La nourrice

Jour de pluie. Lumière grise. À peine de lumière. Froid dehors, et dedans, des tripes à l’os. Seul. C’est le début de l’après midi, j’ai mangé des restes ce midi. J’serais bien resté au fond de mon lit, mais i’ m’faut sortir. Des papiers à renvoyer à l’avocat. Sale histoire encore… Les ruelles du centre-ville sont désertes. J’entre dans le bureau de poste, la fille au comptoir est aussi terne que le ciel. Elle est crasseuse et y’a des dents jaunes derrière le début de sourire qu’elle nous inflige. J’lui donne ma lettre, paye et sors. J’me rentre et là, dans un minuscule square entre quelqu’ maisons, j’aperçois une grosse et grande forme qui en promène une petite agitée. Y’a comme une corde, que tient en main la grande molle et qu’est reliée au cou de la petite. Ouais, c’en est bien une, de ptiote ! Incroyable… On a droit d’tenir en laisse un mioche ? M’étais jamais posé la question tiens… L’autre, on dirait un genre de bonne sœur obèse sans le couvre-chef… mais j’en vois que le dos. Y’a des volutes de vapeur chaude qu’en sortent, elle respire doucement, elle prend bien son temps, mais la petite elle, ça fait des arabesques et un nuage au-dessus tandis qu’elle court dans l’herbe. C’est vrai qu’on dirait un p’tit cleb’s, pas méchant… mais bien fou fou… Tiens, v’là qu’elle s’arrête. Elle me fixe. Ses grands yeux écarquillés prennent le peu d’lumière qu’y’a. Ça fait comme des balles blanches dans le gris, et l’autre qui remarque c’qui s’passe et s’retourne lentement, vers moi elle aussi. Sitôt qu’elle me voit, elle prend d’un coup la petite dans ses bras et s’éclipse par le petit pont qui donne sur les ruelles de l’autre côté. Pour une grosse vague, elle a fait vite ! J’ai rien compris… Ça existe une bonne sœur obèse de deux mètres qui promène son enfant en laisse ? C’est ce village moisi aussi, et ce temps moisi… Ça m’fatigue et j’vois des choses absurdes en travers d’la bruine… Quand même, ça avait l’air bien réel, faut qu’j’aille vérifier ça… alors j’y vais, j’passe le pont moi aussi et j’tombe dans cette autre petite ruelle avec plein de petites maisons encore de part et d’autre. Y’a rien, pas un chat… J’regarde d’un côté, de l’autre, et puis j’avance quand même un peu. Y’a un lavoir au bout. C’est-à-dire qu’y’a autant d’eau dans l’air que dans la terre ici… J’aime pas trop l’eau moi. Bon, faut bien se laver de temps en temps, mais si j’avais pu choisir, j’serais allé au soleil. Mais le soleil c’est pour les riches maintenant… qu’ont des grandes villas sur les côtes. Pour les autres comme moi, y’a la grande banlieue glauque partout ailleurs. Y’a une porte en bois à la peinture toute desséchée, encastrée dans un mur de pierres et de ciment, qu’est entrouverte. Comme les portes et les volets sont tous fermés par ici, même moi j’peux bien le remarquer. Elle pourrait être entrée par là la folle. J’y jette un œil d’abord… Un morceau de jardin, en arbres et en friche… J’vois rien. J’pousse un peu : plus de jardin vert gris, un chemin… et fort logiquement, une maison. Massive entre les pans de cette petite jungle, avec plusieurs étages et des volets dans le même bois défraîchi que la porte, la plupart fermés, sauf deux… Une silhouette disparaît derrière l’une des fenêtres. J’suis pas sûr, mais ça s’pourrait bien qu’ce soit la grosse de t’à l’heure. Bon c’est pas l’tout, mais avec ce froid, j’ferais mieux de rentrer chez moi… sauf que c’est plus fort que moi, faut qu’j’aille voir à l’intérieur. J’vais quand même pas rentrer dans la demeure de quelqu’un ? Et puis c’est vétuste, mais ils ont l’air riches… C’est pas n’importe