La douleur de vivre

C’est une athlète, et ce soir elle court comme jamais elle n’a couru. Ce soir elle n’a pas le choix, ce soir elle court pour survivre et les larmes coulent tandis qu’elle fuit. Les gouttes s’écrasent au sol mais pas son corps, pas encore. Contrarier la gravité le plus longtemps possible, le plus loin possible. Des mètres par centaines grâce à ces jambes entraînées, qui pour le moment tiennent bon. Respirer, subir l’effort intense, sentir la brûlure se répandre depuis le haut du ventre jusqu’à la gorge, et croire en l’après ; crier puisqu’il le faut. Elle veut qu’il y ait une suite à ce soir et c’est son corps qui l’exprime. Il y a de l’art dans le mouvement frénétique de ses membres et de son âme mêlés, dans cette quête, absurde peut-être, d’une continuité. Si la vie est limitée, la sienne ne doit pas s’arrêter, pas comme ça.

Il était tard, elle avait quitté le bar où elle avait l’habitude de passer la soirée, une bonne soirée, bien accompagnée, enterrée déjà, occultée parfaitement derrière l’absurdité de cette chose dans la ruelle, dont elle avait d’abord entendu, puis vu, la mastication. Ce qui restait d’un être humain éparpillé au sol était travaillé en des dents semblables à celles du piranha, mais de la taille de défenses d’éléphant. Ça pataugeait dans le sang. Une flaque rouge, signal d’alarme, qui s’insuffla en son sein. Elle fut fixée. Vertige dans le kaléidoscope de ses yeux aux nuances hématome. Une chute compensée par l’équivalent d’un impact sur l’asphalte lorsqu’elle perçut l’excitation parcourir la bête grotesque. Ça voyait les jambes nues, les bras nus, le visage fragile, la peau douce et tiède, ça goûtait déjà l’ensemble délicat de ce mets parfumé qui se présentait innocemment. Alors son cœur à elle tapa un grand coup, et relança la mécanique du monde dans une vrille intérieure qui citait si bien la mort, qu’elle s’élança avant de l’avoir intégralement décidé, à la manière d’un faon qui débute tout juste, perdant un sabot à talon, se débarrassant volontairement de l’autre. Elle imagina ce monstre la rattraper d’un saut de puce par-dessus les immeubles sitôt qu’il aurait fini, aussi se reprit-elle et pourfendit-elle la nuit. Comme influencée par le carnassier, elle sentait les odeurs de sa matière se disperser derrière elle, elle visualisait ses effluves fluorescents se répandre à travers les rues et former un fil d’Ariane qu’il n’aurait plus qu’à rembobiner. Le bitume abrasait la plante de ses pieds – une trace de plus – mais elle avait couru toute sa vie, et plus rien ne l’empêcherait maintenant de courir pour la garder, ni la douleur qui s’accentuait dans son torse, ni le sifflement dans ses oreilles et pas même la capitulation progressive de ses sens qui s’entrechoquaient pour bientôt ne plus rien transmettre de tangible. Rien ne l’arrêterait… sauf cette planche de bois qui traînait, agrémentée de vis, arrachée aux étagères laissées par là la nuit dernière pour les encombrants. Lorsque le pied rencontra la vis, le corps entier s’offusqua et dégringola. Emporté par la vitesse, il roula, choqua, frotta et rencontra le mur dans un dernier cri cassé. Elle eut le souffle coupé et ne put que se recroqueviller avant de sombrer.

L’univers venait de se concentrer en une bille d’une densité extrême et qui prenait place en son sein. Elle avait pénétré un for intérieur plus sombre que les ruelles, plus sombre même que la nuit sans lune. Un intérieur tempéré, simple, qui n’abritait qu’elle et ses souvenirs, qu’elle et ses espoirs. Elle était jeune, petite fille qui courait déjà dans la cour de récréation, elle s’amusait et criait avec ses camarades oubliées, puis vint l’importance des premières amours et l’angoisse des résultats, l’indifférence du plus grand nombre et l’attention de quelques-uns, qu’elle voyait disparaître peu à peu tandis que la masse impersonnelle restait. Elle voyait l’humanité grossie, grossière, et son envie d’un enfant se dissiper. Elle voyait la piste orange défiler, ses courbes blanches la conduire, les tours s’accumuler, elle sentait le fouet des départs, l’euphorie de la compétition, son cœur battre, s’agiter, développer le rythme de sa vie à elle dans celui d’un monde informe, et elle vit soudain ce monde sans forme prendre celle d’une bête anthropophage, repliée sur ses longues jambes son ventre gonflé son dos voûté… manger, manger la viande, boire le sang, se repaître de la vie comme si de rien n’était.

Elle regardait les morceaux du corps, elle restait derrière la bête qui ne l’avait pas remarquée. C’était comme si, en fait, elle avait pris le temps de l’observer attentivement. Et elle prenait maintenant celui de s’interroger sur la fascination que provoquait sur elle cette scène. Elle était frappée par ce fantasme réalisé d’une action sans conséquence, libre de toute autre contrainte qu’organique, débarrassée de tout réalisme sociétal. Elle ne s’inquiétait plus pour elle, plus pour ce qui restait de cet individu, ne se demandait plus qui il avait été avant ça. Elle ne s’inquiétait plus, elle observait, un temps, cette seconde ou même cette portion de seconde qui s’éternisait dans une boucle véridique. Elle voyait la vérité. Le monde dans une scène, la faim dans une répétition de la mâchoire qui arrache et qui écrase.

Puis elle rouvrit les yeux et ne vit plus la vérité mais la réalité, de cette autre mâchoire qui se refermait sur elle et l’emportait, dans une douleur sans commune mesure avec celle de la course. La douleur de vivre était pressente, insistante mais fluide, celle de mourir fut foudroyante et sèche.