Faner à l’ombre des cultes

[Photographie en gris et noir d’un sol citadin sur lequel sont projetées les ombres d’un filet, de feuilles, et d’un corps qui sans doute saute et a les membres écartés, et qu’alors ont dirait couché sur ce sol.]

Shadow of the Grape Climber, par Hamed Saber, sous C.C. BY

Car si tout était simple, je…

Rien à écrire.

Rien à dire ?
Certainement.
Conversation avec moi-même encore ?
Trouve plutôt un sujet.
J’aime simplement le mouvement de mes doigts sur le clavier. Ils me dépassent. Agissent avant moi : mon cerveau (mes connexions neuronales ?) indique avant même que je (ne) comprenne et mes doigts agissent avant que je (ne) réagisse.
J’ai un problème avec les négations en ce moment. Leur sens m’échappe, elles me troublent.
Étrange.
La musique est toujours là. Elle se renouvelle éternellement. Il y a à écouter autant qu’il y a à lire : je pourrais passer ma vie à écouter et lire et ne découvrir qu’un fragment de la création humaine.
Et je veux ajouter à ça ?
Tout seul ? Avec mon clavier, mes dix doigts et mon absence de thème ?
J’aimerais écrire par plaisir et pour en procurer… je crois.
Non. J’aimerais faire mieux que ça. La part d’adulte en moi, la part rance, m’impose de faire mieux que ça : j’aspire à influencer le monde à partir de ma production. C’est choquant.
J’aimerais quoi qu’il en soit profiter d’une capacité : à écrire, à la fois mécanique (au sens de corporelle) et… disons mentale…

Au final, j’initie en ce mois de juillet le journal d’une écriture qui manque.
J’écris sans le faire.
J’écris… pour le faire ?
Pourquoi ne pas simplement le faire ? Pourquoi ne pas simplement écrire ? Trouver un sujet et « y aller », me « lancer ».
Il y a les prolongations de la finale de la coupe du monde en arrière-plan. Pas franchement intéressant. Alors j’ai coupé le son de la télévision, je l’ai remplacé par de la musique. Et me suis mis à écrire, enfin.
Ah. Un blessé. Ça saigne.
Ah. C’est plié. L’Allemagne marque.
Je regarde la fin.

Je reviens.
Content que l’Allemagne l’ait emporté. C’est absurde pourtant. J’y vois quelque chose de politique : la victoire de l’Europe sur les Amériques et sur l’Amérique du Sud, qu’on nous dit avancer, devenir ou être déjà meilleure, être l’avenir, en somme, et à notre détriment. Pourquoi serions-nous périmés parce que nous avons avancé plus tôt ou plus vite ? Nous ne sommes pas un aliment, nous sommes un corps vivant, qui se renouvelle comme l’art. Mais on nous assène, sans que je sache pourquoi, qu’on est fini. En fait si, je sais pourquoi : parce qu’on aime se flageller par ici chez les chrétiens : on tend l’autre joue. Plus certainement parce que ça donne du poids aux gourous qui disent analyser et voir la situation. Ces mêmes économistes de rien, qui ne produisent que dalle mais sont à l’origine de la situation par leur cynisme mercantile. Je le suis donc, fini, puisque je vis dans un vieux pays, voué lui-même à péricliter. Ces dires des Cassandre(s?) me mettent en colère. Même si je sais n’avoir pas la hargne (de celui qui manque et ne veut pas que ça dure), même si je sais l’essentiel de mes pairs endormi dans un confort ou absorbé dans une quête de pouvoir ou de richesse. Alors ce n’est « qu’un jeu », ce n’est que du sport… Il y a ces règles du jeu qui rétrécissent la réalité à quelque chose de mesurable, de quantifiable aisément, de plus ou moins réaliste… mais je suis satisfait de la victoire de mes voisins, à défaut de celle « des miens ». Car je suis français et je suis européen. Mais je sais et suis persuadé aussi que cette compétition n’a aucun sens. Agiter des nationalités, des « ce que je suis » face à d’autres « je suis ceci et non cela »… Ça ne fait que nuire, en sport comme en humanité. Il n’y a qu’en société que ça a du sens. Que lorsqu’on parle de libertés. Du mouvement général d’un corps de personnes regroupées volontairement autour d’une façon de vivre. En gagnant, d’une certaine manière ils disent : notre façon de vivre est meilleure que la vôtre, puisque nous excellons ici, et là. Regardez, c’est quantifié, quantifiable. Ça va du moral et du mental de chacun à la réussite des équipes, d’entrepreneurs ou de sportifs.