qui qui peut s’offrir une gouvernante, pour sûr. Et si j’trouvais la petite attachée dehors, près d’une niche ?! Faudrait bien que j’la sorte de là quand même ! J’entre. Discrètement, j’rejoins la baraque. C’est plus grand que j’pensais, y’en a encore derrière. C’est pas vétuste, c’est carrément à l’abandon. Manquerait plus qu’y’ait d’la ferraille qui traîne et j’m’esquinte le pied. Bon, la p’tite est pas dehors. Cette fois j’ferais bien d’y aller. C’est ce que je fais quand j’entends un bruit qu’j’avais jamais entendu. Feutré comme s’il sortait des entrailles de la terre mais perçant ! Une vraie salissure pour l’oreille ! J’en ai des frissons tout le corps et au lieu de m’presser ça m’fige ! J’suis sûr qu’elle me regarde depuis sa fenêtre. J’le sens dans mon dos, là où le frisson persiste. J’suis l’animal sans défense qu’attend, au cas où le danger d’autour soit un malentendu. Au cas où le chasseur voudrait bien passer à aut’chose, soudainement lassé. J’remarque que maintenant, que le silence de cet instant dure depuis qu’jsuis entré. Avant, y’avait des plics et des plocs, des choses dans le décor et qui répercutaient un peu le vent ou les gouttes. Là, y’a que ce fond de vent qui s’engouffre dans les herbes et dans les branches, sans vouloir déranger. Ça bouge sans bouger. C’est pas vraiment mort, mais pas vraiment vivant. C’est comme en repos forcé. J’sens mon buste qui gonfle lentement puis s’dégonfle encore plus lentement. J’me vide d’air et ça rentre à peine. J’ai l’futal trempé et qu’ajoute au froid. J’irai au soleil la prochaine fois. La nuit tombe d’un coup. Elle tombe tôt en ce moment… À moins que ce soient mes yeux qui s’ferment… J’sens comme un truc qui m’tombe dessus, sur tout le corps. L’odeur de la terre et de l’herbe mouillée… c’est rassurant, un peu. C’est comme si j’avais le nez dedans. Y’en a même qui me rentre dans le nez pendant qu’ça bouge. Merde, i’s’pourrait bien qu’on m’traîne. Qu’est-ce que c’est qu’ce sale mauvais rêve ?

J’me réveille. Ah quelle odeur ?! Mes tripes me remontent par là ou faut pas et v’là que j’dégueule tout c’que j’ai. Du mal à respirer, c’est entravé. Pas que ma trachée, mes poignets aussi. Cerclés de fer ! Du lourd ! Avec une chaîne entre les deux qui repose sur un crochet au-d’ssus d’moi au mur. Où c’que j’suis ? Assis par terre… Mais cette odeur… j’vais gerber encore si ça continue. Y’a des mouches qui s’agitent, et pas qu’un peu, un véritable essaim, ça empeste, et tout ça vibre dans le tympan. Je repars. Je sombre encore. Dans le noir, dehors, dedans…

Une grande giclée de froid ! De l’eau, pas glacée mais presque ! J’me réveille en sursaut. Une masse immense me domine avec un seau dans les mains. Elle ressort et la lumière qui passait par la porte qu’elle ne referme pas complètement s’amenuise. Cette odeur encore, j’vais perdre encore, ça veut sortir mais y’a plus rien. Des hoquets de bile. J’sens des larmes aux yeux, un peu plus chaudes que c’qui reste d’eau autour. Une mouche qui traverse. Une autre. Plusieurs. Elles zigzaguent devant, dans la lumière qui se disperse. Elles viennent d’à droite. J’regarde enfin par là. Un monticule… grouillant de mouches et puant comme l’enfer. Comme la mort, oui… ça pourrait être des macchabées… et j’me lève dans un sursaut ! J’ai mal partout et surtout au coccyx, mais j’dois m’écarter. La chaîne me retient. Je tire, et tire, et tire encore, plus fort et ça saute et j’tombe en arrière et dans la porte qui s’ouvre en fracas ! Plus un geste, plus un bruit, seulement les mouches qui bizzent. Bzzz… rien… vraiment rien ? Pourquoi j’ai peur