Droit dans les yeux du mirage

[« Ça a l’air compliqué et naturel » Elle m’apaise, et en même temps je la trouve complexe. Méandres. La prise de recul, de hauteur, convient bien. Le motif est élaboré mais les couleurs et l’ensemble paisible. Il me semble qu’elle convient bien.]

Meandering in the Arctic, par Mike Beauregard, sous C.C. BY

Regarder un excellent film.
Se faire un chez-soi. Ranger, ranger, ranger. Ne pas arrêter.
Branler, branler, branler. Ne pas arrêter.

Et puis finalement écrire.
Parce que j’y suis poussé, par quoi je ne sais toujours pas.
Je disais tout à l’heure n’avoir pas d’idée forte à défendre.
Le film là, dit : il n’y a que deux choses qui comptent : l’amour, et le parcours.
Cynisme. Monde de merde. Mais les sensations dans le thorax, et l’expérimentation, en gros, donnent leur sens à cette vie.
C’est ce que j’en tire du moins. C’est ce que j’y ai lu. Il était parfait. Génial de bout en bout. Pas trop long, coupé par le seul final qu’on attendait. Ils avaient réussi, il leur restait à franchir ce dernier cap. L’avenir on s’en fout. Après tout, on ne peut pas le prédire, le connaître, le savoir. Tant mieux, et je dis ça alors que je passe mon temps à y réfléchir.
Un des personnages dit : « J’arrive pas à relativiser. ». Moi je ne fais que ça, tout le temps : peser le pour et le contre.
Je viens de voir La crème de la crème, et je remercie Kim Chapiron. Son film comme tant d’autres pourtant, je l’ai « piraté ». Je l’ai volé. Ou plutôt, j’en ai volé la vision.
Moi, je n’ai pas réussi. Je ne donne rien. Je n’apporte rien, presque à personne. Il y a peut-être ma copine, et quelques amis, à qui j’apporte quelque chose, sans que je sache bien quoi. Je suis leur ami. C’est déjà quelque chose, je crois.

J’ai 28 ans. Je suis « revenu » chez mes parents, et je m’en fous. Ce dont je ne me fous pas, c’est de ne pas avoir de « situation ». J’aurais préféré avoir une situation bien délimitée, stabilisée, qui me rassérène. Ce n’est qu’une illusion. J’en suis sûr. Je le sais, et pourtant, je ne fais que la rechercher… à peine, je ne fais que l’espérer. Espérer un mirage. Pour me sentir bien, rassuré. Quel couard, décidément.

