Entre la fac et le japon

L’élégance du hérisson

[Photographie ensoleillée, colorée nettement mais subtilement, d’un petit oiseau vert kaki, aux yeux cernées de blanc, posé au centre de l’image sur l’une des fines branches d’un arbre en fleurs légèrement roses, dont les étamines et les pétales forment comme un duvet protecteur pour le petit être fier.]

Plum blossoms (The imperial Palace), par Kanegen, sous C.C. BY

Je referme mon deuxième livre de l’année. Je suis au travail, pendant l’un de ces temps morts que j’occupe en lisant. Je retiens quelques larmes qui ailleurs auraient coulées. C’était beau. C’était fort et réussi. Je viens de finir L’élégance du hérisson.

Ce livre, je l’ai trouvé ici, dans les objets eux-mêmes trouvés. Je ne pensais pas être à ce poste ce jour-là et je n’avais rien amené pour m’occuper. Alors j’avais fouillé dans le placard, et parmi d’autres livres douteux, je m’étais penché sur celui-ci. Sa couverture guimauve rose supposée capter l’attention des femmes ne me faisait pas plus rêver que ça, mais le synopsis en quatrième de couverture, lui, m’intriguait. Cette histoire de concierge et d’enfant se côtoyant dans un immeuble me disait quelque chose[1]. Je me lançais.

Tas de pépites

Ça commençait vite et plutôt bien. C’était intéressant et instructif, pas encore très bien écrit. Le temps sans doute pour l’auteur de se chauffer et de (re)trouver sa plume. Ce fut chose faite quelques micro-chapitres plus loin. Cette élégance de hérisson serait en fait une myriade de courtes pensées et de brefs moments narrés, tous signifiants. Je lisais de minuscules élans amoncelés, bien agencés en 400 pages de poche souvent drôles, m’emmenant vers le point culminant de la vie d’une dame pas tout a fait comme les autres.

Enfermée dans sa grotte sociale au pied de la tour des nobles, elle rumine les apprentissages que la littérature seule lui a offerts. Cette dame qui se fait passer pour rien, que l’élite certainement parisienne accepte de ne surtout pas considérer, en sait tellement plus sur ceux de cette élite et sur le monde, qu’elle ne cesse de décrire et de creuser les contrastes entre l’intelligence, les savoirs, les postures et les positions. Sa cage de gardienne l’enferme autant qu’elle la protège, puisqu’elle peut là, cachée derrière son personnage rustre, se nourrir de culture, construire mentalement à défaut de s’exprimer et déconstruire volontiers les mythes qui préservent ceux qui l’entourent. Même si les préjugés concernant la conciergerie sont attaqués d’entrée de jeu, lorsqu’il s’agit de donner au protagoniste l’ampleur qu’elle mérite, il faudra tout de même faire avec cette prose sur ces gens qui passent et habitent par là. Par chance, la bave se fera précieuse et sera largement complétée de pures réflexions et de vrais morceaux de vie.

« …la petite boule de verre. Lorsque nous avions été méritants, nous avions le droit de la retourner et de la tenir au creux de la main jusqu'à la chute du dernier flocon au pied de la tour Eiffel chromée. Je n'avais pas sept ans que je savais déjà que la lente mélopée des petites particules ouatées préfigure ce que ressent le cœur pendant une grande joie. La durée se ralentit et se dilate, le ballet s'éternise dans l'absence de heurts et lorsque le dernier flocon se pose, nous savons que nous avons vécu ce hors-temps qui est la marque des grandes illuminations. Enfant, souvent, je me demandais s'il me serait donné de vivre de pareils instants et de me tenir au cœur du lent et majestueux ballet des flocons, enfin arrachée à la morne frénésie du temps. »

