Immense et froide

Une grande porte en bois, ouverte de verre, lui-même protégé par l’acier forgé.
Elle regardait la lumière faire des miracles dans le jardin, depuis son fauteuil.
Elle ne le quittait que pour se coucher, mais ses nuits étaient courtes, plus courtes que celles qu’offrait le ballet astral à ceux qui s’étaient grâce à lui fait une place en surface. Même en été, tandis que le jour s’étendait, elle ne savait se réveiller qu’avant son arrivée.
Elle souffrait alors quelques demi-heures de noirceur avant qu’il irradie, qu’il rende chaleureux les derniers jours de cette interminable vie.
Elle avait choisi cette région parce qu’il y rayonnait en été comme en hiver. On lui avait dit, la première fois qu’elle était venue, que ses cheveux prenaient une teinte toute particulière en ces lieux. Ils étaient tout à fait blancs désormais. Ils n’étaient plus aussi souples qu’avant, mais restaient longs. Elle les faisait revenir sur le devant et reposer près de sa cuisse, ses doigts ne cessaient de les sentir. Les doigts fins, osseux désormais, d’une musicienne pour laquelle on se déplaçait. Les notes l’escortaient jusque dans cette ample entrée. Plus personne ne venait sans y avoir été missionné. De belles fêtes dansantes et rieuses s’étaient pourtant données dans le grand salon adjacent. De précieux mets avaient été servis sur la table en marbre clair. Un homme, deux décennies durant, l’avait accompagnée dans les bons moments et dans les autres. Il n’avait jamais manqué d’élégance, pas même au moment de partir finalement. Elle visualisait son esprit s’épanouir dans les grands arbres qui longeaient la rivière, et soudain se faire emporter par elle. Les oiseaux se turent et le vent cessa. Elle sentit sur sa gauche une présence, c’était Aria, l’immense chienne noire de son enfance, et entendit derrière, sur le tapis, les pas légers d’un être puissant, ceux de Cirius, son compagnon anthracite. Les deux bêtes semblaient captivées par ce qui se passait à l’extérieur. Figées, leur poil ras frémissait. Une larme perla sur la joue sèche de la petite fille qu’ils avaient faite leur. Quiconque s’en était approché avec véhémence avait goûté de la pointe de leurs crocs. Lui aussi était parti avant elle, qui n’en fut que plus dévouée, avant de disparaître à son tour.
Tout cela s’était passé il y a plusieurs vies, à une époque plus chaotique et dans un autre pays.

La lumière dans le jardin s’intensifia, au point de laver les couleurs végétales et bientôt celles des matières inertes alentour. Ce fut comme de plonger dans un bain glacé, ou plutôt comme si les eaux polaires infailliblement vous submergeaient. Les deux colosses canins ne vacillèrent pas ; elle-même en tira le courage de se lever. Ses jambes purent à nouveau la porter, le fardeau s’était dissipé. La porte était grande ouverte, ensemble ils en franchirent le seuil.
Le silence dans la demeure fut complet, les oiseaux dehors n’avaient probablement jamais cessé de chanter. Plus tard, une infirmière retrouverait le corps d’une cliente. Une de moins, une encore. Et plus tard encore, un nouveau propriétaire prendrait sa place puis la céderait, tandis que les grands arbres continueraient de veiller. Peut-être pourra-t-elle, depuis les courants d’air et de lumière, toujours les y contempler, voire avec eux communier…