encore ?! Pourquoi je déguerpis pas, et j’ai des larmes encore qui coulent. Des pas dans l’escalier, lourds, qui s’approchent. J’me relève, je bouge maintenant, je traîne ma chaîne et j’sors et j’essaye de courir. Y’a la lumière par un hublot qui m’éblouit. Les pas lourds approchent, mais lentement, mes yeux s’habituent et j’regarde par le hublot : y’a en bas le jardin dans lequel j’étais. Les bruits de pas se sont arrêtés. C’est calme. J’en profite. J’pose le front contre la vitre. Les arbres dehors sont morts. Le ciel uniformément gris, vide. Le carreau s’embue. Comme du coton chaud dans lequel j’veux me reposer. Sauf qu’un cri comme tout à l’heure fait soudain trembler les murs fragiles et les petits carreaux du hublot et ma chair et froisse mes tympans. J’suis dans de la pierre lourde mais j’les sens saigner de douleur ! Et un pas à nouveau derrière moi, encore plus lourd, pressé cette fois ! J’ai le temps de me retourner : l’énorme masse religieuse folle et absurde me fonce dessus ! J’m’écarte juste à temps, elle vient cogner contre le mur. J’rejoins l’escalier d’où elle vient et j’descends quatre par quatre mais la chaîne s’emberlificote dans mes jambes et j’m’écrase au sol en bas. Ça siffle. Un instant. Un autre. Un dernier. J’peux me hisser, j’suis à bout de bras, j’suis presque debout. J’avance de quelques pas ; un recoin là. J’m’y insère comme dans le creux de la plus belle femme qu’l’humanité a portée. Elle m’accueille et me protège tandis qu’j’entends l’autre qui passe et repart et un nouveau cri encore et qui me glace et puis plus rien. Respirer. Calmement. Sûrement. Faire entrer l’air et le faire sortir, calmement. Y’a ce creux dans mon ventre, cette douleur au poignet et cette raideur dans mes membres. Mais je respire, j’ai mes sens avec moi et je sais bien qu’il faut qu’je sorte. Bouger d’ici, vraiment ? Bouger de ce recoin tendre. Pour retourner près de l’autre ? Ça me révulse ! Mais y’a pas l’choix ! Alors j’fais remonter la chaîne un peu, j’l’empoigne fermement et de sorte qu’elle m’empêche pas cette fois. Un pas, long comme un chiard qui va naître, un autre, lentement, pas calmement, ça cogne dans le buste. Des battements par dizaines pour chaque pas, silencieux, jusqu’à un autre escalier vers le bas. Ça semble vide en bas. Quelqu’secondes, pour vérifier, des centaines de battements là-dedans. Alors j’entame la descente, j’me colle au mur pour y met’ le plus de poids possible et le moins possible sur les marches. Ça ne grince pas. Une marche après l’autre. Des milliers de battements. Un peu de lumière grise du jour par l’ouverture de la porte une fois en bas. Une pièce, une salle à manger avec une grande table au milieu et une autre porte de l’autre côté. Par laquelle entre la petite, fraîche et souriante. Une tête blonde en pyjama de soie, avec un col et des boutons. Elle semble légère, neutre. Elle n’a rien à faire ici, dans ce taudis. Elle me voit et comme la première fois se fige, en même temps que la géante réapparaît derrière elle et qu’mon cœur s’arrête. Il s’est vidé de ses dernières forces dans l’effroi d’cette vision. Mais j’vois tout et très bien, très précisément. Ce corps d’enfant qui s’raidit, ce sourire qui devient rictus et s’agrandit dans une mâchoire difforme et pleine de dents. La main tremblante de la méchante bonne sœur derrière, et même un reflet comme dans une larme sur sa joue. Le hoquet d’l’immonde p’tite carne, son tassement, son rebond et ce saut, impossible, d’une bouche béante prête à m’gober qui m’atteint dans un éclair. Une obscurité foudroyante. Mon cœur si lourd qui s’évapore.