Entre parfaites illusions et vicieuses utopies

[Photographie fade, comme délavée par l’eau, rougeâtre monochromatique, dans laquelle il reste du fait du cadre cette silhouette d’un arbre sans feuilles et cette autre silhouette, du haut d’un corps humain, venant s’appuyer de ses deux bras contre l’arbre. Ce dernier semble porter une capuche, c’est certainement un coureur qui s’étire, mais on peut aussi y voir quelqu’un en train de pousser un arbre qui ne plie pas, qui ne pliera pas.]

With a resolute heart, and cheerful, par Sam Wolff, sous C.C. BY‑SA

Qui suis-je pour écrire ? Moi qui n’ai jamais connu la faim, le froid ou l’insécurité. Moi qui n’ai jamais eu peur vraiment de perdre la vie, qu’on me l’ôte.
Je ne souhaite ces états ou ces injustices à personne, mais ne devrais-je pas les connaître intimement pour écrire vraiment ? Pour dire le vrai, le fond des choses. Ne suis-je pas un produit aseptisé, d’une société qui protège un peu trop bien ? Ne ferais-je qu’inventer les problèmes qui m’occupent ? Mais suis-je capable de profiter de la vie quand les seuls reliefs que je lui donne sont ceux de contraintes intellectuelles et aménagées ?

Certes, dans ce contexte, ma volonté se teste elle-même, je deviens le seul maître de mon déclin ou de mon essor par l’affrontement de ces contraintes ou leur fuite. Mais quand bien même, quand bien même il s’agirait de la plus forte volonté qui ne subit plus de plein fouet la force des choses physiques, n’est-elle pas qu’un ersatz de la vie vraie, de la vie hors société qui par essence est survie ?
Je crois savoir vivre quand je n’ai jamais eu à survivre.
Je ne sais que jouer un rôle dans un contexte réglementé : je ne suis qu’un pantin sous l’emprise de codes qui entendent permettre l’interaction la moins conflictuelle possible avec les autres pantins qui veulent bien subir les mêmes codes. C’est l’autorité du plus grand nombre, contre celle des forces de la nature, individuelles ou qui nous dépassent (forces musculaires < forces terriennes). C’est ainsi que le Japon, malmené par elle souvent, produit probablement les fictions les plus viscérales, sa société étant parfaitement écartelée entre cette lutte contre la nature et un code d’autant plus rigoureux, duquel la nature de l’homme tente elle-même de s’extraire à tout prix, par le fantasme en dernier recourt. Ce fantasme qui mène une fois maîtrisé, développé, réfléchi, accessoirisé, manipulé, déformé, linéarisé plus ou moins, à la fiction.
Ainsi, les USA qui confrontent leur peuple à l’arme et à la mort imminente, savent le mieux jouer ce rôle, faire ce semblant que tout va bien ou qu’à l’inverse tout va mal. Pays d’acteurs qui ne savent même plus être en constance, car continuellement accaparés par la doctrine, cette somme de détournements qui va du capital (pouvoir par l’argent) à la consommation (pouvoir par l’objet, le « bien » personnel, la possession) en passant par la sécurité (pouvoir par l’arme, individuelle ou étatique).

Sur la carte du monde du vieux continent, il y a nous au milieu, entre les deux. Il y a cette vieille Europe qui se fatigue elle-même, pleine de ressources comme ailleurs mais toutes capitonnées derrière la règle, supposée représenter l’esprit au sens d’une critique qui, disaient-ils, devrait être permanente et afférente à tout, car ainsi l’individu serait autonome.
Malheureusement, suivant la règle, je ne suis pas autonome mais seul, car au milieu de ce nous il y a moi, et je n’ai rien fait, rien vu, rien expérimenté, enfermé dans mon espace tranquillisé et dans mes peurs, de la douleur, du manque et de la mort.
C’est ainsi depuis qu’on m’a assommé avec la règle, à l’école maternelle puis au début de l’école primaire ; depuis qu’on m’a inculqué la peur et l’empathie pour que je ne gêne pas mon prochain qui est tout autant que je suis, qui vaut tout autant que moi. Mais est-ce vrai ? Cette utopie a-t-elle un sens, se déploie-t-elle à bon escient quand elle adapte la structure (sociétale autant que matérielle) aux handicapés qui ont raison de se détester eux-mêmes puisqu’ils ne pourront jamais courir vraiment, voir ou entendre autant, quand elle éduque les *arriérés dont la particularité est justement de ne pas comprendre, quand elle nivelle les compétences physiques pour qu’elles ne s’expriment plus que dans les compétitions sportives… Cette société est un leurre, qui permet à ceux ne respectant pas la règle de sortir du lot. Ce sont ainsi ceux qui veulent le plus l’imposer qui la respectent le moins, cette règle étant inéluctablement détournée comme potentialité d’un pouvoir.

