Le voyage de gland

[Paysage coloré depuis la fenêtre du train. Le ciel bleu qui prend bientôt les trois quarts de l’image est traversé, dans la diagonale de l'image carré, par les câbles électriques.]

On a high-speed train, par Ania Mendrek, sous C.C. BY‑ND

Entre Marseille et Nice

Lumière, qui gicle et tape l’œil dans le wagon qui fuse. Solaire, vivante, qui tape la plaine et les vallons qu’on traverse, qui les gorge de jaune et de chaleur dans la fraîcheur de l’hiver. D’hiver, il n’y a pas vraiment par ici. C’est beau, c’est calme, c’est marin, c’est idyllique par bien des aspects. Pas franchement pour ce qui est de l’activité humaine, encore qu’il y a Nice d’un côté, Marseille de l’autre. Sitôt (trop) humain, sitôt moins paradisiaque. Ne mettrais les pieds ni là, ni là.

Ce train, il mène à Toulouse, évidemment, ça m’a fait songer… Un instant seulement, vite éludé. Dans ce train, l’air projeté en cette toute fin de l’année est froid. Devant moi, il y a un couple de glands, 2 glands qui s’agitent et chantonnent. Spectacle dont je me passerais bien. J’esquive. Une belle donzelle du sud a malheureusement récupéré son siège derrière dans lequel je m’étais réfugié jusqu’au premier arrêt. La plupart de ceux de ce sud ne me disent rien.
Il y a ces petits riens de ce voyage spécifique et soudainement l’envie de faire quelque chose de bien, d’utile, de faire quelque chose. Noter, sur l’intelliphone comme j’en ai pris l’habitude. Transformer un peu de maintenant en tout le temps. Un maintenant de plus malaxé de mots, insuffisants. Ils le sont par essence, parce qu’ils fixent justement ce flux perpétuel, ils figent ce mouvement permanent.

J’entends, par-dessus ma musique, la peut-être belle donzelle parler, s’évertuer à communiquer. Veine. Aussi vide que superficielle. Du moins je crois. On s’en fout.

C’est en ça que je transforme l’énergie, la pulsion. C’est moi qui suis pathétique.

Suivant.

Une belle mousse végétale verte, sur laquelle reposent, entre autres feuilles mortes dans le flou, deux glands, vers le bas et la droite de l’image.

acorn, par Kiuko, sous C.C. BY-ND 2.0

Le glanpagnon

Toulon. Hall de gare sucré. Lumière dessert. Ça s’agite autour de moi. L’aiguille tourne, l’aiguille jaune des secondes sur le cadran du quai. Elle fuite d’une course neutre, assez impatiente. La même information, juste à côté, clignote cette fois dans un affichage chiffré. Le temps de trouver les mots, et le train se meut à nouveau. Plongeons dans le sucre. Ou le miel sans viscosité. Miel libre, aérien. Je comprends : l’hiver ici me convient. Autant que l’été dans le nord me convient, car l’été ici l’est, visqueux, lourd ou pesant, fatiguant voire débilisant. À moins d’une bonne sieste de mi-journée, donnant au matin et au soir une légitimité nouvelle.

C’est à nouveau la musique et qui cette fois m’emporte et me fait persévérer ici.

Tambours, violons, narrative et militaire, musique d’action. « Ouaiis. Ouaiis. C’est pas vrèèè ?! »… derrière moi. « Sérieux ? Ouais. Aaah… ». Quel creux. Du vide derrière moi… dans le sens du train… il avance dans le vide et je lui tourne le dos… ce n’est qu’une métaphore de plus de la vie, ça… Ça ne me fait pas peur, je n’ai pas le vertige…

La fille dans le couple végétal devant s’est visiblement enfin fatiguée. Pas son glanpagnon, toujours à fond. Elle s’affaire, et lui qui tente toujours de l’intéresser. Encore la vie, l’humanité. Je comprends : m’en passerais bien, bien souvent. La promiscuité et l’obligation la gâchent. J’aime l’autre parfois, j’ai envie de vivre en mouvement et en joie aussi, à mes moments, et la voix qui crie sur un rock envieux et dynamique, dans mon casque, en est la preuve ! Final éphémère d’une courte piste. Frisson attrapé en plein vol ou trajet. Un de plus.

