Expérience sensorielle

[Le corps d’une femme qui nage nue, dans le bleu diffus et lumineux d’une eau de mer.]

All of me that gave unto the fold of a wave..., par Ser Ser, sous C.C. BY‑ND

Quand serait-il vieux ? Il se l’est souvent demandé.
À quel moment la vie lui aurait-elle semblé avoir été longue, et pour combien de temps encore serait-il capable de l’apprécier avec la même intensité ?

Il y a cette musique. Elle lui traverse le corps. C’était une vibration dans l’oreille, qui s’est transformée en infime signal électrique fusant jusqu’à développer son cœur, mû comme la membrane de l’enceinte. D’elle émane un ensemble de sonorités démontrant l’existence de la perfection, prouvant que l’homme est apte à créer de la même façon que les dieux qu’il a aussi créés. Il intègre, ça palpite. Il s’installe à la surface d’une eau en ébullition, son sang explore ses veines et ses artères pour déverser sa charge aux endroits appropriés, et c’est son âme qui s’étend : elle se propage comme l’onde qui a transporté le message à l’origine.

Plénitude partagée. À côté de lui s’étend cette femme, douce et au regard profond. Elle accepte chaque gouttelette d’âme qui se dépose dans les pores de sa peau. L’espace d’un instant aussi éphémère que l’éternité, ils ne font qu’un sur la courbe de la vie. Le flux se noue, tout se conjugue et de là naît la vie. De la Terre qui supporte le message grâce à sa matière, émane une fleur sucrée et conquise par un flot de lumière.
Le soleil l’accueille, il dépose sur elle une chaleur adéquate, calmée par l’espace sans bornes. L’astre qui déploie une formidable énergie, lui, ne flanche ni ne doute. Il sait que la rosée apaisera ces pétales ne demandant qu’à connaître le jour et la nuit.

La matière et l’antimatière se mêlent encore quand les lèvres de cette femme entrent en contact avec celles du vieil homme. Dans l’esprit, il est sage, et pourtant son cœur s’agite. Il cogne de plus en plus fort dans une cage fragilisée… mais la vie ne le quitte pas et au contraire crie. Elle se poursuit. L’énergie trouve son juste milieu. Les ondes continuent de disperser leur émoi.

L’une d’elles se cogne contre un mur, fait demi-tour avant de trouver une fente en dessous de la porte. Elle et ses filles mourront toutes dans un seul battement du cœur de l’homme par lequel ses mères sont passées. Elle sait qu’elle touche au but, qu’elle irradie l’univers de sa substance, que chacune de ses filles parviendra plus loin, plus proche du soleil pour le faire vibrer bien plus encore que son élan ne l’a emportée.

L’homme vient de percevoir l’éphémère de la vie. Il comprend devoir ne plus s’inculquer le regret. Il sait que ce rapport physique, que cette ample douceur qu’il sent sur ses lèvres, il les appréciera à jamais.
Alors il accepte corps et âme tout ce que l’univers lui apporte dans rien qu’un instant. Cette onde, cette chaleur, cette couleur et ce sucre, cette odeur, et ce crépitement en son sein. Si tout s’agite en lui, surtout au point culminant de ses organes, les pensées n’existent plus : les maux n’ont pas disparu, ils n’ont jamais existé. Rien n’a jamais traversé ses idées et finalement, il est plus pur que le nouveau-né. Il n’a jamais abattu de sang froid. Il n’a jamais usé son ego sur autrui dans le but de l’effacer.

Peut-être que ce flot, ces ondes et la douceur maternelle dans la chaleur du ciel, éparpilleront son existence aux quatre coins des planètes. Peut-être qu’il aura suffi d’un instant pour changer un être humain, pour accorder la paix dans les cœurs et les sangs.

Cette utopie, pas plus que les actes et les remords, n’est inscrite dans les gènes. Elle se développe dans chaque courant d’air et porte de nouvelles pulsions chez ceux qui n’ont plus peur de l’accepter, elle qui vagabonde jusque dans les tréfonds de l’âme, elle qui sème sans jamais récolter, tout comme le faiseur d’arbre l’accomplissait.

N’ayez pas peur, ô vous qui refusez ce que vous êtes.
Que chaque être sur cette planète déploie son plus naturel élan d’autonomie,
et chaque seconde de ce paradis sera comme mille sonorités se fondant dans une mélodie…