La démocratie aux mains de dirigeants qui aspirent au pouvoir est un leurre, la justice qui ne juge que ceux qui se font prendre en est un autre. Notre équivalence, tandis que vous êtes moins que moi et que je suis moins que certains, n’est qu’un leurre. C’est la vérité la plus odieuse de cette utopie, celle qui fait croire que chacun est à la portée de tous, que n’importe qui peut dépasser chacun. Cette utopie efface le vrai, le naturel humain, le concret de ce que je suis, méthodiquement, et mènera à niveler génétiquement, lorsque l’intelligence et la science, reines du pouvoir, en donneront le moyen. Le pire étant peut-être la peur qu’entraîne cette utopie d’une justice et d’une sécurité car, n’étant rien, ou du moins pas assez pour les assumer, je dois bien m’en remettre à ceux qui prennent ou à qui l’on donne (nouvelle fiction, collective), le pouvoir. C’est cette peur qui fait macérer les peuples « avancés » dans leur angoisse, et les peuples « en retard » dans leur misère. Nous sommes coupables de répandre le chaos alentour parce que nous sommes incapables (mais aussi trop feignants, puisque après tout « nous allons bien ») de concevoir une utopie généralisée, une égalité à l’échelle mondiale, qui serait la fin du confort de certains, peut-être du mien.

Sans l’avoir voulu, sans l’avoir mérité non plus, c’est bien dans ce confort aveugle et dégoûtant que je me débats. Je me noie dans les sueurs gelées d’une nuit d’inconscience qui ne sait plus tracer les contours du mal, de son mal, d’elle en tant que mal ; obnubilée par un bien idéalisé dans un manichéisme allégorique, et qui espère pouvoir se contenter de boucs émissaires. Car le mal, c’est moi et c’est insupportable. Je suis le mal avec vous, tant que je ne m’extrais pas de vous, que je ne me désolidarise pas du jeu de pouvoir. Pouvoir dans lequel de toute façon, le moi individuel ne maîtrise finalement rien.
Ou peut-être quelque chose, si, une infime hypothèse de parcours, bien jalonné entre les codes instaurés par d’autres, mais qui ne veut plus s’y conformer. C’est ainsi que j’avance, pour le moment, dans une trajectoire préétablie, à pas lestés sur la frontière éclairée entre la peur et l’impuissance, dégoûté par cette peur sous moi (qui émane d’en moi) autant que par cette puissance au-dessus de moi (qui émane de la masse et détenue par ses maîtres). Il doit y avoir, entre la mort et l’anarchie, un état, une place de moi par moi, qui ne s’individualiserait pas trop tout en s’autonomisant, y compris de la règle, au moins des masses.

Si je suis intelligent, je dois pouvoir vivre par moi-même, non pas pour moi mais en tant que moi, en vis-à-vis parfaitement assumé de l’autre, qui peut dès lors être librement avec ou contre moi, l’un puis l’autre, en amour comme en guerre. Ce ne sera que quand l’autre pourra me haïr vraiment ou m’aimer pleinement, qu’il sera autant que moi et bien capable de me le prouver.

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Voilà ce que je veux que mon site me permette de dire (car l’écrire ici ne suffit pas).