L’arbre mourant

[Photographie en noir et blanc, dont les deux tiers vers le haut sont emplis des carreaux d’une grande fenêtre laissant voir un paysage vallonné voire bancal et qui serait verdoyant en présence de couleurs ; dans le tiers bas, une personne allongée, en dehors de cette lumière, en contre-jour presque, les bras repliés sur le torse, le visage inexpressif, mais la chair et la peau saines, les yeux ouverts, et habillée normalement. Composition donc, contrastée, d’un repos silencieux, qui mêle à mon avis assez bien l’impression de vie à cette impression dominante de mort.]

There's a hole where something was, par Meg Wills, sous C.C. BY

M’assieds dans la cuisine.
Cette fois, au lieu de décaler la chaise pour l’approcher de la table, je la laisse dans son coin.
Je ne me tourne pas vers l’intérieur de la pièce, mais m’oriente vers l’extérieur.
Par la porte-fenêtre, j’aperçois.

D’abord je mange. J’avale petit à petit le contenu de mon bol : des billes de céréales soufflées et chocolatées dans du lait. J’accorde bien quelques regards à autre chose que mon activité, mais sans y songer vraiment. Manger reste une nécessité.
Ce n’est qu’une fois ce petit repas fini, et tandis que je reste assis, que je tombe en dehors de moi.

Pas tout à fait encore. Je reste là parce que je ne sais plus bien par où continuer. J’ai hésité, en me levant.
Faire ceci, ou cela… mais rien ne me motivait vraiment. C’est le plaisir gustatif qui m’avait finalement déplacé.
Retour à la case départ, donc.
Ça gamberge.
Et cette fois, je l’accueille, cet extérieur.

Mes sens remarquent.
Il y a cet arbre mourant.
C’est un ami, jardinier paysagiste, qui me l’a expliqué.
Il m’a dit : « cet arbre, il est mourant ».
J’avais répondu qu’il se mettait dans cet état chaque année. Piètre, dénudé.
Et mon ami m’avait fait comprendre qu’il ne faisait par référence à sa toison, mais aux champignons.
Effectivement, l’arbre en est plein. Des gros qui pullulent sur le tronc et les branches principales.
Ça doit en faire, de l’énergie dévorée à l’intérieur…

Si j’ai regardé l’arbre, c’est parce que j’ai été attiré par un mouvement moins subtil que celui de la bruine.
Un mouvement très libre, très vif, agile.
Celui d’un petit oiseau, gris je crois.
Il passait d’une des rares branches secondaires de l’arbre mourant à l’autre et frottaient son bec contre ces fines extensions. De frêles extensions à sa mesure de tout petit oiseau gris.
Ils sont deux en fait ; puis un seul à nouveau.

À chaque fois que j’observe un oiseau, je suis partagé.
Je les trouve libres, et en même temps cruellement dépendants de l’arbre.
C’est un peu comme si notre monde, notre sol, était constellé de trous et qu’il nous fallait sauter d’une plate-forme à l’autre sans cesse. Non pas des abîmes et de vastes trous, mais, pour nous, de petites caves et de petites ravines dans lesquelles nous aurions tout intérêt à ne pas nous engouffrer.
Dedans, nous pourrions reposer, mais certainement pas en paix. Il y aurait de la nourriture, mais ce serait surtout un enfer de menaces. Alors on aurait tendance à rester perché, plus tranquillement là-haut.
Ces oiseaux sont des exilés. Aussi libres que fragiles. Aussi autonomes que dépendants ; et si les arbres d’un coup disparaissaient, ils vivraient tous un calvaire prolongé avant de tomber et de succomber.

