Épuisée

Elle rangea la dernière assiette dans l’étagère. Elle suait, se sentait sale. Il était tard, elle avait travaillé toute la journée, puis il avait fallu récupérer le bébé, rentrer, manger, le coucher, ranger. Le torchon tomba quand elle voulut le déposer sur le crochet près de l’évier. Elle retint du mieux qu’elle put le peu de cohésion qui lui restait, qui ne demandait qu’à rejoindre ce fichu bout de tissu. Ne pas pleurer. Il restait encore à remettre de l’ordre dans les jouets, puis elle pourrait s’allonger et pas sur le carrelage. Elle s’était déjà pris les pieds dans une voiture de la taille d’une boîte à chaussure qui l’avait recouchée alors qu’elle venait de se lever. Cette alarme le matin, elle la maudissait, encore plus qu’au lycée. Ça ne faisait que quelques années, mais c’était il y a plusieurs vies. Elle se voyait le détruire furibonde, l’éclater à coups de marteau, le balancer contre un mur et en bouffer les ressorts. C’était le rêve duquel elle émergeait désormais la plupart du temps le matin, quand elle n’était pas déjà en train de s’occuper du petit. Ses collègues l’avaient regardée comme elle regardait ce torchon bon pour la corbeille, à cause de ses cheveux gras, à cause de ses cernes si profonds et sombres qu’elle n’était bientôt plus que le cadavre de la jolie blonde d’alors. Ils riaient de la fille un brin prétentieuse qui s’était fait mettre en cloque par un beau parleur. En vérité, c’était eux les déchets, ces crevures, ces queutards, ces moins que rien. Elle shoota avec rage dans le torchon. Ça ne la soulagea pas le moins du monde. Même les rares sourires hagards de sa progéniture n’aidaient qu’à peine. Quand même un peu, si, malgré les airs de son père, alors elle repoussa rapidement les jouets dans un coin de la pièce pour pouvoir le rejoindre dans leur unique chambre et éteignit. L’interrupteur grogna. Elle s’arrêta, hésita, ralluma… rien. Elle éteignit de nouveau, et ça grogna derechef et dans son dos ; ce bruit venu de nulle part la terrifia. Elle passa dans la chambre en refermant derrière elle comme si sa vie en dépendait. Elle appuyait sur la porte autant qu’elle reposait sur elle, épuisée, et ne se rendit pas compte que le claquement n’avait pas réveillé le bébé. Elle pensait devenir folle et, cette fois, les larmes coulèrent. Elle se laissa choir avec elles, respira en gonflant les joues, puis tenta de se reprendre, sans grand effet. Ce qui en eut, ce fut le bruit de mastication qui se répandit dans la petite pièce. Elle scruta l’obscurité parfaite. Aux bruits de la chair déchirée s’ajoutèrent ceux des os qui craquaient. Quand bien même son corps fut arrêté, sa voix s’éleva fort à partir d’aigus rarement entendus. Les ténèbres en retour feulèrent et se crispèrent. Persuadée qu’elle serait la prochaine, elle rouvrit la porte de toutes ses forces, puis s’arracha au vertige et au logis en plongeant dans la nuit. Elle déversa en courant et criant dans la rue jusqu’à la dernière goutte d’elle, avant de trébucher au pied d’une route. Le bitume était froid, elle grelottait déjà. De longues secondes d’un bref répit, terni par le désespoir le plus noir lorsque approchèrent les griffes ; elle sombra tout à fait en sentant sur sa peau les poils rendus visqueux par le sang chaud de son enfant ; à moins que ce ne fussent les larges roues de ce conducteur fatigué, hypnotisé par la brume qu’il pénétrait depuis longtemps, qui l’achevèrent elle et ses rêves dans un crissement.