L’ermite au funeste égotisme

Le loup des steppes

[Le cadavre d’un loup, rendu étrange par la décomposition, et dont la tête pour l’essentiel, remplit le cadre de cette photographie en noir et blanc.]

Still waiting…, par The real Kam75, sous C.C. BY‑SA

Amoncellement de mots et de phrases sans coupes, sans chapitres ni paragraphes, sans respirations, Le Loup des steppes est un bloc, une régurgitation indigeste de mammifère malade et toxique. Un mammifère très capable d’écrire et parfois de faire bien plus que d’aligner les mots.

« Car l’homme n’est point une création solide et durable mais plutôt un essai et une transition; il n’est pas autre chose que la passerelle étroite et dangereuse entre la nature et l’esprit. »

J’ai erré en ses pages, incapable de m’agripper à un narrateur insaisissable, à un lieu impénétrable ou à une intrigue fantomatique. C’est que ce minuscule pavé n’est pas écrit par ou pour le plaisir mais par besoin m’est avis. Hesse, que je ne fais que rencontrer cherche à travers son personnage à exprimer ce que son être lui ordonne d’extraire : ce rejet du monde ou plutôt de la société et des gens qui la forment, amalgamés, cette horreur aussi pour la guerre et les belliqueux, cette tristesse quant à la vie à-côté de laquelle on a tous l’impression de passer, sans pouvoir la saisir vraiment et en profiter pleinement.

« Par le fait qu’une mère m’a mis au monde, je suis fautif, je suis condamné à vivre, je dois appartenir à un État, être soldat, tuer, payer des impôts pour des armements. Et, en ce moment, la faute de la vie m’a amené de nouveau, comme jadis en temps de guerre, au devoir de tuer. Mais, cette fois, je ne tue pas à contrecœur, je prends conscience de la faute, et, si ce monde stupide et abruti vole en miettes, je ne proteste pas, je fais de mon mieux pour l’y aider et je péris volontiers avec. »

Si je me suis protégé avec effort de son venin, de son mal-être, j’ai aussi pu profiter de ses élans, de ses questions et de ses expériences. Il m’a nourri de son écriture inquisitrice plutôt que belle, il m’a donné à mâcher du fond du trou dans lequel il macérait. Pour ça, j’ai dû l’accompagner, me faire à lui qui s’est imposé à moi par l’expression. Le livre, l’écrit, le texte n’est pas forcément un cadeau qu’on fait à l’autre, c’est parfois d’abord le moi qui se répand comme pour survivre. Je me suis donc rapproché de quelqu’un, homme ou personnage, que je n’avais pas franchement envie de côtoyer. Mais au moins, j’ai rencontré quelqu’un. Un quelqu’un ou un quelque chose narratif qui s’ouvre enfin parce qu’il n’a plus que ça à faire avant de crever seul dans son coin. Le rejoindre en bas fera sens quand il me fera grimper avec lui, au rideau subrepticement, dans la transe plus longuement ; mais le pauvre était tellement bas, tellement las, que la transcendance sera fugace, édulcorée par les mêmes substances qui l’emportent et le détachent de la douloureuse réalité. Pauvre petit.

« Ma vie avait été pénible, incohérente et malheureuse, elle conduisait au renoncement et au reniement, elle avait le goût de l’amertume humaine, mais elle était riche, fière et riche, souveraine même dans la misère. Qu’importait que le petit bout de chemin qui restait jusqu’au crépuscule fût, lui aussi, lamentablement perdu; le noyau de cette vie était noble, elle avait de la dignité, de la race : je ne misais pas des sous, je misais des étoiles. »

