Du temps et des mots vers le renouveau

Aux frontières de la perception et de la mémoire

[L’eau parfaitement lisse depuis le bas vers le haut jusqu’aux deux tiers de la photographie, puis le ciel neutre, séparés par un infime sol. Sur l’eau, des pylônes de bois et d’autres supports, tous inutilisés. L’ensemble, plein d’absence, dégage ou provoque une certaine sérénité.]

Renewing, par Liebeslakritze, sous C.C. BY‑SA

Envie d’écrire.
Ne pas laisser passer ça.
Détresse.
Compensée dans le mot.
Maux compensés par le mot ?
Quels maux ?
Quels mots pour quels maux ?
Mais quels maux ?
Seul, rien, pas d’avenir, passé depuis longtemps oublié, pas d’envie, ni objectif, ni besoin.
Il s’agit de faire durer, en somme.
C’est ce qui pouvait arriver de pire.
Tout perdre, sans jamais avoir vraiment gagné. Avoir essayé, avoir fait de mon mieux, mais ça n’a rien donné.
Ça n’a rien produit. Je n’ai rien fait, concrètement, rien apporté, rien changé, rien bouleversé, rien ébranlé. Sauf moi-même.
Est-ce déjà quelque chose ?
Avoir vibré. M’être enflammé. Même si ça n’a rien donné.
Avoir espéré, avoir envié, avoir tenté. Même si ça n’a rien donné.
Je crois l’avoir fait.
Je crois avoir eu foi en moi.
Je crois avoir …/abrégé. …encore un peu foi, quelque part au fond de moi, en moi ?

Revenir de ses espoirs.
Les dépasser. Aller au-delà de ce en quoi j’ai cru.

Avais soif ; ai bu ; abréger.
Changer de disque.
Ouvre la fenêtre : retrouver de l’air frais.
Écrire différent de tout ça, de cette mélasse. Écrire mieux.
Écrire le mieux. Dire le mieux pour qu’il advienne.
Naïf. Faux espoir.
Essayer quand même.
Et perdre son temps.
Non. Faire, c’est mieux que de ne rien faire sous prétexte que ça ne changera rien. Quand bien même ça n’aura rien changé, j’aurai fait. J’aurai essayé, me serai amélioré. Me serai actionné. D’une certaine manière au moins.
Recommencer à perdre donc. Jouer pour perdre. Pour ne pas y arriver.
Arrête de te lamenter ! Tu n’as vécu qu’une trentaine d’années ! Tu n’as rien fait, rien essayé. La vie est mille fois plus dense que tout ce que tu pourras en tester en cent ans. En mille ans même.
Naïveté. Mes sens mon déjà lassé. Arrêter de faire l’émerveillé. Rentrer. Se recroqueviller. Se terrer. Abandonner. Arrêter d’errer. Se taire, se figer. Pleurer, parce que ça fait du bien. Beaucoup trop de bien. Ça dégage l’intérieur, qui respire à nouveau. Ça pleure et à l’intérieur ça va mieux, un instant. Et puis parfois la sensation revient : les ronces autour des organes du buste, qui paralysent et peu à peu brisent. De bas en haut : on se fige et l’esprit fane.
Mais la musique est là.
Elle l’a toujours été. Ou presque.
Petit, je ne savais pas ce que c’était. Je n’ai découvert ce plaisir que tard. Encore une raison d’en vouloir à mes parents ; de ne pas m’avoir fait écouter, de ne pas avoir essayé les sonorités sur moi et avec moi.
Des choses à dire, il y en a donc. Car ceci, je ne l’avais jamais exprimé, je crois. Je l’ai pensé plus d’une fois, mais je ne l’avais jamais dit ou écrit, je crois.
Faire le tour du propriétaire ?
Je déteste ces expressions toute faites, qui donnent un sens par-dessus ce qui veut être dit.
Ne pas lire l’expression, lire littéralement. Écrire de la même façon. Avec ses mots à soi et seulement ceux-là, les siens. S’approprier la langue, une langue. Penser et redéfinir le sens de chaque mot, qui se perd quand on le répète. Ça, ça m’a toujours étonné. Et pourtant, je n’y ai jamais réfléchi. Un prof à la fac me disait de réfléchir ces blocages-là, qu’on occulte normalement : qu’on occulte en temps normal : on les occulte le plus souvent. Ce prof m’a affecté. Il m’a transmis de son énergie, à plusieurs reprises. Il en a déployé tellement. Il continue, j’en suis sûr. Il le fait pour lui, ça donne un sens à sa vie. Il y a aussi sa famille et sa recherche dans les mots. Littérature, éducation – ou transmission d’un savoir et d’une recherche – et famille. Dans quel ordre je ne sais. Peut-être également. Peut-être lui sait-il accorder son énergie également sur plusieurs plans. J’aimerais être capable d’en faire autant. J’aimerais savoir attendre et faire quand c’est possible. Et ne pas être frustré quand ça ne l’est pas, pour ne rien faire ensuite quand ça l’est. C’est trop facile. Je suis trop facile : je suis lâche. Parfois. Souvent. Seulement de temps en temps. J’y reviens systématiquement. J’y suis bien là maintenant : j’écris.

