Lâcheur glandeur

[La plage, le flux des vagues, l’ambiance lascive, l’air diffus comme s’il était asphyxié par la pollution… mais l’envie d’y être, l’envie d’être dans cet ailleurs, quelque part devant ces immeubles remplissant l’horizon raccourci, quelque part dans ces couleurs et dans cette chaleur qui persiste malgré les structures de béton…]

Praia do Leblon, par Rodrigo Soldon, sous C.C. BY‑ND

Plaisir.
Seul.
Fugace.
Fictif.
Mais plaisir.
Plaisir enfin.
Laisser aller. Laisser couler. Être fluide dans le cocon. Au chaud. Profiter. En occultant les projets, les engagements et tout le reste. Se jeter dans la fiction, le fantastique, l’imaginaire, l’interactif, le faux qu’importe. Ce monde l’est, cette vie l’est !
Profiter. Du rien. De riens. De n’être rien. De ces petits riens. De tout ce qui me passe sous la main.
Si loin de la vie, tellement en intérieur… mais ne pas perdre un instant, ahah, absurde. C’est déjà perdu.
Musique et vidéo. Écran, procuration, dose. Drogué, à l’univers inventé, au n’importe quoi organisé, agencé pour être narré. Quitter le cocon pour l’univers de fiction. S’y réfugier ? C’est fuir ? Parce que c’est plus facile ?
Feignant, oui. Faible, oui. Malheureux, non. Du plaisir, de l’agréable dans l’obscur cocon.
Sortir… Pourquoi ?
Pour trouver mieux ? Pour rencontrer et devenir mieux ? Mais le mieux est en moi… ai décidé de l’en extraire. Suis décidé. Perdu, isolé, mais décidé. A pas peur. A envie. Veux, bien faire, faire plus, faire mieux. Mais aujourd’hui j’m’en fous. Aujourd’hui j’profite. Aujourd’hui je vexe le temps qui fuit tout comme moi ! Je reste ! Dans mon canapé, dans mon lit, devant ma putain de télé, devant mon putain d’ordinateur, à glander, à branler, et je vous emmerde !
T’excuse pas.
Écris. Comme ça vient.
Oui. Promis.
Arrêter jusqu’au bout de faire en fonction de l’autre, de faire comme si t’es l’autre, de faire pour faire et parce qu’il le faut.
Plaisir. S’y donner. Le laisser me guider. Le laisser me couler dans mon cocon. Le laisser couler depuis moi.
Plaisir. Dans les oreilles, dans les yeux, dans le mot. Dire. Pas taire. Dire du plaisir. Transformer l’automne terne et froid et plat et travaillé en hiver chaud, en hiver au chaud, dans mon coin, dans mon antre, dans mon rien rien qu’à moi. Moi. Moi avant tout. Tant pis la vie, tant pis les autres et la société et même les amis.
Abandonner. Jusqu’au mot si besoin. Libérer. Libre de contraintes qui font mal, de toi qu’a fait mal, des autres et même de moi. Quitte à mourir. M’en fous. Qu’importe. Mourir de plaisir. Mourir de vide rempli de rien. Pas mourir. Jouir. Petites morts qui ramènent, ou plutôt qui maintiennent, en vie, en action. Sport, quand ça me dit. Rien à foutre de mon corps. Pas encore j’avoue. Et en même temps j’abuse. J’abuse et j’abuse. Je bouffe, je vautre, je glande et parfois je travaille, assis encore et encore, quand ne suis pas allongé, quand ne cours pas, quand ne m’entraîne pas avec le ballon, quand ne boxe pas. Des peu qui font aujourd’hui. Aujourd’hui que je n’aime pas particulièrement, mais aujourd’hui tranquille, aujourd’hui au chaud, aujourd’hui ventre plein et avec de bonnes choses, si si, au goût et même presque pour la santé. Mais on s’en fout. Pas la peine de vivre vieux pour vivre ça. Pas la peine de vivre vieux pour écrire ça. Non, vraiment, et vraiment, ce n’est pas grave. Essayer. Faire ce qu’on peut, et si c’est de son mieux, c’est plus que suffisant. Même quand ça suffit pas, à te nourrir, à t’enrichir, à te trouver un lectorat. C’est déjà suivre ta voie. C’est déjà écouter le moi. Il veut écrire, mais c’est compliqué, j’avoue. Et en même temps pas du tout ! Pourquoi compliquer ? Pourquoi ne pas simplement dérouler, et essayer d’apprécier ?
Plaisir. Essayer. L’essayer. M’essayer au plaisir. Le devoir est une connerie. Libérer. Se libérer. Libre de faire comme je veux, au rythme que je veux : c’est quand j’veux si j’veux ! Alors fais pas chier. Toi le destin, qui te fais passer pour lui, toi le devoir, qui se fait passer pour la loi. L’obligation et la contrainte, au cachot ! Préfère risquer de n’être rien, de ne rien faire, qu’être avec vous ! Vous pesez, vous m’pesez !
Plaisir. Inné. L’inné. Continuer, sur une lancée. Morceaux qu’ont qu’à s’agencer et bien, merde ! Morceaux d’un peu, du peu dont j’suis capable d’abord, et on verra bien ensuite. Ou on verra rien. Rien de rien et peu importe. Libre seul. Personne m’attend au tournant. Personne pour me faire chier derrière. Libre seul de choisir, de juger, de faire ou de rien faire.
On a compris !
Oui mais ça gueule dans les enceintes ! Et ça fait du bien ! Alors j’veux continuer ! Quitte à m’répéter ! Quitte à m’épuiser ou à ennuyer ! J’aime simplement, ah ! Que ça vienne, que ça crie derrière et d’en moi, que ça remplisse le vide et le blanc et l’isolement.
Et pourtant : fatigue.
Oui. On a déjà bien abusé. Bien usé. C’pas un filon pourtant. Un fil ptet. Depuis l’hier de moi jusqu’au demain de moi, qu’a qu’à attendre son putain de tour ! Pas trop pressé l’enculé, hein. Coucouche panier. Le moi d’maintenant ’l a à [il a à ; non prononcé] glander à essuyer à morfler, s’morver dessus. Faire l’enfant, parce que l’adulte ça craint. Ça fait genre que c’est fort et responsable mais pas du tout. Ça occulte, ça oui. Ça plie et ça ramasse son ego aux quatre coins de la rue. Stop. Lui ai mis un bon stop à lui qui s’la pétait. « Faut pas déconner » comme i’disent. ’un moment c’est bon. Voilà, comme j’disais moi plus haut : c’est bon, c’est du plaisir.
Plaisir. Pour moi. Parce que y’en avait tellement marre du toi. J’te jure, t’as saoulé, tu m’as saoulé. Ouf ! Libéré. Seul et libéré.
J’peux faire c’que j’veux maintenant. Rien, ou tout. Ou un peu des deux, en fonction du moment, de l’énergie, d’la journée. Ouf.