Face à face dans le désert

L’homme est voûté, il marche dans le désert. Un désert solide, vide, ocre.
Il y a son parcours. Celui d’aujourd’hui, celui d’une vie. Le second a mené au premier. Il marche, seul, lourd, dans le désert solide. Ses pieds usés, nus sur la braise. Son ventre pèse. Il s’est laissé aller. Il plie sous la morosité. Avant ça et depuis longtemps, il se contentait d’être seul. Plus récemment, il avait tout laissé tombé. Il était vieux déjà et n’avait presque plus rien, mais il avait senti le besoin de tout abandonner, de détruire ce qui restait. Beaucoup de souvenirs, quelques babioles, quelques parcelles de corps encore capables. Il était monté dans sa voiture. Il avait conduit dans le soir, puis la nuit et jusqu’au petit matin, et bientôt sa voiture manqua d’essence. Il l’avait laissée près d’une forêt clairsemée et y avait continué sa route, à pied. La portière était restée ouverte. Pour une fois, il n’avait pas fait jouer de musique aux enceintes. Il s’était contenté d’avancer, de voir le décor défiler. Le monde était tel qu’il le reconnaissait à peine. C’était devenu un étranger. Des artères de béton dans, puis entre les villes, suivies de grandes aires sans infrastructures humaines. Des monts au loin, la nature partout. Le chemin dans la forêt l’avait mené jusqu’à une clairière qu’il avait traversée. Après elle, son ventre avait commencé à se plaindre. Il avait longé le commencement des monts puis remonté le cours d’un ruisseau. Quelques pierres glissaient sous ses pieds. Il était fatigué, la faim avait passé. Arrivé au sommet, il avait contemplé le ciel rouge, les nuages de feu et de cendres. Il avait inspiré puis expiré l’air sec, il était resté debout. Le moment venu, il était redescendu, de cet autre côté qui donnait sur l’infini, à l’horizon presque plat. Depuis, il était allé droit. Lentement, mais sûrement. Plié, il avançait. L’absence alentour l’emplissait, ses organes l’avaient quitté. Le cœur, en revanche, pompait. Il y avait eu le calme, puis la tempête, et maintenant c’était le calme et la tempête. Un dedans agité voire courroucé, mais l’esprit clair. Clair comme la nuit étoilée et le froid qui s’installait. Les muscles raidis jusqu’à l’os. Ils ne faisaient plus qu’un. Il se sentait fait d’un vieux bois sec. Il marchait ses derniers pas. Sa bouche était creuse, ses yeux tirés derrière des paupières agrafées. Heureusement qu’il était parti. Heureusement qu’il s’était donné l’opportunité de ressentir encore ça, encore tout ça, cette douleur, le monde, l’intérieur et le dehors réunis, avant de sombrer, de se disloquer pour l’éternité, d’aller en paix et d’y rester. Une tache au sol dans le clair de la lune apparut. Elle cliquetait jusqu’à lui. Un scorpion, trop gros pour être vrai, lui faisait face, à 3 ou 4 mètres. Il s’était figé là, et le vieux avec. Il y eut un long silence. Quelques nuages passèrent, altérant le sol d’amples ombres temporaires, puis le scorpion parla – quoique parfaitement figé, sa voix résonnait dans la carcasse de l’étranger.

— Ce que tu as fait est digne.

— Vraiment ? …je pensais avoir abandonné toute dignité. Je pensais avoir échoué, en fait, alors j’ai repris la route, une dernière fois.

— Tu n’es qu’un homme. Tu as le droit d’échouer, et de réessayer. D’abandonner et mourir.

— Oui, forcément. Mais toi, qu’es-tu ?

— Je suis une partie de toi. Je suis un reflet du désert et du vide que tu as laissé grandir en toi. Je suis l’incarnation de ta colère, et de la fin.

La queue du scorpion avait engagé sa parabole funeste.

— Cette douleur, tu la ressens tout comme moi ?

— Je suis la douleur. Je suis avec toi.

— Il fait froid, n’est-ce pas ?

— De plus en plus, oui.

— On est au cœur de la nuit. C’est tellement beau.

— C’est beau et froid. Mais n’as-tu pas quelque dernière volonté ?

— Bien sûr j’ai quelques regrets… mais j’ai fait ce que j’ai pu.

— Ça n’a jamais été facile, pour personne… Je suis fier de toi, malgré ta médiocrité.

— Merci.

Le scorpion s’approcha, sa queue retroussée jusqu’à mi-chemin. Le vieil homme reprit :

— Ne devrait-on pas marcher encore un peu ?

— C’est-à-dire que ton corps n’en peut plus.

— Ça ne m’a pas arrêté jusqu’ici.

— Pourtant, cette fois c’est la fin.

— Et cette fin intervient tellement tôt, le plus souvent. Je me souviens de ces quelques moments de bonheur, d’oubli dans le plaisir, en la compagnie de l’autre. Elle était tellement belle… Ses cheveux blonds colorent le ciel de raies de lumière du paradis, encore aujourd’hui, encore cette nuit.

— Elle est morte pourtant, depuis longtemps.

— Comme quoi, la mort n’est pas l’ultime fin qu’on fuit tous, n’est-ce pas ?

— C’est une fin, oui, quant à l’énergie, quant à l’amour, la haine, les peurs…

— Ta pointe s’approche dangereusement de ton corps. Ne peux-tu l’empêcher ?

— Il est trop tard pour faire demi-tour. Il est trop tard pour reculer. Il est trop tard pour vivre même. Tu as choisi.

— J’ai pris une dernière décision, certes. Mais j’ai l’impression de n’avoir pas eu le choix.

— On est souvent confronté à des situations qui nous dépassent de loin. Mais je dirais que tu as dépassé ces situations en venant jusqu’ici.

— Oui. Je crois que j’ai franchi un cap. Je suis bientôt serein. Te parler fait du bien.

— Il faut regarder les choses en face.

— Même lorsqu’elles sont monstrueuses comme toi. Tu es une bête immonde et immense. Si solide et pourtant velue et parfois fine et pointue. Tu es armé. Ta pointe est presque plus grosse que ma tête. Et elle touche maintenant ton dos, n’est-ce pas ?

— Je la sens, effectivement.

— J’aimerais trouver les bons mots pour finir.

— Alors dépêche-toi.

— C’est une course contre la montre, jusqu’au bout… Même quand on a l’impression que le monde s’est figé, qu’il s’est laissé emporter dans le rêve halluciné d’un fou dérangé, même quand on est alité, peiné, mutilé, mourant presque de douleur et de solitude, les secondes passent, le temps s’égraine, le monde se meut et change.

— C’est quelque chose comme ça. Mon dos a craqué.

Et les jambes du vieil homme avec. Forcé de s’agenouiller, et enfin de s’effondrer. Il soutient encore sa lourde panse, sa lourde nuque, sa lourde tête, du bout du coude sur ce sol de glace. L’homme respire de plus en plus fort. Sa cage thoracique gonfle et dégonfle. La chair du scorpion fond sous la piqûre, elle gémit, et le vieil homme aussi. Ils partagent une dernière douleur, un dernier souffle, puis expirent.