Un chemin de souffrance et d’errance qui connaît donc, à défaut de pauses, des transitions. Entre le fond du trou et ce genre d’au-delà-par-ici déliré, il y a bien quelques pages de chair. On touche rarement le fond sans le vouloir un peu, lui a fini par s’y complaire et par devenir relativement incapable de profiter des plaisirs du vivant. Par manque d’envie, par raison, par défaitisme, par excès de réflexion que sais-je, je n’en suis pas encore là. Alors dans la réalité du livre, vivre s’oblige, s’ordonne, par cet autre miraculeux venu du fond du bar et pas loin du trou, soudainement capable de lire à cœur ouvert en cet auteur-protagoniste. Dans la réalité du livre, dans le répugnant fantasme réalisé, un autre a soudainement franchi la porte d’un être pourtant tellement replié sur lui-même qu’il était devenu rabougri et vénéneux. Cet autre est évidemment une femme pour l’homme-loup, elle peut même être davantage qu’une femme, elle est un tuteur viril mais charmant qui ordonne doucereusement pour le bien du malheureux. Il s’en remet lâchement à elle comme il a abandonné lâchement la pratique de la vie.

Il apprend la simplicité, la danse, il réapprend le sexe. Tout ça lui est accordé, donné, dans un rêve littéraire soudain plus emporté. Il comprend le plaisir en quelques jours, en quelques pages.
Puis comme il se veut incapable de se les accaparer, d’évoluer avec ses envies, ses maux et son bien-être, il fuit de nouveau. Le plaisir n’a pas bon goût. Ce peut être écœurant c’est vrai. C’est un genre de drogue, c’est vrai. C’est trop, comme la vie toute entière pour un seul être, comme le monde dans sa variété, dans ses phénomènes et dans ses réalités pour un seul homme, comme toutes les personnalités, ou plutôt les moments, d’une seule identité.

« En vérité, il n’est pas de moi, même le plus naïf, qui soit un. Celui-ci représente un monde extrêmement multiple, un petit ciel étoilé, un ensemble chaotique de formes, de degrés d’évolution et d’états, d’hérédités et de potentialités. »

Tout ça est vrai. Je me sens bien étroit pour tout ce monde, je ne suis qu’un réceptacle simpliste de l’univers, à peine aidé de quelques sens et contraint dans mon unique et petite temporalité… alors je déborde et me vide, me remplis à nouveau, tente de me maintenir et trébuche et me fracasse le verre contre les réalités. C’est ainsi, ce n’est pas triste, c’est mouvant, fluctuant, c’est vivant. Lui refuse le bonheur, il a décidé que ce n’était pas aimable, il simplifie, il fait des catégories, de gens, d’artistes, de caractères, il voudrait maîtriser la complexité regroupée en une seule espèce mi-homme mi-bête. Et pour s’extraire de là, il invente un autre idéal et voudrait se réfugier entre deux mondes. Oui, pauvre petit, ça va mal finir.

Le final s’emporte entre ahurissements et extase, il retrouve les dimensions d’un univers moins égocentrique, il nous perd dans les méandres devenus couloirs souterrains d’une intelligence, à l’aide de personnages et de situations qui se délestent enfin de toute crédibilité et se focalisent sur ce qu’ils réfléchissent. D’un côté, c’est bien un cheminement qui nous a amenés par ici, d’un autre, ça fait du bien de ne plus subir cette vision-là de la réalité. Alors oui, je comprends qu’on trouve dans ces ultimes pages une belle évasion, mais je suis d’abord révulsé par la vision sous-jacente du monde et des hommes. On ne peut certes plus que fuir quand on a arrêté d’aller vers l’autre, quand on a fait de l’autre quelque chose d’unique à l’image de soi. Du moins je crois. Je crois que cette conclusion comme le reste me révolte, que cet abandon, que cette évasion me fatigue plus qu’elle me libère. Elle m’indispose. Elle m’intéresse sur le plan narratif, mais elle me blesse philosophiquement. Je me contenterai d’accorder à cet autre qui s’est épanché le mérite d’avoir communiqué.

