Funeste princesse

Il la trouva étendue sur la chaussée. Il avait l’habitude de sortir marcher en pleine nuit. C’était calme. Il s’était d’abord arrêté, puis approché. Il l’avait observée. Il songeait souvent à rencontrer quelqu’un, une fille, sans doute jolie, belle à ses yeux. Il ne savait jamais quoi dire. Il était happé, elle le déboussolait, et il faillait. Il n’avait jamais envisagé qu’elle serait ainsi allongée, les membres de travers. Il n’osa ni parler, ni la toucher. Fuir ; la laisser là ; peu importe – continuer de rêvasser, se contenter d’imaginer, et rester seul. C’était ce qu’il connaissait le mieux, la solitude, il baignait en elle, dans la lumière jaunâtre des réverbères. L’absence n’avait pourtant jamais atteint sa chair. Il se sentait vain, mais plein, et soudain, son plein vain s’agitait, perturbé, tiraillé fort par l’habitude d’un côté les possibles de l’autre. Qui était-elle ? Pourquoi et comment était-elle arrivée là ? Était-elle simplement encore en vie, et si oui, que ferait-elle du temps dont elle disposerait finalement après ce soir ?

— Qui es-tu ?

Elle resta immobile et silencieuse. Sa voix s’était manifestée malgré lui. Il posa sa main sur son bras recouvert de soie. Elle était douce. Elle avait froid. Il approcha son visage du sien. Un léger souffle tiède, anodin dans la brise. Que faire alors ? L’emporter ? La traîner ? L’abandonner. Elle se réveillerait probablement d’elle-même. Un bruit foudroya la ville. Une explosion, au-delà des habitations. Une énorme explosion, dont le feu illumina brièvement la nuit. Son visage profita du halo pour briller sereinement. Il en fut ébranlé et tenta de la réveiller, il appela, la secoua sans lui faire de mal. Rien. Alors il la souleva, difficilement, et réussit à la porter. Les maisonnées s’étaient éveillées. Il s’engouffra dans un chemin à l’écart tandis qu’une porte s’ouvrait. Lui ne pensait pas à vérifier, il ne pensait plus qu’à elle, il était rempli d’elle dont il ne savait rien. Il fallait la protéger, il fallait la mettre en sécurité. Ainsi marcha-t-il le plus vite possible jusqu’à chez lui en évitant les endroits de passage. Une sirène de pompier hurla derrière lui, les véhicules vrombirent en direction de l’explosion. Ses bras criaient de douleur sous le poids qui s’accumulait. Elle était légère mais lourde. Ses cheveux bruns et fins flottaient dans le mouvement de l’air, et son cœur à lui s’emballa derechef. Il avait déjà du mal à respirer, mais accéléra. Il longea l’épais mur de pierres du cimetière, traversa le parking, contourna le centre commercial et arriva enfin. Les rues s’étaient animées, des voitures roulaient trop vite, des voisins mirent leurs enfants dans la leur et partirent sans s’intéresser à la silhouette double qui pénétrait l’appartement au rez-de-chaussée. Il était brûlant, elle était gelée. Il alluma mécaniquement, eut encore la force de la déposer dans son lit, la recouvrit de sa couette et de vêtements en vrac, et s’écroula. Il respirait comme un bœuf craignant pour sa vie. Il paniquait. Tout ça n’avait aucun sens. Il ne voulait savoir qu’une chose pourtant, son nom.

— Qui es-tu ?

Sa voix de nouveau s’était échappée. Cette fois, elle respira plus fort et bougea légèrement. C’était bon signe, ou peut-être pas du tout. Il n’en savait rien, il n’était certainement pas médecin. Il fut parcouru de frissons. La sueur, l’effondrement, la nuit ; et une deuxième explosion, plus puissante, qui fit trembler les murs. Il protégea ses oreilles dans un réflexe, la fille respira profondément, elle gémit, et la voir ainsi lui transperça le cœur. La douleur fut si concrète qu’elle rejoignit ses intestins qui se froissèrent et se plièrent. Il vomit d’un seul coup comme cela ne lui était jamais arrivé, à côté du lit, tandis qu’elle convulsait. Du sang, il y avait du sang dans son vomi, mais la douleur redoubla et il dut se focaliser sur elle, elle l’arracha au réel auquel il essayait de se raccrocher, sa main tomba sur celle de l’inconnue dans son lit, il vit juste avant de se vider complètement qu’elle régurgitait aussi et salement. La lumière disparut, il sentit la mollesse du matelas accueillir le haut de son corps, et l’angle inconfortable qu’il fit avec le bas sur le tapis plus rugueux. Il entendit les alarmes des sirènes remplir l’espace et le tapage d’un carambolage avant de s’éteindre comme pour de bon. Il ne connaîtrait jamais son nom, mais il avait eu la chance de mourir près d’elle, et cela, étrangement, lui suffisait. La paix remplaça le trouble, elle prit la place du vacarme, et dilua l’acidité des vomissures dans l’amertume du sang. Il n’était plus qu’une âme connectée à une autre, puis il ne fut plus.