Dans la gueule du puzzle

Le poids contre son dos repassa au second plan quand ses oreilles se mirent à siffler. Ses paupières se décollèrent partiellement… Il se tâta le crâne, s’entendit gémir. Fronçant les sourcils et tournant la tête pour échapper à la douleur, il se rendit compte qu’il était à terre. Sa main droite lui révéla un sol dur, tiède, granuleux tandis que l’autre tentait toujours de maîtriser le tumulte derrière son front. L’air qu’il respirait par bourrasques lui râpait les narines et la gorge. Il toussa une glaire empourprée avant d’être assailli par une colère nette et visant son propre corps. Il se redressa et découvrit l’incise profonde dans son flanc gauche. Les battements qu’elle appela dans sa cage thoracique lui rappelèrent qu’il avait un cœur. Deux fils d’eau parcoururent ses joues, il ne pleuvait pas. Il se demanda où il était… n’en savait rien… en fait, il ne savait même plus qui il était… Devant lui, une rue déserte, des maisons individuelles… c’était la nuit… d’étranges lumières y dansaient… rougeâtres et chaudes, elles donnaient du relief à la proximité. Il en découvrit la source en se retournant : une voiture en feu, dont divers éléments auparavant liés jonchaient carbonisés les environs. C’était sans doute cette explosion qui l’avait presque tué… Son entaille ne recelait pourtant aucun débris. Il perdait du sang, il fallait réagir… mais comment ? Il ne replaçait pas ce contexte dans le cadre de sa mémoire. Probablement n’habitait-il pas ici et le tas de ferraille ne lui appartenait-il pas. La forme humaine qui se dessinait désormais sur le siège conducteur le lui confirmait ; mais pourquoi personne n’avait-il accouru, alerté par le grabuge ? Il remarqua les volets tous ouverts sous le ciel noir constellé, aucune des fenêtres ne laissait apparaître quelconque animation. Ni poubelle, ni niche, ni véhicule parqué dans cette façon de banlieue pavillonnaire. Il y avait l’effleurement des flammes, mais à part ça, rien que le bruit de sa respiration, qui s’intensifiait en même temps que l’incompréhension. Bouger. Se déplacer. Il se souvint de cette même tension qui l’agitait avant qu’il ne sombre… il fuyait quelque chose… il fuyait pour survivre. Quant à ce qui le poursuivait, pourquoi n’était-ce pas là non plus ? Pourquoi malgré ce temps mort, était-il toujours en vie ? Un terrain boisé longeait le lotissement quelques maisons plus bas. La faible luminosité diffusée par la lune y rendrait sa progression ardue, mais le protégerait vraisemblablement de ce qu’il avait à craindre. Il se mit en marche, les réponses attendraient. S’il était handicapé par sa blessure, c’était surtout la sensation de sortir d’une hibernation prolongée qui le ralentissait. Il redoutait qu’une tempête le happe, quand justement, l’écho d’un hurlement de bête lui glaça le sang. Ses muscles profitèrent de la décharge d’adrénaline pour retrouver de leur potentiel, mais chaque foulée travaillait sa plaie et le rapprochait du coma qu’il quittait à peine ; il atteignit enfin le seuil de la forêt. Avant de s’engouffrer, il regarda par-dessus son épaule et aperçut une lueur mouvante à l’horizon, genre de luciole mécanique arpentant l’obscure toile de fond de ce décor énigmatique. Il inspira un bon coup et se jeta dans la pénombre… trébucha aussitôt, et se rattrapa à une branche qui lui griffa le visage. Le heurt alimenta le mal près de ses côtes autant que sa colère et sa frustration latentes. Il bouillait de les exprimer, mais se contint par peur de se faire repérer. Il devait avancer et disparaître. Ainsi les arbres défilèrent et plus rien hormis la lune ne luit permit de s’orienter. Impossible d’évaluer la distance parcourue dans ce cimetière végétal en noir et gris. Sa carcasse tout entière lui implorait de s’arrêter, or, il arriva dans un coin dégagé, irrigué d’une clarté sélénite tamisée. Il prit appui sur un tronc plus épais que les autres puis décolla péniblement sa main de sa hanche : elle était pleine de sang, le haut de son jean en était aussi imbibé. Il se demanda comment stopper l’hémorragie mais fut interrompu par un nouveau bruit, un ronflement, ouaté et caverneux. Une inflexion de l’air pourtant figé qui parvenait sans mal aux oreilles de la seule âme égarée en ces lieux… puis un nouveau gueulement, sifflant. La chose s’était approchée. Les sons qu’elle produisait ne pouvaient émaner que d’une créature monstrueuse, c’était forcément elle qu’il fuyait. Blessé, perdu et sans défense, il se voyait déjà mâché, broyé, digéré. Il repoussa tant bien que mal l’effroi et tira même de ces horreurs une nouvelle impulsion. Les feuilles et branches au sol signalèrent immédiatement son mouvement. Ses chevilles pliaient sur les irrégularités du sol, fouetté de part et d’autre, il pressentait sur sa peau les griffes de cette chose qui le filait. Ses pas étaient sourds et supposaient un être massif mais rapide. Les muscles de ses jambes à lui fondaient dans l’acide, ses poumons un incendie. Il priait pour que ses intestins ne se fassent pas la malle par l’entame qu’il ne pouvait ménager. Comment diable s’extraire de cette situation ? La forêt ne serait pas un abri mais une tombe s’il ne se figurait pas toute de suite quelque chose. Les questions fusèrent et s’entrechoquèrent. Que fuyait-il vraiment ? Pourquoi gisait-il près de cette voiture ? Était-il responsable de sa destruction ? Cet endroit, il y avait forcément une raison à sa présence ici. Où était-il auparavant ?

