L’incompétence au bonheur

Blocage. Envie d’avancer sur mon projet mais incapable de m’y mettre (?!)… m’allonge sur mon lit, je m’auto-saoule, m’auto-choque, je ne me comprends-pas… je tente de sonder mes envies, rien ne vient, ferme les yeux… et puis m’aperçois que je frôle mon bras avec mes doigts, et là je comprends. Du moins j’ai l’impression de percevoir une évidence minutieusement mise à l’écart.

[Une personne est assise sur un banc, non loin de l’eau, dans le jardin public d’une grande ville comme désertée, plongée dans une brume soyeuse. La silhouette obscure de cette personne, une femme d’après ses cheveux, photographiée de dos, est encadrée par deux troncs fins de petits arbres aux feuilles en dentelle. Elle est seule, ne semble attendre personne, mais semble aussi sereine et paisible dans cette ambiance froide presque monochrome.]

Lo que me queda es esta ciudad, par Zyan, sous C.C. BY

Détruire ce mythe de l’autonomie

Ce qui me manque, c’est une présence. Ce qui fait que je ne trouve pas l’équilibre, malgré le divertissement, les projets, les objectifs, l’alimentaire et tout ce reste qui fonctionne à peu près au moins, c’est ce truc qui ne fonctionne pas du tout, c’est ce manque, ce manque intime, corporel, émotionnel, qu’on lie à l’amour à tort ou à raison, ce manque d’une personne présente pour moi, présente avec moi, capable de m’accueillir à l’occasion, capable de m’apaiser.

Je peux m’évader, oublier, grâce à tout ce qui encombre la vie, mais le fait est que je n’ai l’impression de vivre réellement qu’en compagnie de certaines personnes, à certains moments. Hier, il y avait un peu de ça, mais j’ai appris à tirer un trait sur hier, comme j’avais appris à tirer des traits sur le magnolia.

J’ai appris à être seul.

On m’a forcé toute ma vie à être seul, à être autonome, parce qu’on serait malheureux si on ne l’était pas. Quelle connerie, c’est de l’ego, c’est de la peur déformée en barrière brandie, de la peur devenue prétention, c’est malhonnête, c’est croire qu’on peut vivre de soi-même. Je peux dire aujourd’hui que, malgré mon autonomie, malgré toute mon énergie et mes projets et le fait d’essayer, je ne suis pas heureux.

Alors que tous ceux qui m’ont inoculé cette idée et m’ont contraint, par leur absence, leur manque de considération, d’intérêt voire de respect, à battre du vide et à m’y fondre, aillent se faire foutre.

J’ai ma responsabilité dans tout ça : c’est aussi bien sûr de ma faute si je suis seul, et même solitaire quand j’envisage une compagne ou un enfant comme des gênes et non comme des partenaires. Je les appréhende comme des contraintes qui m’empêcheraient de produire, d’avancer. Horrible, absurde. Aujourd’hui, je comprends être seul et je ne peux plus qu’accepter que c’est bien à cause de cet état que je n’avance pas.

Vers une reformula­tion de soi

J’ai surmonté le blocage en affrontant la réalité, puis par cette écriture qui me répare en (m’)apparaissant, mais ça ne résout pas tout. C’est un bon premier pas, à ne pas oublier, mais que dois-je changer en moi, dans mon comportement ou mon tempérament, pour approcher davantage ou permettre qu’on m’approche davantage ?

C’est en rapport avec les obsessions décrites plus tôt ce mois-ci. J’ai constaté faire régulièrement de mauvais choix, m’enfermer dans des idées impraticables.

Suffit-il de laisser leur chance à certaines personnes ? Me faut-il les regarder autrement ? Mais alors avec quels yeux, avec quels sens ? Comment contourner les déformations issues de mon éducation, d’un vécu sur lequel je ne pouvais pas encore prendre de recul et qui a comme incisé mon ADN ? Lentement, profondément, exécution du temps dans le rapport à l’autre, 15 années au moins, jusqu’à l’overdose, jusqu’au rejet par mon organisme souillé, débordant de conceptions formées par d’autres, formatées.

Je n’ai pas fini de vomir. Je commence à peine à comprendre. Dix ans pourtant que je tente de me forger, de reformuler avec ces mots, tellement précieux parce qu’ils sont miens. Parce qu’ils viennent d’en moi et me transforment en devenant quelque chose à l’extérieur. Il est temps que je commence à les exposer pour qu’à la lumière ils m’éclairent vraiment. Pour qu’à la lumière du jour et des regards ils éclairent et défigurent mes tripes. Je dois devenir avec eux et ne pas accepter ce plein de rien. Je ne veux pas étouffer dans le néant. Je veux respirer dans l’échange.