L’ombre millénaire

Il sortait de chez son ami où il avait récupéré un vêtement qu’il avait oublié là quelques jours auparavant. Son ami l’avait déposé dans un sac plastique à peine assez grand et y avait ajouté un rouleau de printemps, lui-même saucissonné dans un film plastique transparent. Il ne lui restait que quelques mètres à faire pour regagner la rue, lorsqu’il aperçut dans la nuit ce vélo d’intérieur qui attendait dans la cour de l’immeuble depuis des semaines, depuis des mois peut-être. Il alla s’y asseoir. Il fit pendre le sac au guidon, posa ses pieds sur les pédales. Il observa alentour. Le damier clairsemé des appartements éclairés dans les masses de béton qui le cernaient l’avait toujours fasciné. On n’y voyait la plupart du temps rien de ce qui se passait à l’intérieur, comme s’ils étaient vides et participaient en fait d’une supercherie grandiloquente à la Truman Show. Ce film l’obsédait depuis qu’il l’avait vu lorsqu’il était adolescent. Il le narguait de-ci de-là pour lui rappeler que cette réalité n’avait aucun sens, qu’il en était peut-être le seul protagoniste. Ce qui ce soir du moins était certain, c’était le trouble qui l’habitait. Cet ami qu’il venait de quitter, il l’avait rencontré au travail il y a quelques années. Il était devenu ce père qu’il aurait aimé avoir, car il était juste et simple. Il avait son caractère, il se froissait de peu et sa rancune était alors tenace, mais entre eux, ça ne s’était jamais produit. Sur ce vélo, entre les tours, il était pourtant seul, et chez lui, en rentrant, il le serait encore. Tant et si bien que même lorsqu’il était entouré, il continuait de se sentir seul. Il avait été trahi et abandonné par quelques personnes importantes, comme n’importe qui d’autre sans doute, mais lui n’avait jamais réussi à dépasser ces événements. Isolé, il le fut encore davantage en voyant apparaître la chose devant lui. Son souffle coupé se perdit en écho dans les environs. C’était une présence au semblant de visage diaphane, frémissant dans la pénombre, surmonté de cheveux sévèrement tirés vers l’arrière et qui souriait à s’en déchirer la face. Deux perles fuligineuses y opéraient un sinistre examen. Le reste était en filigrane tendu, incorporé à la nuit, s’extirpant d’elle par là, juste devant le vélo. Cela sentait les excréments, la vase, la sueur, les cendres et le sang, et ça se rapprochait si lentement qu’il était presque impossible d’en percevoir le mouvement. Pourtant ça grandissait, avec la peur qui devenait effroi. Il ne prit conscience des seringues que tardivement. L’une, emplie d’un liquide verdâtre, pointait vers son cou depuis le côté, l’autre, pleine d’un liquide jaune fluorescent, visait son cœur. Le désordre en son sein se transforma en parcelle de l’espace intersidéral, où le froid était absolu. La selle usée du pseudo-vélo le raccrochait à ce qui restait du monde d’avant. De là, il entendit percer sa voix : « …ne me faites pas de mal… ». La face et les pointes continuèrent de le presser, aussi finit-il par les écarter du mieux qu’il pût en se retirant brusquement, mais déjà, l’ombre le submergeait.