Le chant du loup

Il traversa la nuit comme l’éclair, corps sombre parachevé par la lune, pourfendant le champ. La première fois, j’en étais tombé à la renverse. J’étais venu mettre les pieds dans la boue, sur ce chemin entre les parcelles, et profiter de l’odeur spécifique du lieu. Un sifflement s’était approché dans les ténèbres, je m’étais retourné, et c’est alors qu’il s’était manifesté, qu’à toute allure il m’avait frôlé, avec la fougue d’un animal sauvage et joueur. J’en avais plein sur moi, de la boue, mais je ne m’en étais rendu compte qu’à la maison, après avoir trébuché plusieurs fois en essayant de me relever, après avoir couru aussi vite que possible, refermé la porte de toutes mes forces et allumé en écrasant le bouton. Quelques respirations plus tard, j’avais reconnu mon visage dans le miroir, à travers mes yeux exorbités, ma peau rougie, et la terre qui donc me remodelait. Je n’avais pas dormi de la nuit.

Les jours suivants, j’étais resté transi de curiosité et de peur mêlées, puis la curiosité avait pris le dessus et j’y étais retourné. Je m’arrêtais une fois de plus au seuil obscur de cet espace : il y avait la ville derrière, sa lumière artificielle, quelques voitures perdues sur les longues routes de campagne, et ce chemin en angle, qui semblait rejeter la lumière et les sons, ou plutôt les aspirer pour les dissiper. C’était même sûr, il s’en repaissait. Et contrairement aux autres personnes qui passaient sans y prêter attention, j’avais moi aussi été attrapé. J’avançai de quelques pas. C’était l’hiver, et la chose se manifesta, mais cette fois je ne bougeai plus d’un iota et je pus découvrir le plus beau mouvement qu’il fût permis de contempler. La chose, que je ne sentais que par les bribes que j’étais capable de capter, dansait dans l’immense comme aucun être vivant. Elle était libre, et me prêtait ses sensations. Jamais je n’avais si bien respiré, si bien senti. Je goûtais les odeurs de la forêt à l’horizon, l’épaisseur et la liqueur de la brume, m’excitais des effluves de la faune, tandis que ceux morbides des blocs de béton par-delà me révulsait déjà. Le sol n’était plus une surface mais une profondeur me retournant sa force. L’atmosphère et le ciel prirent des contours inhabituels, ils n’étaient plus ces notions vagues et lointaines, mais mon élément naturel, au relief évident. Je profitais de cette ressource inépuisable, de cette nouvelle raison d’être.

La masse de ces sensations m’avait d’abord rapidement épuisé, l’hiver avait été rude et haché. Mais je me remettais, et je revenais la nuit suivante, et celle d’après encore, et mon endurance augmentait. Je découvrais chaque fois de nouvelles distances, de nouvelles vitesses et de nouveaux pas de cette danse infernale. Après le printemps dans un clin d’œil, l’été arriva, les nuits se raccourcirent. Je pouvais désormais les passer tout entières avec lui. Et pour cause, j’avais changé. La lumière du jour ne me faisait plus aucun effet, quand celle que reflétait la lune me fascinait. Ce que j’avais fini par appeler le loup jouait dorénavant la seule sonorité que mes oreilles fussent capables d’apprécier. Les autres, et le vacarme humain notamment, me brutalisaient. Je restais bouché et tapi jusqu’au crépuscule qui heureusement les calmait. Les fluctuations sur sa peau, sur la mienne, avaient rendu les saveurs fades, si bien que même la nourriture avait perdu son attrait. Cela faisait quelques semaines effectivement, que je ne buvais plus que de l’eau… mon corps s’était allégé ; certains diraient décharné. Or ce soir, la boue n’en était plus, les céréales avaient germé, et je me sentis de nouveau rapidement fatigué… mais je voulus profiter jusqu’au bout… jusqu’à l’aube qui le dissipait… et qui n’arriva jamais. C’est ainsi qu’il prit toute la place en moi, qu’il combla mes entrailles en même temps que mes besoins, que mes failles, que tous mes doutes. Je me laissai arpenter, porter, transporter, il me visitait de la même façon qu’il avait visité ce pan de notre monde, et son univers devint le mien. Je ne regrettais rien. Pas la moindre étincelle de l’autre côté, alors qu’ici tout irradiait. Un feu joyeux, permanent, dont j’étais le foyer.

Une vie de cet ordre, fusionnelle et fulgurante, avant que je n’accède à ma propre liberté. De ce maelstrom j’avais tiré une place, une place qui m’était dédiée, un recoin dans lequel ne plus me cacher, dans lequel éructer, jouir, jaillir et recommencer, sans cesse, sans contrainte.

Ce n’est que bien plus tard encore, que je sentis à mon tour cette autre silhouette bipède et naïve dans les parages. Bien sûr, je ne pus m’empêcher d’aller la séduire, en commençant par la caresser le plus subtilement possible, dans un élan renversant.