Suivant.

Bonsoir Gazelle

Recouvrir des paupières et plonger dans la musique. Rouvrir les yeux… la terre aussi suit sa route et reçoit la lumière différemment. Les couleurs ternies gagnent en subtilités. Les verts jaillissent, les verts bien verts mais peut-être aussi gris et bleus. Des verts différents de ceux de nos printemps et de nos forêts. Une odeur de crème hydratante qu’il m’arrive d’utiliser. Peut-être gazelle derrière s’apprête-t-elle. Soin du visage d’abord. Soin du visage toute ! Le corps et l’esthétique d’abord ! N’empêche, je suis homme, et l’idée de la peau, de sa peau, de la crème, des doigts massant, des yeux cernés de crayon, ou de fard et d’autres choses… mais d’yeux qui captent, qui m’emprisonnent en une seconde avant que je rejoigne ma propre prison, rassurante de vérités moins fausses… n’empêche donc, cette idée, ces idées, dévoilent et développent des envies. Captées en vol. Peut-être réutilisées plus tard, dans cet autre creux de mon intimité…

Lumière presque perpendiculaire, début du soir. Bonsoir. Nous arrivons.

Bonsoir… je pourrais le dire, à l’une ou l’autre de ces gazelles, et voir ce qui en découle… Ce pourrait être beau, intense et long. Ce pourrait être l’amour, ou l’amour rien qu’une nuit. Et puis l’oubli. Dans un cas comme dans l’autre, oubli, mélancolie, suave comme le jazz qui a pris la relève du rock. Trompettes lascives, cordes frôlées et mêmes quelques tintements… mais nous arrivons. Marseille, bonsoir. Marseille, changement.

Suivant.

Solo, par Martin Fisch – silhouette guitariste sur scène brumeuse

Solo, par Martin Fisch, sous C.C. BY

Marteau brise-glace

Me lève, le rock généreux exprime, m’exprime presque mais rien que pour moi. Quelle liste tout de même !
Ah ! La gazelle est fine, mais pas si belle…

(Me rassieds, attends, reprends.)

Je suis heureux, d’écrire, d’avoir écrit, de regarder, de sentir, de ressentir, de dire, un peu, de ce tout ça, d’être en présent et là. Demain rentre et demain sera. Maintenant peut et pourra. Je veux, je vais, j’aurai.

Suivant !

« Marteau brise-glace »

tiret douteux…

« Window breaking hammer »

Simple et efficace.

« Nothammer »

je suppose le « neute » « hhaamer »

et la plus belle :

« Martello rompivetro »

succulent charme, impression de désuet.

La barbe à papa en feu

Changement. Long quai, léger retard de l’intercité, pas traîner. Du monde, des militaires, arrive jusqu’au TGV mais me trompe de voiture et pas le temps d’en changer, pas trop grave. Avance le plus possible et m’installe temporairement.
Ce ciel ! Orange : entre le feu et la barbe à papa.
Note un instant puis reprends ma contemplation. Sa Majesté. C’est somptueux putain. Tunnel. Merde. J’attends. J’écris plutôt que j’attends.

Le retrouve, mais différent depuis les terres. Un arrêt déjà ! Prends mes affaires, m’éjecte et me dirige vers l’autre « rame », dois courir putain ! Entre, tout juste, porte 16 ! Pas la 18 encore, mais peux maintenant y aller par l’intérieur. Moins bon moins beau que dans l’autre partie pour la Belgique ! Y’a de la place dans le siège par contre. Me découvre, respire, m’installe à la fin de la voiture 17 parce que la 18 a l’air surchargée… Ne vois plus dehors à cause de la lumière artificielle dedans et parce qu’il est trop sombre désormais… aurais pu en profiter davantage tantôt. J’ai choisi, l’éphémère pour écrire longuement. Mission. Et le rap sobre d’Eminem fait un bon écho dans le casque.

Pause.