Je ne me convaincs pas. Comme tant d’autres choses, le succès de la trentaine de personnes d’une équipe nationale de foot ne signifie rien. C’est flagrant lorsqu’on regarde à une autre échelle, lorsqu’on prend un peu de recul. Ils ont été meilleurs dans les matchs qu’ils ont joués et face aux équipes qu’ils ont rencontrées, rien d’autre. Lorsque les matchs se rejoueront, les résultats seront tantôt différents, tantôt similaires : les joueurs vieillissants auront été remplacés, les conditions auront changé, et ça donnera quelque chose de vaguement différent. Mais des groupes au sein des populations accordent une importance parfaitement démesurée à ces victoires. Je vacille quand je vois les supporters pleurer, beugler ou prier. Ce culte, comme un autre, me fait frémir. Nous voilà des millions, dont j’ai fait ce soir partie, à regarder. Ça fait jouir les annonceurs qui pensent s’offrir une visibilité en or et qui continuent de matraquer leurs slogans et leur marques et leurs refrains et leur venin dans chaque interstice possible, ça fait jouir aussi les médias qui empochent dix fois plus que les joueurs qui empochent dix fois plus que les gens qui les regardent jouer, et payent parfois pour ça. Et nous, nous continuons de ne rien faire devant notre télé… ou de nous agiter dans les tribunes. Le monde tourne. Les gens s’occupent. Ça évite qu’ils s’entre-tuent, paraît-il. Au lieu de morts et de survivants, il y a des gagnants et des déçus. Je ne sais pas si je trouve ça bien ou triste. Qu’on en soit là, à s’oublier dans un jeu pour ne pas affronter sereinement les réalités. Ailleurs dans le monde, ils s’entre-tuent pendant que je suis vautré dans mon canapé. Avoir conscience de ça ne change rien. Et je ne peux pas les arrêter, ni les uns, ni les autres, pour leur demander de regarder et de constater. Ça tourne, donc, ça continue de tourner, et de s’envenimer. Nous sommes en paix militaire (et surtout pas idéologique) ici pour l’instant, jusqu’à la prochaine fois, parce qu’on se sera bien croisé les bras entre temps. Je ne fais qu’espérer ne pas être impliqué, et si je le suis, je devrai tuer avant de l’être, ou mourir pour ne pas tuer et pour ne pas subir plus longtemps l’humain et perpétuer davantage sa cruauté, sa stupidité, sa vanité, son animosité. Comment savoir a priori si je suis pacifiste ?

En voilà, des choses dites, mais je ne me convaincs toujours pas. J’hésite à prendre position. Tout ce que je dis là, je le dis avec précaution. Je me mouille en ayant peur de l’eau. J’ai peur.

C’est ça, la réalité : je n’écris pas, parce que j’ai peur. Je n’ose ni dire ni assumer. J’ose penser. Mais sans action, la réflexion ne sert à rien, elle non plus. Et tant que je ne serai pas capable d’enrober mes réflexions dans un divertissement susceptible de happer jusqu’à ceux qui pleurent pour du foot, elles pourriront dans et avec leur terreau.

Je ne sers donc à rien. Pour le moment, je ne sers à rien. Et comme mon pays, je vieillis. Si bien qu’à ce rythme, je ne me serai jamais enclenché. À ce rythme, je n’aurai pas eu ce déclic qui me mettrait en action et me pousserait à faire vraiment, à m’impliquer pour ce qui a de l’importance ou en prendrait, au moins à mes yeux. Pointer du doigt les guerres et les autres m’enferme dans un poncif déprimant, stérile et puéril. Je sais devoir trouver ma voie et la parcourir – vivre sa vie – grandir un jardin éblouissant à partir du terreau fumant. Mais je ne vois toujours rien qui soit à ma portée et significatif. Je suis cloîtré dans mon égocentrisme, isolé dans mon individualité et ne parviens pas à travailler, accentuer et déployer ma singularité.