« Cependant, en notre conscience, en notre âme, cet homme nous a tous les deux, ma tante et moi, gênés et importunés, et même, à vrai dire, je n’en ai pas encore, à l’heure qu’il est, fini avec lui. La nuit, je rêve de lui quelquefois, je me sens, dans les profondeurs de moi-même, inquiet et troublé par le seul fait qu’il existe un être semblable, bien qu’il me soit presque devenu cher… »

Je ne serai pas tendre avec le résultat, avec cet auteur ou ce personnage. Il n’a pas été tendre avec moi lui non plus. Quand je parlerai du Loup des steppes, j’aurai des choses à dire tout comme lui, du bien et du mal, et des questions poindront, des doutes m’assailliront. En parler sera une expérience comme le lire l’a été. Elle sera multiple, à la fois noire et colorée, malheureusement édulcorée. Elle sera certainement écourtée, parce qu’on approche pas du sens de son existence trop longuement, sans se perdre en lui. Alors on l’aborde, on le hume, on le caresse, on se contente de le frôler… à moins de se donner de nouvelles clés et une nouvelle temporalité à l’aide de ces substances qu’on ingère bien qu’ingérables. Je préfère garder mes esprits et toutes les simples capacités de ma compréhension, et continuer de me construire le monde, ou de le creuser, à ma manière.
Je ne suis pas sûr de réussir à ne pas le haïr comme ce loup le fait, peut-être me mettrai-je aussi à l’écart pour mieux le toiser et le cristalliser en fragments de certitudes issues d’on ne sait où.

Toujours est-il que je ne suis pas lui, que son dégoût autant que son bon goût m’ont écœuré, même s’ils m’ont emporté dans des contrées inexplorées. Alors je continuerai de me protéger de son identité, de son caractère, de sa lâcheté, mais je reviendrai, aussi, attiré par ces paragraphes et parfois ces quelques pages qui m’ont apporté quelque chose de plus ambivalent, de plus subtile, de plus vrai. Et quelle que soit son honnêteté, je m’approcherai en restant moi-même pour ne pas finir par parler de lui comme d’un Immortel. Ces momies, comme lui au fond de son trou, puent la mort.

« Il est vrai que tout bouleversement, toute souffrance, provoquaient immédiatement en lui […] le désir de s’y soustraire par la mort. Mais, peu à peu, il transforma ce penchant en philosophie utile à la vie. L’accoutumance à l’idée que cette sortie de secours lui était toujours ouverte lui donnait de la force, le rendait curieux de goûter les douleurs et les peines, et, lorsqu’il se sentait bien misérable, il lui arrivait d’éprouver une sorte de joie féroce : « je suis curieux de voir combien un homme est capable de supporter. Si j’atteins à la limite de ce qu’on peut encore subir, et bien, je n’ai qu’à ouvrir la porte et je serai sauvé ! » Il existe beaucoup de suicidés qui puisent dans cette idée des forces extraordinaires. »

« Il a une conscience plus claire que les bourgeois du but que représente l’épanouissement de l’homme ; pourtant, il ferme les yeux. Il refuse de voir que le fait de rester désespérément accroché à son moi, de rejeter désespérément la mort conduit inévitablement à une agonie éternelle, alors que savoir faire face à la mort, se dépouiller de tout, s’abandonner au changement conduit à l’immortalité. Il vénère également certains immortels plus que d’autres : Mozart, par exemple. Mais au bout du compte, il pose toujours sur celui-ci un regard bourgeois et se montre enclin, tel un maître d’école, à attribuer sa perfection exclusivement à son génie de la musique. Il ne s’aperçoit pas qu’elle est le résultat de la grandeur de son dévouement et de son acceptation de la douleur ; qu’elle découle de son indifférence aux idéaux bourgeois, de son aptitude à endurer cette solitude extrême qui réduit l’atmosphère enveloppant l’être souffrant, l’homme en devenir, à un espace vide et glacé : la solitude du Jardin de Géthsémani. »

« J’écartai le verre que l’hôtesse voulait remplir et me levai. Je n’avais plus besoin de vin. La trace d’or avait fusé, j’avais retrouvé le souvenir de l’éternité, de Mozart, des étoiles. J’avais de nouveau une heure à vivre, à respirer, à exister, sans crainte, sans honte, sans souffrance. »

« Il est peut-être difficile de se pendre, je n’en sais rien, moi! Mais vivre est tellement plus difficile ! »