Processus d’écriture

(et ligne(s) éditoriale(s))

Avec le temps et à force de la réfléchir dans le cadre de la publication, j’ai fini par établir ou distinguer trois degrés d’écriture personnelle. Viens, je t’emmène dans un voyage entre les lignes et les points, non de la main, qui porte pourtant la plume, mais de mon âme.

[Une photographie, peut-être partiellement artificielle, qui pourrait être une peinture très subtile aussi. On y voit dans la moitié gauche des volutes laiteuses ou nuageuses d’un blanc tirant sur le vert, se mêlant vers la droite à d’autres tirant sur le rouge. Cette texture ou cette matière, qui semblent infiniment douces, reposent sur un arrière-plan comme sans fond et inondé de points lumineux blancs, plus ou moins intenses, et qui apparaissent clairement ou moins à travers cette scène de la lumière ou de l’énergie dansant presque autant dedans que devant. Les couleurs et les formes qu’on voit là, qui sont de l’ordre du réel, sortent pourtant complètement de son champ terrien ou humain. Un réel qui nous dépasse ou nous encercle de très loin et qu’on est allé chercher, ainsi que la légende et la description originales nous l’apprennent : il s’agirait de la Nébuleuse de la tarentule, qui se situerait dans le Grand nuage de magellan, et que le télescope spatial Hubble aurait photographié. Une seule image qui demande à l’observateur de passer par des étapes intérieures successives, qui sont aussi celles que j’ai distinguées dans mon activité d’écriture.]

Tarentula Nebula, par NASA Goddard Space Flight Center, sous C.C. BY

Première étape : l’attention sensorielle

Le rapport au monde passe d’abord par les sens : on regarde, on entend, on touche, on goûte, on sent. C’est dans cette sphère du sensitif et de la sensation que mon écriture débute. Elle se réfère à ce qui existe autour de moi et avant moi, et que je perçois à l’occasion d’une observation plus ou moins attentive, mais toujours volontaire.

Avec les sens, je peux approcher n’importe lequel des constituants du monde : l’autre, la chose, l’espace, l’événement, ce qui est ou ce qui se forme… Cet ensemble de choses hors de moi aiguise ma curiosité. Je la travaille le plus souvent par effleurement, mais rien ne m’empêche de rentrer dans le détail.

Cette période d’observation est celle de l’acquisition. Elle précède celle de la structuration.

Deuxième étape : la représentation mentale

Si le monde est à ma portée, je suis à la sienne et son influence sur moi est évidente. Je pourrais chercher à neutraliser cette influence, mais cela m’effacerait. Je préfère donc tenter de l’intégrer pour mieux la dépasser. J’y parviens en structurant ma personne et mon rapport à l’autre et à tout le reste par le biais d’une écriture plus réflexive que sensitive.

Étant moi-même une partie du monde, je me précède aussi : il me faut l’assimiler et me penser pour atteindre une conscience plus ample, c’est-à-dire prendre du recul sur l’univers qui m’intègre pour l’élaborer, et établir ainsi les bases à partir desquelles continuer d’avancer. Je mène cette perception de ma personne à l’aide de journaux qui jalonnent mon parcours et décrivent et analysent mes états. J’en déduis les raisons d’être par moi-même et parmi les autres, et cela influe sur ma manière d’interagir.

Dans l’échange se perpétue le mouvement m’emmenant vers l’autre et me ramenant à moi, et ce mouvement redessine constamment ma conception des choses. Elles deviennent peu à peu une masse fluctuante et insaisissable aux interconnexions innombrables. Pour y faire face, je ne cherche pas la réponse dans les mathématiques, les sciences dures ou la religion, mais me donne au langage. Je m’emploie, comme ici, à discerner et à définir à l’aide des mots : je reformule en principes humains et souvent trop étroits cet univers un peu trop généreux.

Cet ensemble qui se complexifie avec les secondes qui passent, je l’attrape, le fige puis le manœuvre mentalement. Je peux là, en dehors du temps, rendre au monde son effet sur moi par l’idée que je me fais de lui. Je me réfléchis en lui pour le courber, comme pour l’adapter à mes limites, à mes besoins, à mes envies, à mes aspirations aussi. Ces réflexions sont comme un exercice physique, elles entretiennent mon esprit.

Troisième étape : la construction chimérique

Une fois que j’ai trouvé une place en moi pour le monde, je deviens libre de créer à mon tour. Sans limites, ce monde grandit en mon sein et m’affranchit des miennes. Je peux dès lors produire de nouveaux infinis, les nouvelles réalités d’un songe incommensurable, qu’on appelle plus communément des fictions.

Ça commence petitement par des idées qui me traversent. Je dois rester à l’écoute, les annoter dans le flux du quotidien puis en extraire un peu plus que ce qui se disait dans ma tête ou se passait dans mon rêve. Je les exploiterai ultérieurement, au bon endroit et au bon moment.

J’accepte à l’occasion un détour dans les représentations graphiques, éventuellement crayonnées, plus sûrement photographiques ou filmiques. Les lettres sont le tracé qui me correspond, je me les suis donc appropriées avec le temps, mais parfois je déraille, et c’est bien en tant que débordements que je considérerai mes soubresauts graphiques. Ils sont une pérégrination alternative, que j’ai choisi de faire secondaire au privilège des phrases à images, de ces phrases qui elles aussi font de l’image.

Avec elles, je finis de construire mon imaginaire et de le révéler. À travers elles je manipule l’abstrait, le fantastique, le lyrisme et peux redéployer tout ce que j’ai compris à chaque étape préalable. Ces péripéties, renouvelées, accentuées, enjolivées ou noircies, romancées, en un mot narrées, je les pare de mes traits et les parfume de mon essence. Elles deviennent des fantasmes qui me surpassent pour mûrir en l’autre. Et comme ces fantasmes se nourrissent des détails du quotidien, de toutes les impressions et de tous les savoirs engendrés par le réel, j’y reste cramponné et c’est ainsi que se perpétue ce cheminement vertueux.