Marcel

L’air est frais, le vent apaise la brûlure de ces jours de soleil. Mes pieds fauchent le sol bitumineux, je cours à travers champs, comme chaque matin ou presque. Quand les cloches que sonne la petite église à côté me réveillent, je me lève et je sors. Courir m’aide à dépasser mes problèmes. Je me focalise sur l’exercice, sur mes muscles, mes os, mes articulations, ma peau, mes sensations. J’oublie mes émotions. Bien sûr, les pensées m’assaillent sur la durée, dès que l’effort devient pénible et comme pour l’occulter, et tant qu’il ne l’est pas trop, car alors il prend toute la place.
Je ne remplace pas une souffrance par une autre, je m’exerce tandis que par ailleurs je subis. Ces satanés aléas de la vie. Cet exercice du corps donne du sens à ce qui n’en a plus.
Lorsque je le possède tout à fait, ce corps, j’ai l’impression d’être à ma place, d’avoir raison de continuer à vivre, d’être présent par ici qui m’échappe.

J’attaque cette deuxième montée du parcours qui marque le début de son dernier tiers. Là-haut, là où ça commence à redescendre ensuite et où je ne vois plus que le ciel au-dessus, apparaît le nez d’un bus. Il diffère de ceux de la région, par ses couleurs et par sa forme. Celui-là pourrait venir d’une autre époque avec sa taule cabossée et rouillée. Il ralentit, et mes foulées me rapprochent peu à peu de lui. Il s’arrête. Personne sur cette route hormis ce bus, son conducteur et moi. Le vent s’agite ; mon cœur aussi. Mes foulées perdent de leur évidence.

Ça fait des mois que je cours par ici, c’est la première fois qu’un véhicule s’arrête en pleine route au beau milieu des champs. Une cinquantaine de mètres me sépare de l’engin quand j’entends la porte s’ouvrir. Je voudrais accélérer, mais cette déconcentration m’a fait perdre mon souffle, et je ralentis. Un homme sale apparaît dans l’herbe qui longe la voie. Il reste à sa place, semble contempler le paysage. Je m’arrête à mon tour. La terre, les arbres, l’eau de la rivière qui coule en contrebas, le gris du ciel et les nuages blancs nonchalants. Il tourne son visage vers moi et me fixe. Il se tient debout, mais son corps est voûté et sa tête penchée. Il n’affiche aucune expression, pourtant ses yeux brillent. Je me demande ce que mon corps haletant dit de moi, s’il montre mon hésitation. Mollement, il tourne maintenant le sien et découvre son profil droit. Je vois la batte tordue qu’il tient au bout de son bras pendant. Quelle est cette absurdité ? Quel est ce personnage débarqué dans la réalité que justement je m’accaparais ? Je ne sais dire s’il approche terriblement lentement ou si je perçois le temps différemment. Je me rends compte, tandis que la peur s’instille en moi, que je n’avais rien ressenti depuis la rupture. Je reste coi malgré l’orage naissant. Au plus profond de mon être… la lumière diminuée, le vent qui encore s’amplifie, qui m’habille de frissons sur la transpiration… Quand enfin je reviens, il a déjà parcouru la moitié des quelques dizaines de mètres qui nous séparaient. Ses yeux sont toujours enfoncés dans les miens, mais il sourit désormais. Son visage est affreux, déformé par le plaisir. Un éclair blanc, seul, fulgurant. Alors je comprends et m’élance. Pas de demi-tour : je fonce droit, et le contourne de peu. J’entends son rire tonitruant précéder le coup de tonnerre et je sens, je le sens se mettre en mouvement. Il me pourchasse. Me voilà, coureur récurent, devenu proie, et mon cœur qui pompait déjà fort s’emballe davantage. J’ai du mal à maîtriser le flux de ma respiration ; inspirer, expirer ; en vain ; inspirer, expirer ; ça ne fonctionne pas et forcément, un horrible point me bouleverse le côté. Quelle merde ! Un autre éclair, il me pourfend, j’entends les grognements de plaisir et de haine de la bête derrière moi, mais je ralentis, et le tonnerre à nouveau, qui me fait vibrer l’intérieur. J’ai atteint le point culminant du parcours, j’entre dans la descente mais la vrille près du ventre est trop intense, alors je quitte la route sans fin et coupe en direction de la rivière. Je jette un œil dans mon dos, le temps de remarquer l’ouverture immense qui lui sert de sourire et ses dents n’importe comment. Il prend son temps. Il savoure. Son corps bien que difforme se meut sûrement, c’est le mien qui se traîne ; mes pieds s’enfoncent dans la terre – est-ce du Colza tout autour ? – le froissement s’atténue, j’accélère, il vocifère en même temps qu’il rit. Je suis si près de la rivière, quand son corps m’atterrit dessus. Le choc me ruine les côtes, je mange de la terre en m’y vautrant, parviens à me retourner, il brandit sa batte, je cogne en premier et le repousse du pied et de la jambe ; ce qui me reste de force, ce qui m’anime de survie, l’éjecte même un peu et il beugle ; le temps de me relever plus ou moins et de m’élancer une dernière fois ; un éclair fuse, un impact froid sur mon crâne qui soudain me brûle tout entier ; je sens à peine l’eau me submerger.