…de grands murs bétonnés, un espace vaste mais étouffant. Clos ?

Oui, il fuyait tout autant ses geôliers que l’abomination certainement pleine de crocs qui se fit de nouveau entendre, à quelques petits mètres tout au plus. Il allait rompre, mourir de peur avant de subir l’assaut de ce prédateur inconnu quand un vrombissement terrible emplit le ciel, accompagné d’un vent violent et d’un faisceau de lumière. La chose ne ralentit pas pour autant, lui cria, excité par la terreur. Un déclic sonore lança la grêle de coups de feu d’une arme lourde, plus bruyante encore que le tournoiement des hélices de ce qui devait être un hélicoptère. Il se jeta sur le côté, espérant qu’il n’était pas visé, croyant comprendre que c’était elle qui l’était. Ses tympans allaient crever, ses nerfs lâcher, il se traîna à terre, se recroquevilla et recula jusqu’à s’adosser à quelque chose, la tête dans les genoux, ses bras en dernier rempart. Les troncs déchirés par les balles craquèrent et chutèrent autour de lui. L’un vint s’écraser à quelques mètres sur sa droite. Les puissants projectiles sifflèrent sur sa gauche, le dépassèrent, constellant le sol puis foudroyant l’animal qui geignit avant de s’effondrer. Le canon n’arrêta pas de cracher, orchestrant son déluge un peu plus longtemps pour ne s’estomper ensuite que difficilement. Le bruit, la peur, la fatigue et la peine le baignèrent dans une hystérie crédule. Le choc se transforma en éternité, ses sens aiguisés par ses instincts de survie l’alertèrent de toute part et déclenchèrent des étincelles dans sa mémoire. Elles commencèrent d’en recomposer le tissu désagrégé lors de l’impact précédant son coma. Il entendit des individus descendre au sol via des câbles. Trois, peut-être quatre. Il ne lui restait qu’une poignée de secondes… Était-ce une prison ? Un genre de centre sécurisé ?

— Le doc’ est forcément dans le coin, trouvez-le ! éructa l’un d’entre eux pendant que l’hélico prenait de la hauteur.

Le fracas de l’assaut persistait à déformer le périmètre noyé dans une fumée sableuse, prolongeant l’infime sursis qui lui était accordé. Il aperçut la bête étendue, qui renâclait. Impossible d’en déduire la race ou la forme exacte, elle avait tout d’un vilain puzzle, dont les pièces s’assemblèrent soudainement. La télécommande – il fouilla avec frénésie l’intérieur de sa poche – elle était encore là. Les jets des lampes torches s’agitaient tout autour, la poussière retombait. Par chance, la lune se feutra derrière des nuages. Les cliquetis de l’équipement d’un soldat approchant ressuscitèrent en celui qu’il cherchait une séquence se déroulant plus tôt dans la soirée : une course pour sortir du bâtiment, l’alarme qui retentissait, ses mains tremblantes qui manœuvraient les clés, un sas, des couloirs, un autre sas et l’ultime attente, haletante, avant de se frayer un chemin vers le parking, et vers sa femme, elle était en danger à cause de lui, il fallait l’aider. Il se releva, souffrant toujours plus ; le mercenaire venu du ciel le manqua de peu, il perdit quelques secondes pour achever la bête tandis que le doc’, une vingtaine de mètres plus loin, sursautait du fait des coups de feu. Il l’entendit exposer la situation :

— La dernière chimère est crevée ! Pas de Spielger ! Mais y’a des traces de sang.

À peine avait-il enjambé quelques racines de plus qu’un autre individu en combinaison noire, équipé d’un fusil automatique, apparut sur sa droite et lui ordonna de s’arrêter. Le doc’ n’obtempéra qu’après le coup de semonce. Il se tourna vers son assaillant en levant les bras : dans sa main droite, l’appareil qu’il mettait bien en évidence.

— Fais pas de bêtise Spielger !

Pas de réponse.

— Tu veux pas qu’elle crève pas vrai ?!

Bien sûr que non, mais l’idée de dévoiler leurs secrets le dégoûtait plus encore.

— Alpha 3 à central, y’a un problème avec Spielger. Il se vide de son sang et tient un dispositif. À vous !

— Faites en sorte qu’il ne s’en serve pas, mais gardez-le en vie, il reste prio… cracha une voix dans la radio qui retransmit le fracas de l’explosion. Spielger avait appuyé sur le bouton, et profita du champignon de feu qui germait à quelques kilomètres de là et de l’instant d’inattention du mercenaire pour reprendre sa course. Celui-ci pressa par réflexe la gâchette de son arme. Le chercheur s’écroulait déjà.

— Et merde ! Qu’est-ce que c’est qu’ce bordel ?! Alpha 4 à central, répondez !

La douleur se dissipa, et tout le reste avec. Au moins sa femme le rejoindrait-elle bientôt.