Des yeux ternes et des crocs électriques

Au commencement régnait le sombre. L’énergie y rodait, elle était libre, elle était seule. Les yeux ternes comme l’univers. Lui était sans bornes, elle incapable d’en profiter. Elle ne savait même pas qu’elle s’ennuyait. Elle flottait. C’était simple, c’était ainsi. Elle était un début dans le froid absolu.

Soudain un éclat. Un éclat si subtil dans le lointain qu’il serait, en d’autres circonstances, resté partie du néant. L’énergie cela dit, n’en manqua rien. Elle fut parcourue d’un frisson qui lui donna forme. La lueur était par là, en un point concentré de l’entier. L’énergie se focalisa et, difficilement, lentement, s’y rendit. Sa forme immatérielle arriva légèrement diminuée par l’effort. La lueur était minuscule, mais elle irradiait. En comparaison, l’énergie focalisée était pleine de confins. L’une et l’autre s’accueillirent ; l’enveloppant, la pénétrant. La lueur devint étincelle, et l’énergie connut la douleur, une pointe fulgurante, parcourant de part en part.

Une éternité succéda à celle qui précédait. L’énergie savourait tandis que l’étincelle trouvait en son sein le moyen de persister. Elle s’accumula, tant et si bien qu’elle se sentit à l’étroit parmi les confins. Toute entière dévouée à cette particularité qui grandissait, qui avec elle s’amplifiait, l’énergie s’était elle-même oubliée. Elles ne surent se parler. La plénitude se fragmenta. La forme de l’énergie fut chamboulée par l’implosion, et l’implosion se fit perpétuelle, de sorte que l’infiniment grand et l’infiniment petit purent cohabiter sans fin. L’une jouissait en bonheur et en douleurs innombrables, préférant de tant ce tumulte au silence préalable. L’autre rugissait, parfaite d’être, insatisfaite de n’être qu’une particularité.

C’est dans ce chaos rugissant que naquirent les éclairs, qui composèrent le temps de leur battement et à l’aide de la lumière. Explorant et tissant la myriade, ils déchiraient le plein. Ils furent les premiers crocs, pris par la lueur pour parcourir et dessiner la nuit désormais constellée. Des crocs électriques ici et déjà là-bas, presque partout, presque en même temps, presque comme l’énergie originelle. Et cette subtile différence, à l’image de sa subtile naissance, permit au reste d’émerger à son tour, permit aux mondes de saisir leurs contours.