Penser sa place par rapport à l’autre

[De nombreuses personnes réunies sur un pont suspendu couleur brique, avec le ciel blanc qui prend occupe au-dessus une large majorité de l’image.]

SOS Venezuela, par Lorena David, sous C.C. BY‑ND

J’ai compris quelque chose, à travers les expériences de Marion, et dans le paradoxe avec mes aspirations : nous voulons être unis et être seuls, et être trop ou tout le temps l’un ou l’autre n’est ni bon ni la solution.

Nous devons pouvoir être seul quand nous en avons besoin, et trouver l’union aisément.

Il existe déjà un entre-deux qui pourrait être satisfaisant : avoir un chez-soi – c’est important un chez-soi… – et se réunir dans le cadre de n’importe quelle activité. Associations, sports, revendications, emploi même. L’aspect social de toute activité ne doit pas être négligé. Il devrait être souhaité, mais pour s’ouvrir à l’autre, encore faut-il être en forme, et non pas fatigué voire épuisé. Le rythme capitaliste du toujours plus nous épuise et de fait, nous referme sur nous-même, nous enferme. C’est passer, pousser, à côté de ce qu’il y a de plus pertinent dans la vie : l’interaction humaine, la construction à plusieurs et pour chacun des membres, également. C’est en ce sens que j’envisage le partage du travail comme une solution.

Quant à ce qui fait que notre chez-soi devient une propriété qu’il faut garder, murer, il me semble que cela vient de l’inégalité qui règne entre et vis-à-vis de chacun. Le caractère est à considérer : la curiosité et l’irrespect sont des notions qu’il serait aberrant d’occulter, mais la source du conflit est d’abord le besoin. De quelqu’un qui manque et voit que l’autre possède. Ce peut être l’amour, l’interaction positive et fortifiante, et là rien n’y fait. Mais lorsqu’il s’agit de la faim et de la dignité, je comprends, et je voudrais, je veux aider, à casser le mur.

J’ai donc, aujourd’hui, un regard différent sur la coupe du monde. Ce qui la caractérise et qui est plus important que la lutte des équipes et des nations, c’est bien la réunion des supporteurs et des spectateurs. Quand bien même ils forment des clans, ces clans se côtoient la plupart du temps dans la paix, dans une paix relative, et au moins se côtoient. Ce qui compte, ce qui doit compter, c’est l’amour du football, c’est l’amour d’un sport, c’est l’amour pour une occasion de se rassembler, sur le terrain ou autour. À ce niveau-là, nous sommes tous égaux et avons tous raison.
Je n’ai jamais joué pour la gagne quand j’étais petit, et j’ai arrêté de jouer depuis, parce je n’étais pas en phase avec ceux qui s’impliquaient trop et à l’endroit de la victoire, au mauvais endroit. Je ne comprends pourquoi qu’aujourd’hui, en le formulant : le respect de son adversaire est la base, pas un bonus. Il est primordial de se satisfaire d’avoir essayé, d’avoir fait de son mieux, de s’être donné pour son équipe et à l’occasion de la rencontre. Si ce foot est devenu l’occasion d’exprimer une frustration et de se faire des ennemis, à l’entraînement quand j’étais gamin ou dans les stades à plusieurs centaines de millions d’euros au Brésil ou ailleurs, c’est une honte, c’est un drame. Nous devrions bouffer ensemble après. Et le vainqueur invite le perdant ! Putain.

Si je parle plus volontiers dans ces journaux d’été de football que du conflit israélo-palestinien, qui n’en finit plus de s’envenimer tandis que je publie mes réflexions, c’est d’abord parce que je ne sais à peu de choses près rien de ce dernier, mais au fond, la raison est plus simple et plus significative : il est trop pour moi. Ces événements sont trop loin de moi, en espace comme en pensée : que des gens s’agressent, se tuent, pour des croyances, pour de l’absurde, pour des mythes, c’est trop pour moi. Et si demain, tous les croyants pouvaient simplement s’éteindre, ou les croyances se dissiper naturellement, ce serait un immense soulagement.

Je sais qu’avec ces mots, je m’exprime de travers et m’insère en plein et aussitôt dans cette danse infâme. Reste que je me demande : le problème est-il dans le fait de croire, ou seulement dans les comportements qui y sont liés ? Nous ne sommes pas des robots rationnels, certes, mais nous ne devrions plus être des bêtes non plus.
Que ceux qui croient côtoient ceux qui doutent, et que ceux qui croient différemment se côtoient, devrait permettre de métisser les esprits et les cœurs et non justifier la guerre.

Il n’y a qu’en soi qu’il soit légitime de croire, et que pour défendre ses valeurs lorsque celles-ci sont oppressées, qu’il soit légitime de se battre. Et la foi n’a rien a faire là : elle est l’intime, elle devrait rester en soi, ne pas s’afficher dans le seul but de montrer son appartenance à un clan.

La foi, l’inexplicable qui fait penser et vis-à-vis duquel il est parfois nécessaire de se situer parce que le libre arbitre implique le jugement par soi-même et en conscience, n’ont pas à atteindre l’autre, à le toucher, à le déplacer. La ferveur ne fait qu’attiser les braises du conflit, que répandre le feu. Elle permet à certains de s’enrichir ou de s’enorgueillir d’un auditoire, et pour ceci elle écrase les différences, les individualités, l’autre. Les cultures ne devraient s’afficher que lorsqu’il s’agit de les partager, sans en imposer jamais la découverte ou la pratique, et encore moins l’estime, à l’autre. La seule chose qu’il faut bien tolérer, c’est leur droit d’exister.