Les élucubrations du cétacé

[Un photomontage d’un homme regardant, depuis un lac et sur un ponton, l’horizon et le ciel chargé de nuages blancs et roses à travers lesquels apparaît la silhouette d’une baleine.]

Flying Whale, par Triet Do, dans le domaine public

L’envie d’écrire.
Elle se faisait rare, me laissant seul dans la sombreur.
Et puis ce soir elle est. D’elle-même arrivée. Bien présente.
Ne reste plus qu’à trouver quoi. Qu’écrire enfin, qu’écrire encore.
À force de sécher, je vais m’effriter, m’évaporer avec cette pluie de juillet.
Elle n’a pas arrêté. Jusqu’à aujourd’hui.
Si j’associais mon parcours à des signes, je pourrais dire que cette pluie m’a aidé. Ou bien qu’elle m’a bloqué. Qu’aujourd’hui comme le soleil, je m’y remets.
Difficilement, péniblement.
Un mot devant l’autre, je me rééduque. Encore un truc que je choisis de faire seul.

La solitude, c’en est un de sujet. Un sujet inépuisable, universel.
On se sent seul alors qu’on est entouré. Ceux qui crèvent sur le trottoir sont déjà morts parce qu’abandonnés. Et moi je passe à côté. Je me rassure en m’expliquant que je n’y suis pour rien. Décidément, quelle lâcheté. À force de ne pas faire de bruit, de ne pas gêner, de ne rien risquer, je vais finir dans le même silence que ces mecs qui ne sont pas forcément pas complètement étrangers à leur situation.

Être au bon endroit, au bon moment. Ou ne pas l’être. Manquer quelque chose, manquer quelqu’un surtout. Manquer une rencontre, qui aurait tout changé. Parce qu’on a hésité. Parce qu’on s’est concentré sur quelque chose qui n’avait aucune importance, et que ça nous a empêché de lever les yeux, de regarder et de voir. De la voir elle, de le voir lui, de saisir cet événement, ce mouvement, et de pouvoir alors choisir de l’occulter ou tout à l’inverse de s’y frotter.

C’est mauvais.

Peut-être que produire quelque chose de correct chaque jour m’est impossible.
Je dois attendre d’avoir vécu et digéré pour avoir quelque chose à formuler. Mais ça fait des années, presque trois décennies, que je vis, et que la plupart du temps je garde pour moi. J’ai aussi parfois ouvert ma petite grande gueule. Ma grande gueule par intermittence, qui s’ouvre quand c’est vraiment nécessaire.

C’est mauvais.
Je devrais arrêter. Réessayer plus tard. Mais la musique vient de s’emballer. Je veux en profiter, la saisir elle qui ne me parle qu’à moi, contrairement à toutes ces opportunités qui m’effraient parce qu’elles semblent s’adresser à tout le monde et que je me dis n’être personne.
Encore de l’absurde. Rythme et riffs auxquels j’adhère, contrairement aux Doors qui m’endorment et m’encrassent les tympans. Petits tambours organiques réveillés par les jouissifs sons de Brand New. Depuis dix ans, et encore maintenant.

Je me rappelle avoir découvert la qualité de leurs deux premiers albums en Italie. J’y voyageais, et le soir venu, plus ou moins longtemps avant de dormir, où quand c’était impossible, j’écoutais, et ça me parlait. Ça me parlait vraiment, comme rarement la musique avait pu me parler auparavant. Je n’entendais pas grand-chose aux textes, mais les sonorités, les mélodies, leur agencement, me narrait davantage sûrement que ce que m’auraient dit les propos. J’ai été capable de saisir un moment, et puis à force de réécouter, ça s’est perdu. Ces apparitions sont éphémères. Le plaisir acoustique l’est.

C’est un peu moins mauvais.
Mais qui tout cela pourrait-il bien intéresser ?
Je ne m’intéresse pas moi-même. Et pourtant, je dois persévérer. Je dois frapper ces mots à l’aide du clavier. Parce qu’un peu plus loin se trouve une nouvelle réponse, après les nombreuses questions, après le ressassement.
Quand je regarde les vagues, pourtant, je n’apprends rien. Elles répètent éternellement le bruit du vent. Et ça ne retourne rien en moi. Mais je n’ai peut-être pas regardé assez longtemps. Rester, des heures durant, à ne rien faire d’autre que de sentir le remous des eaux. Elles viennent de si loin, mais paraissent là. Elles bougent, mais je n’en vois pas la vie. Je la sais, on me l’a montrée. Microscopique et plus rarement gigantesque.
C’est toi la baleine.
Diantre, te revoilà !

Tu apparais pour ne rien dire. Autant rester caché. Reste couché, sale cachalot.
Voilà que je me parle à moi-même. Si ça devient récurent, il va falloir s’inquiéter.
Arrête donc de t’inquiéter. Laisse-toi aller.
Oui. Merci. S’il te plaît, laisse-moi aller.
Laisse-moi dériver avec les courants. Ceux du son, les marins, ceux de ma pensée.
Quels marins ?
Non, les courants marins, pas les marins.
Et alors ?
Je faisais référence à la mer. Je m’emballais, j’essayais d’agrémenter. Je persévère.
Tant mieux pour toi.
Tu n’es décidément pas facile aujourd’hui.
Désolé, je suis fatigué.
Oui, l’on dort mal en ce moment.
Réveillés par le jour chaque putain de matin ! J’ai pourtant bien le droit de me coucher à 3 heures du matin !
Matin marin ?
Martin le marin ?

Encore un blanc. Alors que je fais tout pour noircir.
Tu n’as qu’à prendre le soleil.
Il me rougit. Me brûle, la peau, et les yeux en début de ma nuit. Il me brûle et j’ai mal. J’ai beau tenter, chaque année, d’en faire un allié, il me repousse sans cesse.
Alors l’été n’est pas notre saison préférée.
Loin de là. On préfère le vent, le froid, la pluie, les feuilles mortes qui virevoltent, la boue et la neige.
Mais le sec aride, le feu partout projeté, quelle putain de plaie !
Ça me rappelle d’aimer les arbres.
Parce qu’ils apportent l’ombre. Les pauvres sèchent à ma place.
Mais eux, souvent, sont mieux apprêtés pour le bain brûlant de l’été.
Quelle force, quelle sérénité.
Quand je pense à la dureté, à l’ampleur de certains troncs…
Le plus raide des phallus, en comparaison…
Pipi de chat.
Ne m’en parle pas.
De quoi donc ?
Non, je veux dire… c’est une expression. En l’occurrence, elle devait me permettre de dire que j’étais d’accord.
C’est absurde.

Encore un blanc.
Oui…
Restons-en là.
Oui. Restons-en là pour cette fois.