Les épais murs de béton

On était sorti se promener, comme cela nous arrivait. La fraîcheur de la nuit, la tranquillité des rues vidées. J’avais l’habitude de marcher autant que possible au milieu de celles-ci, même de jour, en protestation. Toutes ces voitures, tous ces conducteurs, les gaz d’échappement que je respirais dès que je mettais le nez dehors, ça m’horripilait. Au début, elle s’en inquiétait, puis elle m’avait rejoint et alors je n’étais plus seulement le roi de rien, j’avais une reine à mes côtés. On traversait le centre, les volets tous étaient fermés, on profitait du silence, ensemble. On arpentait les sillons entre les champs alentour, éclairés par la lune et les étoiles, éclairés par les villes avoisinantes, comme des chats. Parfois, le bruit d’un animal, des sangliers, des rongeurs, et peut-être des chats, justement, qui leur courraient après. À force, on avait appris à bien connaître les lieux. Je me repérais quand même un peu mieux qu’elle, il arrivait cependant qu’elle me détrompe. À un endroit que nous n’avions jamais vu de jour, régnait une ambiance différente de celle de la ville et des champs. Une ambiance lourde, qu’on n’évitait pourtant pas. On venait longer ces interminables murs de béton qu’on pressentait épais de plusieurs mètres. On les longeait le temps qu’on les supportait. À la maison, j’avais regardé sur la carte, mais pas trouvé à quoi ils correspondaient. Quelques fois, on avait dépassé un portail anormalement grand lui aussi. Nous n’étions jamais allés bien au-delà. Ce soir-là, nos jambes nous portaient, on avait passé l’un et l’autre une bonne journée. Ce soir-là, le portail était resté ouvert.

On s’en était rendu compte quelques mètres plus tôt. On avait hésité un instant, on s’était regardé, j’avais souri, on avait pris notre courage à quatre mains et on avait continué d’avancer, plus lentement, fixant cette entrée qu’on supposait… et qui tardait à se révéler. Dans ce silence, j’entendis son souffle à elle soudain changer, j’entendis presque son cœur se soulever. Elle avait aperçu ce que je ne pouvais voir tandis que je la fixais elle. Et c’est alors qu’elle disparut. Quelque chose avait frappé et l’avait emportée. Cette chose s’était déplacée si vite et si prêt que j’en avais mécaniquement reculé puis trébuché, au lieu de m’interposer. Et le temps que je rouvre les yeux, plus rien, plus de moitié, à nouveau plus un bruit. J’avais cessé de respirer, cessé de vivre. Je savais, savais que je ne la reverrais plus jamais. Puis il avait fallu se relever, et se décider. Vérifier, au risque d’être à mon tour emporté, ou me retourner pour fuir. Dans un cas comme dans l’autre, je me savais perdu. Aussi je m’armai d’un courage que je n’aurais pas soupçonné, et fis le pas qui me séparait du gouffre. Dans cette nuit encore assombrie par les murs, je compris une absence, tourbillonnante et invisible, une absence qui, plutôt que de m’éjecter à mon tour, m’attira avec la même violence instantanée que celle qui avait happé ma compagne. Je fus écartelé et tout en même disséminé, en ce monde et dans l’univers tout entier. Explosé, exfiltré à la vie : la mort elle-même n’avait visiblement pas eu le temps d’intervenir, et ma conscience était restée intacte, aussi pouvais-je réfléchir et dire mentalement, si ce n’est que plus rien d’autre n’existait. Rien ou presque, car en moi, quelque part en ce semblant de moi, persévérait le souvenir des paysages et de son visage à elle. Le mien m’était étranger, tandis qu’elle restait ancrée. J’attends depuis lors, vagabondant sur des terres immatérielles mêlant, entre les rayons d’un soleil nocturne sans aube, la chair et les sons au doux mouvement des herbes folles. Je l’entends respirer. Souvent, il me vient l’idée de la caresser.

[Deux spirales roses fuchsia, l’une sur l’autre, se fondant au centre dans le bleu sombre d’une image à l’horizontale, fabriquée à l’aide de l’outil informatique et de formules mathématiques pour visualiser un ou plusieurs trous noirs et qui, pourtant, m’apparaît presque organique, car constellée de mouvements, d’accents dans les traînées et le flux. Imperfections qui, dans cet ensemble de couleurs inhabituelles, m’hypnotisent. J’y vois aussi, de dessus, deux fleurs émergeant du néant, qui aussitôt n’en constituent plus qu’une seule du fait de ces traînées qui les enveloppent, mais il reste dans tous les cas cette tache noire au centre, qui scinde en même temps qu’elle participe d’une symétrie, et rappelle ce dont il s’agit : une simulation, la simulation de trous noirs, rendus visibles.]

Spiraling supermassive black holes, par NASA Goddard Space Flight Center, sous C.C. BY