La vie ressentie, portée à l’écrit

[Un homme debout, photographié sur la plage et dans les teintes brûlantes et froides d’un soleil se couchant, contemple ce spectacle et semble en profiter.]

Contemplating sunset, par K. Kendall, sous C.C. BY

Les choses se terminent.
Se laisser aller à l’écriture, pour l’exprimer.
J’en ai les yeux embués.
Et j’utilise le « je », ce substitut de moi que j’évite ailleurs, que j’évite en vrai, que je mets de côté chaque jour.
Mais ces émotions me ramènent à lui, à moi.
Je suis ému.
Parce qu’une fiction me rappelle à la réalité. Lui fait écho.
Et le vide autour de moi s’amplifie avec lui.

Car je ne suis rien, et je ne suis nulle part.
Je vis. Je fais de mon mieux. Et ce n’est pas suffisant.
Cette fois, j’en ai les larmes aux yeux.

Je voudrais le décrire mieux, ce vide. Le toucher, le lire à l’écrit. Mais je ne suis que moi. Je ne suis que celui que j’ai toujours été. Celui qui écoutait déjà il y a dix ans de la musique seul dans son coin, et écrivait, seul et pour lui. J’ai fait lire depuis. Ça n’a rien changé. Rien, ou presque rien… Mon aujourd’hui a-t-il été façonné ne serait-ce qu’un peu par mes mots ?

Aujourd’hui a la consistance que lui ont donné les tournures de la vie, non celles de mes phrases, et mes envies n’ont pas grand-chose à voir avec ce que je suis.

Je ne suis qu’un être humain, de sexe masculin, aussi faible que peut l’être un trentenaire en bonne santé. Je ne suis rien qu’un peu de chair et quelques muscles, peu développés. Rien qu’une intelligence débordée par la réalité, sans cesse rattrapée par les faits, sans cesse alertée par les sens et frustrée.

Ne pas écrire le mot qui manque. Ne pas le remplacer. C’est assez. Écrire ce qui vient, et laisser à l’oubli ce qui n’a pas affleuré.

Ce que je suis n’a aucune importance. Pas plus que ce que je fais ou dis.
Je m’endors, j’écris les yeux mi-clos. J’essaye, encore une fois, une fois de trop.
Je suis démuni, désarmé, face à cette vie. Elle passe et m’emmène. Je résiste ou je plie.
Je fais de mon mieux, et ça ne suffit pas. Je fais de mon mieux, mais ça ne change rien.

À moins que… À moins que comme ces mots, chaque action et chaque geste aient les conséquences que je leur suppose, mais ne sais observer vraiment. Car la vie bouge, avec ou sans moi, elle se meut, elle profite, de mon corps et de mon énergie. Pour s’exprimer elle aussi.

Je n’ai que vingt-huit ans – autant dire trente – et je suis plein d’énergie, dans le sang et dans les muscles, mais mon esprit lui, se heurte aux choses, à la vie, aux réalités de chacun, à l’autre, aux mondes durs. Je ne rêve pas. Je ne rêve plus. Je voudrais en faire plus, avoir davantage d’influence, mais je ne fais qu’écrire des mots, qu’hésiter sans cesse, que reconduire souvent les mêmes idées, les mêmes gestes, que parcourir les mêmes chemins, que pointer au fond des mêmes voies sans issue. Et pourtant je suis heureux. À l’heure de ces lignes, je le suis. Je suis ému mais je ne suis pas triste. Je voudrais que ma chair et mes muscles ne fassent qu’un avec le cours des choses.

Je suis en parfaite santé, mais déjà usé. Les saveurs se répètent, et j’en fais autant.

Alors il est temps d’arrêter. La signification m’échappe, mais peut-être quelque chose vient-il de naître par ici…