En attendant, je suis là à Crécy-la-Chapelle. Dans ma chambre au dernier étage : j’aime la vue sur la ville et qui laisse apparaître beaucoup de ciel. La fenêtre laisse rentrer beaucoup d’air et l’air n’est pas vicié. Il est humide parce qu’il y a le Morin en bas, juste à côté. J’essaye d’être honnête, de dire ce que je suis et ressens vraiment. De ne pas chercher le bon mot ou la belle phrase. J’écris un journal « de l’ordre de l’intime », qui sera peut-être divulgué si j’en ai le courage et qui fera partie de ces journaux d’été. Qui jusqu’ici étaient autre chose. Les précédents sont obscurs, comme le début de celui-ci. Ils sont ma vie et surtout mon état d’esprit. Là, c’est ma vie, plus concrètement, plus simplement : elle prend toute l’importance qu’elle mérite.
C’est parce que je fais comme je viens de le dire : j’intellectualise, j’essaye de donner du sens, des raisons, de voir où ça va mener, si bien qu’au lieu de vivre, je me fais peur. Je vis dans la peur. Celle de l’avenir, alors que je n’ai rien et que j’ai tout à vivre. Dans la peur du maintenant surtout : « est-ce que ce que je fais est bien ? ». Non pas : « est-ce assez bien ? », ça aussi je me le demande, mais pire : « Est-ce que c’est bien ? Est-ce que c’est bon ? Est-ce que ça suffira ? Est-ce que j’ai raison ? ». Je me mets constamment la pression. Et voilà donc, où tout ça m’a mené : chez mes parents, ou plutôt chez ma mère, sans travail intéressant, sans que je réalise quotidiennement aucune action vraiment utile, sans formation dont je veux me servir ou compétence que je pourrais faire valoir dans « le monde du travail ». Je ne m’apitoie pas, je constate. J’ai eu le temps de regarder en face cette réalité. J’allais la dire pourrie, elle ne l’est pas, elle est ce qu’elle est. Rien n’est évident. Rien n’est facile. Rien n’est simple et mieux encore : rien ne se synthétise à ma capacité de projection. Je ne sais pas où je vais, je ne sais pas ce que je fais.
Je tente de me rassembler. Je tente de m’organiser… pour me sentir en possession de mes moyens… Alors au lieu de faire, j’essaye de me mettre dans les conditions pour pouvoir faire. Et parfois, comme à cet instant, je fais. Rarement. Je pourrais faire sans cesse, mais je fais à l’exception. Et c’est pour ça que je n’ai pas de situation. Je manque de détermination. Au lieu de faire, je me demande, je doute, j’ai peur. Et quand j’écris, j’écris ma vie. Ma putain de vie, qui n’intéresse personne. C’est normal. Je n’en veux à personne de ne pas s’intéresser à ma vie. Qu’ils vivent la leur.
…mais alors… pourquoi écrire ? Je me le demande et cette fois ce n’est pas pour donner une raison, une justification, pour soutenir une démarche qui ferait sens sur la durée, qui m’apporterait, y compris de l’argent un jour. Pourquoi est-ce que j’écris, alors que je sais que je ne serai pas lu, alors que je sais que ça ne « donnera rien » ? Peut-être parce que malgré tout, j’ai l’impression que c’est la seule chose que je sais faire et qui compte. Ça me ramène juste à moi… à l’essentiel. J’écris mes tripes. Et je ne sais plus si le reste a de l’importance ou non.

À vrai dire : je ne sais plus non plus ce que j’écris. Je me suis laissé emporté, et une fois de plus je commence à perdre le fil. Déroulement évident. J’ai suivi une impulsion, ça n’aurait pas beaucoup de sens d’en faire une réflexion… C’est ce que j’essaye de faire à chaque fois : dire des choses importantes et sensées… qui apporteraient quelque chose, avec une conclusion qui correspond à l’introduction. J’essaye de le faire en ce moment même. Cette façon de faire correspond à mon inquiétude perpétuelle. Je voudrais trouver des solutions, trouver la bonne réponse, la bonne conclusion à ma réflexion. Alors que je devrais vivre. Écrire parce que ça me fait plaisir. Écrire et faire ce que je veux, sans prétexte, sans grande finalité parce qu’au fond de moi je sais, que toute cette expérience n’est qu’une connerie. Ça ne laissera rien. On s’oublie, j’oublie, les descendants oublient, le futur oublie. Alors quoi que je fasse n’a aucun sens, aucune raison d’être, si ce n’est pas dans le présent. Je dois rechercher le plaisir enfin et avant toute autre chose. Le bonheur est une connerie. C’est le plaisir prématuré, c’est croire qu’on peut l’emprunter et le garder. J’aimerais simplement savoir profiter du plaisir lorsque je le saisis ou lorsqu’il s’offre à moi.
Je crois que je dis que j’aimerais ne pas le considérer. Que je devrais l’oublier, lui aussi, ne pas y penser. Je suis là, à philosopher, c’est nul, et en même temps ça me plaît. J’essaye de saisir. Essayer.

Au lieu de branler, je devrais essayer. Mais je ne veux plus « devoir ». Je voudrais faire ce qui me plaît et que ça me mène quelque part. Je voudrais essayer en allant. Aller en essayant. Je ne cherche pas (plus) à savoir où je vais. Je ne cherche plus rien de spécifique. Je cherche. Je visite pour visiter. Je prends plaisir pour jouir. Je vis pour expérimenter. Pas de ce soir. Pas de demain. Ce sont des inepties. Il n’y a que maintenant qui compte. Or maintenant je me sens bien. Là maintenant, je suis serein. Il n’y a que comme ça que je peux avancer : sans me soucier.