tout ce qu’on veut dans la vie. Au moins faisait-il chaud par ici, au moins faisait-il chaud cette nuit. Une nuit sans fin, sans rebords, sans lumières. Une nuit comme le néant ; en laquelle je me rends.