Les damnés

(deuxième partie)

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Dead forest, par Brooke Raymond, sous C.C. BY‑SA

On était là, à pleurer ces humains dissipés en un instant. On n’avait toujours pas compris. Les gradés découvraient ce qu’ils venaient de faire, alors eux comme nous avons retenu notre souffle. C’était donc à ce point ? Nous étions donc capables de cette atrocité-là ?

Éradiquer une ville n’avait pas suffi. Ces sacs à merde s’étaient donné les moyens d’effacer des pays. Ça s’est fait dans un claquement de doigts. Pfiout, et puis plus rien.

Le vide s’est répandu rapidement. L’équilibre qu’on voyait bien foutre le camp, s’est brisé en un instant. Nos sens ont constaté ce que notre intelligence n’avait pas osé réprouver. Le désastre.

Brûlés, déchirés, asphyxiés, décomposés, les personnes, les animaux, les forêts. Surface terrestre aplanie. Impossible de distinguer la terre des étangs et des rivières. Un gros tas de boue desséchée. De là s’est installée l’odeur, une odeur de rance qui a remplacé toutes les autres. Les couleurs se sont affadies en même temps que le ciel s’est terni. Nous perdions le goût, des nourritures dont la circulation a cessé, et celui des autres ; enfin pas tout à fait, puisqu’on a fini par s’entre-dévorer.

L’amour n’y a rien fait. C’était trop compliqué. C’était le miroir de soi dans le plaisir de l’autre. C’était à deux mais c’était difficile et douloureux. C’était pourtant tellement bon en comparaison de maintenant. Aimer n’a plus aucun sens désormais. La capacité à croire en l’autre, à se déverser en lui, à s’y réfugier ou à y trouver l’élan de la vie, s’est évaporée comme l’eau avec la possibilité de survivre. On trimbalait nos bras en moins, nos jambes en moins. J’en ai vu ramper encore tandis qu’ils se faisaient grignoter. Nous étions damnés. Si bien que beaucoup se sont donnés la mort avant de la subir.

Pour eux, il fallait que ça s’arrête encore plus vite.
Mais tant qu’on souffre, on n’est pas tout à fait rien.

Alors on a crié tout notre soûl, on a frappé de toutes nos forces.
Le bruit et le chaos, c’était beau.
C’était mieux que rien.

J’ai massacré dans un dernier souffle, pour les dernières ressources, pour respirer une dernière fois.

Mes sens à présent déclinent.
Je ne sais plus rappeler le chant des oiseaux…
Ils fuient avant mon esprit.
Mais lui ainsi que le ciel, ne sont plus ce qu’ils étaient.
Ils sont si bas… si chargés.
Ils m’écrasent.

Résister quelques secondes encore. C’est grotesque, mais je veux préserver mon identité jusqu’au bout. Je veux rendre en vomissures jusqu’à la dernière goûte d’énergie qui nous animait.
Le temps de bien ruminer tout ça, de revoir en boucle nos erreurs…
J’ai la haine.
J’ai mal.
L’extérieur de moi s’efface…

J’espérais m’exprimer. J’espérais les toucher, les atteindre comme je l’avais atteint elle, qui n’est plus qu’une idée. L’idée de quelque chose d’un peu différent de moi et de dedans, d’un peu moins sombre, d’un peu moins méprisable aussi.
La douceur est là, incrustée entre les échos de ma personne et de mon passé, comme une perle mémorielle ciselée.

Ça fait maintenant trop longtemps que je n’ai plus bougé…

C’était mes dernières minutes, les dernières élucubrations d’un des derniers.
On ne reviendra pas, on n’existera nulle part ailleurs.
On s’éteint.