Comment diable profiter de la vie ?

Libre et assoupi

Sébastien vient de finir 10 années d’études, en philosophie, en sociologie, en langues… Il est certainement rempli de savoirs et a sans doute beaucoup réfléchi pendant cette longue période d’apprentissage. Or, toutes ces années ne l’ont mené qu’à une seule conclusion : il ne veut rien, et surtout, il ne veut pas travailler.

Plaidoyer et duo clé

Libre est assoupi est un premier film assez simple, d’une heure et demie, sans suspense mais pas sans saveur. Il met en avant des personnages qui échangent et s’agitent devant la caméra sans trop en faire, sauf parfois quand il s’agit de rire.
La tension narrative tient dans l’opposition entre le protagoniste et le reste du petit monde français. Lui ne veut rien, n’a aucune ambition si ce n’est celle de ne pas compromettre sa vie en la vouant au patron capital. Eux, les autres, tous incorporés dans le moule des idées qu’ils n’ont pas réfléchies, s’en sont remis à la notion du travail qui donne une place et un rang, et n’acceptent pas sa dissidence.

Ces autres sont en nombre mais n’ont pas grand influence : leurs arguments sont justes dans la réalité qu’ils embrassent, mais ne parviennent pas à altérer la vision de Sébastien qui, à défaut de devenir libre, trouve une certaine quiétude dans son isolement.

Sauf que seul, dans cette fiction, il ne l’est pas tout à fait. Ce parasite qui voudrait vivre du RSA trouve chez pôle emploi un conseiller capable de l’entendre et de lui donner du temps. Voilà qui promet une réflexion sur le travail dans une société qui, malgré les aides prévues pour ceux qui n’en ont pas, y contraint pour accorder la survie à laquelle elle empêche dans le même temps le plus possible de parvenir par soi-même.

Ce personnage clé du conseiller bien interprété par Podalydès n’est en fait pas tout à fait utopique, dans la mesure ou il ne donne pas du temps brut, arraché par la taxe aux travailleurs méritants et redistribué aléatoirement, mais simplement un peu de temps au rebelle pour s’acclimater, pour s’approprier la société s’il le peut, mais plus sûrement pour y trouver sa place et parvenir à y participer. Ce temps, de recherche ou de doute, qu’on nous accorde gracieusement lorsqu’on est enfant – parce qu’on a limité par chez nous leur labeur – tandis qu’on n’y comprend toujours rien au fonctionnement du monde, peut donc être pris, au prix d’une forme de victimisation, à l’âge adulte.

Cet homme capable de délier les bourses de l’état providence se décrit comme quelqu’un d’intégralement normal sans en faire un problème, et cela fait du bien. Il m’apparaît comme un repère rassurant de la fiction : celle qui se joue devant nos yeux, à l’écran, mais pas seulement, celle aussi dans laquelle se conforte également et malgré ce qu’il prétend, ce jeune qui ose dire ne pas vouloir rentrer dans la « vie active ».

Trio de jeunes précaires mais pas trop

Car s’il n’est pas tout à fait seul avec ses idées, il n’est pas non plus complètement seul sur terre. Il est entouré, dans cette colocation qui lance le film et doit l’introduire au « monde réel », par deux semblables. Une charmante jeune femme, Anna, interprétée avec bonheur par Charlotte le Bon, et un jeune homme parfois déroutant, Bruno, campé par Félix Moati.

Ensemble, ils forment un trio amoureux qui donne des contours à l’avertissement quant à « l’implicite » donné plus tôt dans le film par le premier conseiller pôle emploi que rencontre Sébastien : Anna n’avoue pas à ce dernier son amour et se contente de faire des allusions, quand Bruno n’arrive pas à l’atteindre elle avec ses sentiments à lui, desquels il converse pourtant régulièrement avec le même protagoniste.

Cet équilibre précaire, assez bien relié à leur situation de travailleurs, n’est pas plus fait que cette dernière pour durer. Bruno, qui enchaîne les petits boulots inintéressants, finit par prendre la porte de la collocation, en quête de changement quand Anna, qui s’arme d’un compagnon pour dépasser son amour de jeunesse, se contente d’un petit grade dans son domaine en espérant mieux, et finit par mettre Sébastien à la porte, après lui avoir expliqué entre quatre yeux, avec les bons arguments cette fois, en quoi son comportement est une erreur. De quoi le retourner et amorcer la deuxième face du film.

Ce n’est pas sa remise en cause de la société telle que nous la vivons, qui pose problème, c’est son incapacité à agir et à faire quoi que ce soit, qu’elle, sait motivée non par de beaux idéaux, mais bien par la peur : d’agir, de s’impliquer, d’essayer, de se tromper, de faire valoir ses opinions…

Libre et assoupi aurait pu s’arrêter après le puissant monologue d’Anna. Il aurait même dû. Il aurait dû nous laisser là avec nos questions, avec nos réflexions et nous donner le temps, à nous aussi, de faire germer les quelques graines subversives qu’il venait de planter. Au lieu de quoi, en bon cinéaste académique, Benjamin Guedj réalisateur scénariste, clôture et conclut son histoire avec tous les poncifs tantôt décriés. Je préfère les laisser à leur triste sort, faire abstraction de cette fin décevante et me focaliser sur le fond qui fait débat pour de bonnes raisons.