Sociologie option philo, ou l’inverse

Après l’introduction aidée de Marx, les métaphores socio-canines puis socio-félines, la vulgarisation sur la phénoménologie finit de nous mettre dans le bain. En quelques paragraphes par chapitre, Barbery fait systématiquement mouche. Elle plante le décor et installe les personnages en ajoutant du sens, en le créant à partir de la fiction, qui devient le support d’un genre d’étude aussi légère qu’érudite. La palette de personnages de cette peinture sociale est complète : les vieux de l’immeuble cohabitent avec des parents d’age moyen et leurs enfants, il y a donc la figure de proue près de l’entrée mais aussi son acolyte d’origine portugaise qui « fait les poussières » en haut et des gâteaux pour en bas, puis encore l’étranger, le vrai, celui qui par son exotisme et sa prestance mêlée, attirera finalement tous les regards. Ce dernier oiseau rare et fantasmé n’est pourtant pas le plus atypique : ce serait oublier Paloma, la gamine un peu trop clairvoyante et donc un chouïa prétentieuse, qui déprime de vivre parmi les siens, au point d’envisager le suicide.

Cette dernière prendra régulièrement la place de Renée pour s’adresser à nous par l’intermédiaire d’un journal intime, dont les « pensées profondes » et les observations du « mouvement du monde » complètent avec justesse et dans la même chronologie, les circonvolutions de la première. Les regards se croisent, les moments se répercutent et la démystification se poursuit quand la romance se profile. L’auteur cachait donc aussi des talents de scénariste ! Ce n’était pas là qu’un assemblage de petits articles simplement raccordés par deux personnages proches dans l’espace. Non, il y a une histoire et des rencontres qu’on attend, savamment orchestrées. Les messages évidents et multiples cachent une signification de fond d’abord imperceptible.

« …les hommes vivent dans un monde où ce sont les mots et non les actes qui ont du pouvoir, où la compétence ultime, c'est la maîtrise du langage. C'est terrible, parce que, au fond, nous sommes des primates programmés pour manger, dormir, nous reproduire, conquérir et sécuriser notre territoire et que les plus doués pour ça, les plus animaux d'entre nous, se font toujours avoir par les autres, ceux qui parlent bien alors qu'ils seraient incapables de défendre leur jardin, de ramener un lapin pour le dîner ou de procréer correctement. Les hommes vivent dans un monde où ce sont les faibles qui dominent. C'est une injure terrible à notre nature animale, un genre de perversion, de contradiction profonde. »

Trompeuses apparences

Ce traité sur les castes et leur absurdité n’en est donc pas un. C’est à nouveau l’histoire de Renée, dont le passé présuppose l’état d’esprit actuel, et dont le futur proche sera des plus étonnants, pour elle personnage ancré dans sa propre fiction, puis pour nous, bouleversés par le dénouement. Cette photographie de fleur en couverture, qui ne laissait rien paraître des qualités intrinsèques du texte et dé-plaçait le livre dans la catégorie des romans à l’eau de rose, s’avérait finalement juste : Renée s’éprendrait du prince étranger. Sauf que la rose n’en est pas une, c’est un camélia, surmonté d’un titre qui n’a rien d’anodin : les apparences sont doublement trompeuses. C’est ce que vous constaterez si, comme moi, vous visitez Renée et Paloma jusqu’à la dernière escarmouche littéraire de Muriel.

L’élégance du hérisson m’aura ainsi mené d’un bout à l’autre de ce qui n’est pas une intrigue mais s’est révélé accrocheur. Je me suis laissé emporter, d’un pas léger et souriant, sautillant depuis l’une vers l’autre des particules miroitantes composant ce tout petit pavé aéré. Et moi, le barbu, j’ai été touché par les péripéties féminines d’une agrégée. Peut-être alors, me laisserai-je aller à une autre gourmandise. Reste à voir comment je me la procurerai celle-ci.

[1] Et pour cause, elle a reçu 5 prix littéraires, s’est vendue au-delà du million d’exemplaires et a été adaptée au cinéma… mais je n’en avais qu’une vague idée ! Comme quoi, malgré tout le succès du monde et la publicité qui va avec, on n’atteint pas tout le monde. On n’atteint probablement que les personnes susceptibles a priori d’être intéressées. À moins donc, que le hasard – ou plutôt le cheminement de la vie ? – s’en mêle.