Je laisse venir à moi des mots qui forment – j’allais dire « un sens » – quelque chose [c’est suffisant pour le moment. Cette profusion quand on laisse jaillir, c’est épatant. C’est probablement cela au moins que j’apprends en faisant : à laisser jaillir. Je n’ai jamais su faire. Ça m’aide en société et au travail, ça m’a aidé en famille. J’avais peur. J’ai encore, souvent, peur. Je suis ce chien dressé pour fermer sa gueule quand il le faut. C’est dommage. Ça a dérapé, une ou deux fois. Plutôt cinq ou six fois. Et puis je n’ai plus jamais laissé déraper. Fin de l’innocence. Garder le contrôle, tout le temps. Elle était si belle : l’innocence est si belle sur les photos. Je viens d’en retrouver. Moi, petit, il y a 21 ans. Au débarras. Souvenirs enterrés, ou presque, et récupérés, de justesse, avant que tout (ne) soit vidé, épuré, pour le renouveau, pour l’ouverture de l’école, utopie de ma sœur. Il s’en est fallu de peu. Encore une raison de leur en vouloir. De lui en vouloir à lui. À ce… Cette fois, je ne veux pas être grossier. Ça fait plusieurs années que j’ai tiré un trait. Ai mieux à faire que de nourrir une haine et des reproches. Je dois essayer de vivre ma vie. On voit ce que ça donne : des écrits. Aussi pleins que vains. Mais au moins j’essaye de vivre ma vie. Par moi-même et pour moi-même.
C’est dans la deuxième partie que ça coince. Vivre pour soi-même est une absurdité. Vivre pour l’autre aussi, malheureusement. La solution est quelque part au milieu.
Je trouverai.

J’essaierai, là aussi, là encore, de faire, et de mon mieux.

Faire de son mieux sans chercher le toujours plus.
Se laisser guider et aller de l’avant, sans chercher le summum ou la perfection.
Faire et produire, honnêtement, sereinement.
Que mes mots soient ainsi. Qu’ils restent le fil.
Peut-être un jour relirai-je tout, et comprendrai-je.
Peut-être que ma vie m’apparaîtra alors comme une aventure qui se termine malheureusement.
Je serai au seuil du néant, et j’aurai gratté la réalité jusqu’à l’écorcher de textes.
Je me dirai que même si je finis seul, ça en aura valu la peine.
L’espoir peut se trouver là, là-dedans, dans cette utopie. La mienne. Trouver mon utopie, mon projet.
J’aimerais écrire jusqu’à la mort – j’aimerais écrire jusqu’à ma mort. Tout raconter et pas seulement. Pas du tout seulement ! J’écris parfois de la fiction-qui-fait-rêver-parce-qu’elle-projette-ailleurs. Et c’est bien ainsi. Diversifier. Dire le concret puis rêver.
Bien que je sois incapable de rêver en ce moment. Tout juste capable de suinter. La plaie. Du pus. L’évacuer. Oui, s’il te plaît. Évacue-moi. Évacue d’en moi ce trouble et le silence. Pour retrouver le feu, ou trouver un nouveau feu, un nouveau soleil, redéfinir mon système.
Trouver de nouveaux repères. Trouver une nouvelle voix. De nouveaux thèmes. Un tout nouveau moi. Il jaillira, bientôt, je le crois. Reste à survivre encore un peu. À aller jusque-là.
Mais en musique, c’est possible, j’y crois. Celle qui me touche tandis que j’écris correspond trop bien à ce que j’écris. C’est la possibilité de.

Dehors : la nuit ; et les lumières jaunes de la ville. [J’aime assez cette vue, même si je n’ai jamais aimé par ici].