D’ailleurs, l’oiseau disparaît dans une accélération incompréhensible vers le bas. Ne sais pas s’il s’est posé, s’il a bifurqué, s’il jouait ou cherchait à attraper quelque chose. Ma position fait que je vois certaines choses depuis l’encadrement de la porte-fenêtre, et que j’en manque d’autre. Ce même cadre que celui cinématographique, qui permet de limiter l’univers à une parcelle qu’on est enfin capable d’appréhender…

Je me concentre maintenant sur la pluie. Elle compose des ondes circulaires sur la terrasse entre l’arbre et moi. Je ressens la perspective. Elle se dessine par la lumière et dans l’espace. Je ne sais que mal me la représenter, mais elle m’apparaît. C’est le mouvement, une fois encore, qui m’accapare. Celui du concert de cercles éphémères et successifs sur le voile d’eau au sol. Ça plique et ça ploque. Je sais ne pas pouvoir saisir l’autre dessin, le dessein, que forment les gouttes tandis qu’elles s’acheminent depuis cette masse dans le ciel qui m’échappe jusqu’au sein de la terre. Je teste tout de même mes limites un instant : ça trace, une agitation là puis là puis là, et peut-être que ça recommence par le début… Bien sûr non. Bien sûr, ce n’est que ma vision limitée d’une chose infiniment plus vaste. Alors je me vide, en me donnant une seconde à l’infini par les explosions minuscules et leurs ondes.

Je retrouve l’arbre mourant derrière, tapissé de mousses vertes. Je me projette plus loin, dans ce gris et ce blanc d’un ciel au-dessus d’un paysage partiellement végétal, partiellement bâti. Quelque part par là, je me dis que j’aimerais pouvoir écrire, décrire. Cet extérieur, et peut-être ce rapport de moi à lui. Je me dis que la nature est à ma porte et que je n’y mets jamais les pieds. Je suis fils d’Écran et de Cité. Je me lasse de cette contemplation, tout en étant content d’avoir pu me l’accorder, d’avoir été assez libre, et assez sensible, pour y plonger. Ce sont des moments. Je peux être quelque chose puis tout son contraire. J’envisage de me lever, de retourner à ma route mécanique d’être humain civilisé. Quelques secondes de plus avant… quand un éclair roux traverse le cadre !

Un écureuil. Pour lui je me lève, en me disant que je l’aurai perdu, mais non. Il est sur l’arbre jumeau de celui qui meurt. La même race d’arbre que je ne saurais ni nommer ni décrire, la même taille ou presque, mais un autre arbre, et celui-ci est plein par dizaines de ces fines branches en extension des principales et pointant fièrement vers le ciel (mon ami avait raison). Sur son tronc à lui, pas de champignon, mais un écureuil pour l’occasion, qui peut-être s’est figé lorsqu’il m’a vu apparaître du coin de l’œil et dans son cadre à lui. Quelques secondes pour moi, précieuses, pour le saisir un peu à une quinzaine de mètres tout au plus. Un corps relativement massif en comparaison du froufrou de sa queue. Une petite tête et de toutes petites pattes mais qui semblent munies d’immenses griffes grâce auxquelles, lui, n’est pas planté au sol mais est capable de virevolter dans tous les sens de notre dimension. Il est d’ailleurs à l’horizontal, le côté gauche vers notre sol et la tête relevée ; il reprend sa route, passe sur un amas de je ne sais quoi plus bas, puis disparaît derrière.

Ces rongeurs sylvestres, effectivement fervents de noisettes (qu’on les a vu récolter, pressés et donc moins secrets, aux pieds des noisetiers, ailleurs dans le jardin il y a plusieurs semaines maintenant) apparaissent relativement rarement et provoquent toujours cette même surprise mêlée de plaisir. Peut-être parce qu’eux sont plus terre-à-terre que les oiseaux et donc plus proches de nous, mais bien plus agiles et simples aussi que nous.

Cette journée, comme d’autres, commence bien. En un rien de temps, ou en un temps pour rien, en regardant simplement et en étant présent, j’ai pris du plaisir et j’ai appris. Je me suis rappelé que la nature vit. Depuis, je suis remonté à mon poste de travail et j’ai écrit tout ceci, et je ne peux que me rendre compte d’à quel point nous nous déconnectons d’elle. À force d’ego et de paresse. J’ai le sentiment qu’on la retourne contre elle. Que notre nature l’exploite et se fourvoie.
Mais puisque je suis au moins aussi fainéant que les autres, je vais m’en retourner à cette vie-là qu’on s’est donné. Je sais qu’il est trop tard pour moi.