Un protagoniste feignant, ou bien peureux ?

Ce qu’il est, d’évidence, c’est trop intellectuel. Lui qui ne sait rien faire de ses mains, qui a passé sa première vie d’adulte à croiser des théories – c’est, du moins, ce que j’en déduis – n’a en rien été formé pour affronter la vie. Libre est assoupi est donc, entre les lignes, une critique d’un système scolaire capable d’emmener l’enfant de l’école primaire à la fac derrière un bureau sur lequel il ne fait rien. Son apprentissage premier, en filière généraliste, consiste à combattre l’ennui et à provoquer tant bien que mal la concentration que demande l’étude de sujets qui l’intéressent plus ou moins, dispensés par des professeurs, qui justement professent. L’échange, déjà difficile en groupe de quelques dizaines de personnes, trouvera mieux sa place en dehors des cours et l’action, l’activité manuelle, formatrice car mêlant l’esprit au muscle, ne se frayera que difficilement un chemin, en fonction de l’énergie qui reste au corps alourdi d’une tête remplie.

Répondre aux questions pour lesquelles ont été pensées des réponses précises, correctes ou non, rassure ceux qui se blottissent dans le carcan hiérarchique, autant que ceux qui l’entretiennent. C’est pourtant manichéen, c’est simpliste. On nous jauge avec des notes avant de nous donner éventuellement un diplôme qui atteste de connaissances, et parfois de compétences, et nous uniformise encore un peu plus sous couvert d’égalité. Diplôme plus ou moins reconnu par le cercle professionnel, mythique pourvoyeur d’emplois, qui doit pourtant systématiquement former à nouveau ses futurs serfs qui en veulent : spécialistes d’une tâche, incompétents de la vie.

Cet ensemble, parce qu’il est différé, bureaucratique et systématique, est bancal. Nous sommes cernés de rôles et de postures dont on s’accommode, bon gré mal gré, et qui permettent à des individus, incapables de survivre par eux-mêmes ou pour eux-mêmes, incapables aussi ou souvent de penser par eux-mêmes, de prendre un ascendant relatif. C’est ce système que remet en question, en ne faisant rien plutôt qu’en parlant beaucoup, le protagoniste.

Je comprends sa posture, à lui qui ne croit ni en dieu ni en l’argent, et qui sait n’avoir ni les bonnes réponses ni les ressources pour vivre de peu. Je comprends sa posture mais ne la valide pas. On ne peut remettre en cause intégralement une société, par une (in)action qui sous-entend un retournement complet du système, et vouloir vivre en son sein. Ils ont raison, ceux qui le traitent de parasite. Ils ont simplement tort de croire que c’est lui qui fait fausse route.

Lui qui a beaucoup réfléchi, sait que la vie n’est pas simpliste et voudrait la faire sienne, se l’accaparer de bout en bout, quitte à la prendre et la perdre volontairement du matin jusqu’au soir. Elle est même tellement complexe, qu’elle devient un monstre effrayant, à l’ombre duquel finissent inéluctablement par vivoter ceux qui se conforment au schéma du travail rémunéré. Ce monstre, s’il ne cache pas les lumières de l’existence, reste effrayant et pousse à l’inertie. Vivre par soi-même est effrayant. Lui, qui a trop réfléchi, se retrouve bloqué à l’entrée par des peurs légitimes, que l’aimante et désespérée Anna finira par lui mettre sous le nez.


Mais alors, comment donc, profiter de la vie ? Le film émet l’hypothèse qu’il faut s’exposer à ses contrastes et fuir l’immobilisme de son antihéros : on apprécie le repos quand on est fatigué et l’attente quand on a vu le temps filer, et inversement. Je crois par ailleurs, et c’est probablement ce qu’essaye de dire cette fin branlante, qu’il faut se décider sur celle qu’on veut mener puis la vivre, vraiment, quelle que soit la place à laquelle on prétend ou que l’on s’accorde. Je crois qu’y mettre du sien rend la vie intéressante.

Libre et assoupi ne dit pas réellement tout ce que je viens d’essayer d’exprimer, mais il dit aussi d’autres choses, avec de beaux monologues bien déclamés. Il n’essaye pas d’être exhaustif, lui, mais reste du coup plus clair et plus accessible que mes phrases alambiquées. Il fait réfléchir tout en donnant le sourire. Une heure et demie de divertissement dont les limites sont frappantes mais pas indignes. Libre et assoupi est imparfait, incomplet, mais humain en somme, et donc recommandable.

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★ 6/10 ★