Des cheveux blonds, irisés dans la lumière solaire qu’ils diffractent, un champ, de magnifiques tournesols, elle est là, nous sommes ensemble, nous échangeons, heureux, les éléments, ceux du ciel bougent vite, nous glissons sur le côté du champ, je vois, j’entends, je suis bien mais… une douleur dans le crâne… respirer, il me faut respirer. J’ai la bouche pleine, le nez tout autant. J’ouvre à nouveau les yeux, sur un monde diffus, j’entre en contact avec un sol dur, rocailleux. Réflexe : pousser, m’étendre me jeter, et je perce à l’inverse des reflets en surface. Il pleut. Il vente. Je tousse, je recrache l’eau, je suis dans l’eau, dans l’eau de cette rivière dans laquelle j’avais chuté, et il y a ce monstre à mes trousses qui… semble avoir disparu. Rêve étrange. Je le cherche. Je me touche le crâne : il coule, il fuit, ça saigne et mon sang se mêle à l’eau. L’été n’aura jamais été si liquide. Où donc est-il ce barbare ?! Nulle part. Je rejoins la rive opposée, là passe une petite route sinueuse longeant le cours d’eau. J’ai l’habitude de la parcourir, en dernier tronçon de ma course ; mais cette fois mes jambes sont trop lourdes, lourdes comme l’eau qu’on porte et le vent s’acharne contre moi. Je suis trempé, frigorifié… j’ai froid et j’ai mal ; mes pensées prennent la forme et la couleur de la masse nuageuse oppressante ; je vois flou ; et je crie, bordel, je crie de toutes mes forces ! Je hais les dieux, ces dieux cachés derrière ces vallons et ces cieux, et les humains tous fous plus encore ! Alors, malgré la douleur, le désespoir presque, mes jambes s’actionnent ; elles s’activent et même je cours, je cours encore, je cours toujours, je prends mes putain de jambes à mon putain de cou et je fuis je vais, tout en même temps je force, j’impose, au hasard aux éléments, je crie encore et même je pleure, je chiale des larmes, abondantes comme la pluie sur le bitume plat. Sur lui, si rigide, trop plat, tellement rigide et si violent sous mes pieds, je retourne à l’eau, aux eaux, celles en dehors, celles en dedans, celles de ma naissance, je suis être aqueux, marécageux, qui court en flaques sur l’urbanité dans des champs saccagés par les routes. Je suis matière organique en mouvement, prête à tout pour vivre, pour survivre. Je suis homme en chair, homme du temps, homme du souffle sans fumées, homme en sang et épuisé – qui s’écroule maintenant. Entre la pierre et le sang, au seuil du foyer, ou peut-être ailleurs, au beau milieu de nulle part… On s’en fout je ne sais plus, ça n’a plus d’importance… rien n’a plus d’importance.