La sale silhouette qui souille

C’est en sortant du tunnel qu’il s’est retrouvé face à elle, belle et tout aussitôt dérangeante. Il apercevait derrière des traits marqués et scarifiés sa pureté, l’évidence de sa peine suintant en haine ; il était pénétré, son âme éjectée sur les murs courbes du béton ; son regard furibond, véritable prison. Pourquoi avoir insisté, pourquoi s’être ainsi forcé à la traverser, cette forêt juste avant l’aube. À peine arrivé à son seuil, il flanchait, et ce monstre de beauté le remportait. Elle émergeait doucereusement comme des replis du temps. Sur sa peau blême coulait des larmes, son corps était fin, trop pour être encore humain. Lui se voyait de dos, il s’écartait à mesure qu’elle approchait et fut tout à fait dépossédé lorsqu’elle l’étreignit enfin. En quête d’autrement, il avait rencontré la créature d’un monde par trop différent, qui, de sa chaleur, se nourrissait maintenant. Elle l’aspirait, ou plutôt l’éteignait, car le froid s’amplifiait. Les oiseaux continuèrent de se taire malgré les premières lueurs solaires. La mort s’était faufilée par-devant la nuit ; ses bras soudain sans fin circulaient tout autour, ils ne faisaient plus qu’un, qu’un amalgame de plaisir et d’effroi. La douleur en son cou ne s’affadit pas. Elle transperçait à partir de deux petites pointes, dont le fiel irradiait jusqu’aux orteils et réprimait tout du long son humanité. Il sentait sa vie lui échapper aussi naturellement qu’on verse l’eau pour la préserver, aspirée goulûment par la terre jamais rassasiée – mais lui n’était qu’un minuscule bout de chair sur quelques os, dont elle sucerait jusqu’à la dernière goutte de moelle. Il entrevit des étoiles derrière le faîte des arbres, qui convergèrent à toute allure et s’approchèrent encore plus vite. La lumière remplaça le vide et lui voila les yeux. Dans l’odeur viscérale, sa matière s’effondra.

Dès lors, son âme resta confinée dans ce cloaque puant sous la route et causa bien du tort. Au-dessus, les accidents s’accumulèrent en effet, car tous ceux qui passaient frémissaient et, plus ou moins consciemment, certains choisissaient le néant. Lui continuait de subir, trop ahuri pour savoir, gâché par la sale silhouette déguerpie dès le jour, calfeutrée probablement entre les racines les plus profondes. C’était celle-là, l’odeur, celle d’une terre souillée, dans laquelle la bile stagnait, or les cadavres s’accumulaient, et avec la pluie s’y joignaient. Aussi la rumeur se répandit et bientôt plus personne n’osa les emprunter, ni cette route, ni cet accès sous elle vers la forêt. La région fut peu à peu abandonnée, lui avec elle, dans cette taule aux abords de laquelle elle continua de roder.
Le pire fut pourtant la visite régulière de ses compagnes congénères qui, avec les restes de son identité, trouvaient à faire…