La tête à moitié

Un homme et une femme marchent dans la rue. Il a le bras autour de son cou à elle, ils sont deux mais serrés tels un seul. Ils se promènent, c’est le début de la nuit, dans l’air tiède de l’été. Les lampes de la ville ajoutent de l’ocre à ce qu’il reste de lumière naturelle. De l’eau d’un côté, puis des champs et des friches épanouies, de l’autre les habitations. Les reflets sur l’eau traduisent son mouvement perpétuel et serein. Le couple avance à contre-courant, il bavarde à l’occasion. Quelques projets lointains, des rêves presque, d’autres mots pour le décor, pour cette journée et plus particulièrement sa fin. Elle lui rappelle qu’elle le trouve beau, elle aime se sentir en sécurité et au chaud au creux de sa présence. Lui est fort comme un lion, comme un roi, quand il entend ce qu’elle ressent. C’est simple. C’est parfait. Demain ne sera qu’après la nuit, et la nuit sera longue. Ils en profiteront tout autant l’un que l’autre – ils se donneront l’un à l’autre, une fois de plus et comme pour la première fois.

Une libellule passe, elle vient balbutier à fleur d’eau. Ils l’observent, ils observent cette nature en bordure de cité. Lui y court régulièrement, en travers des champs, sur les chemins de pierre boueux ; elle s’y repose parfois, à son orée, pour y remplir de traits des carnets qu’elle accumule en trésor d’une vie dense, dense comme ce sentiment qu’ils partagent tout à fait ce soir. Puis ils reprennent, font quelques pas de plus quand retentit le rire. Ils s’arrêtent. Un rire féminin, qui se rapproche. Son ampleur les agresse. Ce n’est pas un rire de joie. Il approche. C’est un rire mêlant douleur et bonheur. Un rire hanté, dont l’auteure apparaît. Elle émerge d’une ruelle en angle à quelques dizaines de mètres de là. Elle court en talons et tailleur, apprêtée. Elle n’a qu’une tête à moitié. Elle continue de s’approcher, ils continuent de ne pas bouger. Ils sont encore là, dans cette rue normale et paisible à l’instant, et ils sont ailleurs. Ils sont dans leurs mémoires, ils sont dans les retranchements de leurs capacités de compréhension. Le visage est arrêté par-dessus la bouche, et la bouche est un immense sourire ouvert. Le corps s’affole, les bras gesticulent, les jambes courent, la mâchoire se dilate, la chose progresse et les rejoint, et l’air se glace quand elle les frôle, quand cette fille ou ce monstre passe à leur côté non plus seulement réuni mais scellé. Son bras à lui qui la protège est raide, il n’est plus guidé que par un instinct qui vient du plus profond de son être, le même, fulgurant, qui fige une biche dans les phares d’une automobile en pleine course. Ce bras pourrait continuer de la rassurer, mais ni lui ni son propriétaire n’existent plus. Son corps à lui et même son corps à elle ont disparu, car le seul qui compte, le seul dedans et partout autour est celui qui avance dans le sens de la rivière et les dépasse. Le cauchemar ambulant disparaît dans une volute de chemisier au vent. Le rire s’estompe peu à peu. Outre l’or électrique, il n’y a plus que la nuit et pas un bruit. La ville et les champs se sont tus. Le bras glisse autour du cou, lui s’effondre. Sa chair à elle ne desserre pas. Ses muscles, ses tendons, sa matière tout entière lui imposent de rester plus longtemps dans cette situation, de baigner encore quelques instants, quelques heures ou pour l’éternité dans cette atrocité qui vient de glisser, dans cette défaite de la réalité.

Si la femme avait été seule, elle aurait pu se convaincre que ça n’était pas arrivé. Elle aurait pu reprendre sa route et aller où elle allait. Ce cauchemar en serait resté un, la réveillant au gré des nuits d’une existence redevenue banale. Avec lui à ses côtés, gémissant maintenant, s’agrippant les vêtements et la peau avec toute la force de ses doigts, ce ne serait pas possible. Ils partageraient toute leur vie ce fardeau, cette irruption insensée, colossale d’absurdité.

Elle savait son sang à lui se répandre, comme aspiré par le tee-shirt. Il saignait, et elle voyait désormais la lame qu’elle tenait dans la main. Cette lame venait de le pénétrer, et c’était son bras à elle qui l’avait guidée. Elle s’était plantée dans le bas-ventre de l’homme, la chair et les organes derrière avaient craqué, s’étaient écartés sur l’ordre du métal affûté. Ce couteau n’avait pourtant jamais existé. Elle n’avait jamais possédé ni rencontré auparavant cet instrument. Cette arme. Mais aussi vrai qu’elle avait pu sentir dans ses narines à elle l’haleine de cette bouche béante du corps déambulant, cette arme était dans sa main et en chutait maintenant. Il y eut un bruit sec quand elle rencontra le sol, puis un autre, celui du corps de l’homme, de son bien-aimé, qui s’affaissait. Elle n’avait toujours pas bougé. Depuis qu’ils s’étaient figés l’un et l’autre, l’un et l’autre en dehors d’eux-mêmes, elle n’avait pas déplacé la moindPourtant, la chose était faite : le corps gisait. L’autre chose était oubliée, disparue, et ne réapparaîtrait jamais. Elle en était convaincue, parfaitement persuadée. Ce serait elle contre la réalité d’avant qui dirait qu’elle avait fait et tué. Qu’il était impossible que ce qu’elle avait vu ait jamais existé, qu’elle était folle et l’avait toujours été. Cette certitude d’un paradoxe dans les mondes et entre les vérités lui rendit ses esprits puis son corps. Le souffle encore court, elle se remit en marche et s’éloigna. Un début de sourire apparut sur ses lèvres siennes, un sourire d’ailleurs, lourd et grave, un rictus plutôt, qui voulait s’émanciper et s’affirmer, et que pour le moment elle contenait…