Néant cerné

[Un mur de béton, photographié légèrement de côté, un sol carrelé dans le même gris, et une ouverture au format porte standard dans le mur, très parfaite, qui ne laisse apparaître que l’obscurité ou presque.]

untitled, par Kevin H. Chung

En l’occurrence, c’est probablement la photographie qui donne toute sa saveur à ce qui nous apparaît à travers elle. Son contraste notamment, tel qu’un gouffre béant de noir ciselé apparaît en son cœur, tout juste animé de deux ou trois traits de lumière diffuse. La perspective fuyante vers la gauche, d’une découpe dans le mur en haut, d’un angle au pied du même mur en bas. Et la tonalité grise, qui oublie presque la lumière au profit de la texture, du motif et de l’esthétique. C’est une image froide encore, ponctuée seulement de cette illustration sur bouton carré. J’ai hésité puis je me suis décidé, c’est un cintre. Mais peu importe que la pièce derrière le passage soit un vestiaire puisque, dans l’univers de cette photographie, la pièce n’existe pas. La réalité y est, à mes yeux naïfs, submergée par tout ce que raconte l’image – et ce qu’elle ne raconte pas mais que je me dis quand même.

À nouveau, le béton qu’on trouve rigide et particulièrement froid, se révèle ici nuancé et constellé, de trous certes, de microscopiques reliefs aussi, mais de transitions enfin, entre les dalles. Sur la droite, ça fuit presque de ciment. Et s’il n’y avait pas ce relief de lumière en haut de l’ouverture centrale, je croirais volontiers que ces briques de béton sont bien plus épaisses qu’elles le sont. La réalité me dit peut-être cela, mais je continue de croire, y compris après l’avoir écrit, que ce mur est de l’ordre de l’incassable, de l’infranchissable, qu’il est solide comme des mètres de matière dense et lourde seuls peuvent le permettre.

Ce petit encart, cette signalisation à un mètre du sol environ, continue de me laisser perplexe. Je la trouve trop basse, à la fois trop explicite (parce qu’on est habitué à sa signification) et pas du tout assez. Dans l’absolu, ce pourrait être le lieu d’une exposition de cintres, ou cette information pourrait avoir été déposée là par erreur, car à travers la photographie, sincèrement, je ne peux rien envisager d’autre que le néant au-delà de l’ouverture. Du coup, je veux faire de ce cintre un bouton d’un genre d’ascenseur, qui ne ferait que monter. Ce ne serait pas un mécanisme qui nous déplacerait, mais l’espace lui-même qui s’emporterait et nous ferait accéder à un autre monde encore, un monde qui dépasse la transition photographique, qui transgresse le nôtre par le biais de cette image numérique et terne, un monde à la fois effrayant et reposant, un enfer sans flammes et sans diables à fourches et cornes : un enfer silencieux, labyrinthique et solitaire. Un enfer à l’image de notre monde, en réalité, qui propose ces endroits cernés de béton perforé et résume l’information et la communication à des pictogrammes douteux.

Mais à force de m’attarder sur l’image, j’en ai décelé la lumière. Elle apparaît par opposition, grâce à son ombre. Par-dessus le gris blanchi du mur, apparaissent délicatement ces ombres, en poutres et inversées par rapport aux lignes de fuites. Il y a les deux plus flagrantes : celle qui traverse le cadre par son centre et plonge dans l’ouverture par son coin gauche pour en ressortir par la droite, et celle qui l’accompagne plus bas. Il semblerait qu’une poutre verticale accompagne celles-ci, près du bord gauche et peut-être même qu’un toit vienne occulter le coin en haut à droite de l’image. Bizarrement, ce sont ces ombres qui me rappellent le mieux la lumière extérieure, que le béton engouffre par ailleurs dans sa solide teneur.

Le sol ne me dit rien. J’hésite entre la texture et le lisse, probablement compensée par l’artefact numérique et le contraste accentué… En symétrique de ce sol en revanche, je me noie dans ce qui n’est pas un plafond mais qui apparaît subrepticement comme tel lorsque je considère cette démarcation du béton et seulement elle. Ce qui je crois reste le mur se plie alors et s’affaisse pour former comme un nouveau plafond. Et mes yeux et mes sens, cumulés au cadre et à l’image, tout ça alors me trompe et m’interroge derechef. Qu’est-ce que je vois, au fond ? Qu’est-ce qu’on comprend, bordel ? Y a-t-il une vérité dans tout ça, est-ce que parce que l’endroit existe (puisqu’il a été photographié, si je m’attache à la logique), ces murs ont une existence incontestable qui peut se vérifier in situ, ou bien, transformée par l’image plate et son insuffisance et par mes sens et leur insuffisance, cette réalité n’est-elle plus qu’éphémère ?

Le fait est que je ne verrai jamais de mes yeux rapprochés et dans son espace matériel cette réalité. L’image m’est apparue, comme tant d’autres, sur le web, et je ne saurais en récupérer l’auteur ni le contexte. Mais quand bien même, je n’irais probablement pas (encore qu’un travail de réappropriation après ce genre de réflexion serait certainement intéressant). D’une certaine manière donc, et parce que je le veux bien, cet espace, ainsi représenté, et sa véracité, ne sont plus qu’en moi. Il n’y a rien, ni dans ces mots, ni dans l’image, et finalement pas dans l’espace non plus, de saisissable. Ce faux plafond n’est peut-être pas, ou il est peut-être. Ce vestiaire en est peut-être un, ou bien c’est l’enfer. L’enfer est peut-être cloisonné par l’ouverture, ou plus probablement rayonne-t-il dans ce matériel inorganique et répandu outre mesure. L’illusion, quoi qu’il en soit, ricoche à travers le regard puis l’impression jusqu’à m’interpeller. Et après-tout, c’est cette illusion, ce doute quant à la réalité et aux vérités, qui donne tout son sens, en ce qui me concerne, à cette vie. Je ne suis pas bovin qui paît, cloîtré à son plancher, je ne suis pas grégaire, je suis animal forgé par l’hésitation plutôt que la peur et je me plais à mettre un pied dans cet espace altéré en noir presque absolu sur le gris perforé et presque animé.