S’abandonner pour demain

[Une femme en robe rouge figée dans un saut, hanches vers l’avant, pieds en pointes et tête et cheveux en vrac vers l’arrière. Un saut capté de profil dans un décor extérieur laiteux presque vide.]

I feel my time, my time has come, par Daniela Brown, sous C.C. BY‑ND

Emportement.
Sensations.
Se sentir plein, puis vide, puis plein de rien, puis vide encore.
Perdre le contrôle.
Perte de contrôle.
N’être rien, nulle part, sans personne.
Plus d’avant, après improbable.
Après faisable, possible… mais à quoi bon ?
Abandonné.
Faible.
Retourner au néant. Et pas seulement la nuit.
Envie.
De disparaître.
Saccades. Plus de va-et-vient. Tourne en rond. Cycle infernal. Vie acide.

Écrire assis.
(N’y arrive pas allongé)
Variations de température. Minimes mais ressenties. Étrange.
Extrêmes paralysants.
Blocage.
Musique m’emporte, encore.
Ailleurs, mais là, trop là, tout le temps là.
Loin.
Peut aller loin.
Pourrais aller loin.
Nulle part.
Ville surpeuplée. Espaces déserts. Banquise. Sable. Champs et forêts.
Et moi je reste ici.
Confort. Paralysant.
Vivre dans les arbres ? Ahah.
Mépris.

Sensations sur la peau. Interrompu. Mouvement. Reprends.
Quelques mots suffisent. Aime.
Suffire à quoi ?
Nourrir – Mourir.
La volonté de pouvoir.
Ne pas être rien.
Comprendre.
Puis ne plus comprendre.
Comprendre la foi.
Puis ne plus comprendre.

Rien.
N’être et ne comprendre rien.
Ne rien comprendre. Tout dire. Tout écrire. Encore et encore. Sans cesse. Ne pas arrêter. Sous aucun prétexte. Mais arrêter quand même, tout le temps. Devrais ne pas aller travailler demain. Devrais continuer ici. Devrais continuer d’écrire. Dois continuer d’écrire, de dire, sans cesse.
Je te déteste.
L’envisager, de ne pas y aller : haut le cœur. Peur. Bien-être ou mort. Bien être et mort en découlerait. Bien-être pour mort, peut-être. Isolé. Rester seul, à écrire. Ne rien faire d’autre, c’est mourir. Lire et écrire ne nourrit pas ? Si, ça peut. Non, je ne crois pas.
Qu’importe ce que tu crois.
Qu’importe ce que je crois.
Faire. Ne pas rester là, à ne rien faire et aller faire pour rien ailleurs, sous prétexte que ça nourrit. À quoi bon ? Manger. À quoi bon manger ? Vivre. Survivre. Je m’en fous ! Putain je m’en fous !
Survivre ici, comme ça, pour ça. Putain. Putain, je m’en fous !
Si. La musique. Elle est bonne. Tellement précieuse dans mes oreilles.
Elle reste. Les autres partent.
L’amour part. Pas la sensation. La personne.
Abandonné.
Encore et encore.
Délaissé.
L’ai toujours été.
Alors à quoi bon ?
Vivre pour soi ! Vivre par soi ! Putain ! Arrête de te poser des questions ! Vis par toi et pour toi ! Par toi et pour toi !
Par moi et pour moi.
Par moi. Et pour moi. Par moi et pour moi !

Et rester seul !?
Tu seras toujours seul. C’est ainsi.
Je serai toujours seul.
Je serai. Toujours. Seul.
Aucun sens. Si.
Énergie. Écrire, même n’importe quoi, m’en donne ! De l’énergie. Du bien, putain. Du bien dedans. À l’intérieur, dans le thorax ! Des points d’exclamation dans le texte.
Sens l’air frais dans le dos : légère sueur.
Étranges sensations thermiques. Corps tellement précis. Tout ça pour ça ? Toute cette précision pour ressentir, pour ressentir ça ? Ces riens, ces inconstances, ces tout, puis ces riens. Plein de riens pour un tout ?

Faire de son mieux. Oui. Ne pas s’arrêter tant qu’on peut continuer.
Mais comment savoir qu’il est temps d’arrêter ? Ne pas savoir. Ressentir. Se fier au cœur autant qu’au corps… ? Vraiment ? Danger. Mal barré. Barre dans les pieds. C’est à ça que barré m’a fait penser : pourquoi barré ? La barre, des bateaux peut-être ?
Tout ça est absurde, et pas qu’un peu. Et pourtant pas tant que ça. Probablement pour celui qui lit. Si quelqu’un lit. Mais pas pour moi. Ces mots sont moi. Je suis à travers ces mots. J’apparais. Ça vient, je nais. Je fais. J’étends, je n’attends plus, j’attends, j’étends, je n’attends plus. Cycles répétés. Vie répétée, douce puis acide. Ça va, ça vient. Ça va et ça vient.

Interrompu. Par quoi ? Ne sais pas. Déconnexion. Interruption là-haut : ne contrôle pas tout. Saisis parfois le flux. Parfois m’y donne, parfois le perds. Pas facile. Bien sûr. N’aurait aucun intérêt sinon.
Écrire, pour prendre plaisir, parce que c’est pas facile, parce que ce n’est pas facile, parce que je suis ce que je suis, un homme, incomplet, imparfait, seul parce qu’isolé. Seul parce qu’isolé. Seul, parce qu’isolé. Je suis seul, parce qu’isolé. Ça frictionne sur ce mot, sur cette phrase : c’est qu’elle dit quelque chose. C’est que mes doigts expriment quelque chose d’au fond quand je laisse remonter l’information. Je me sens seul ? Être seul : pas grave. Se sentir seul : grave.
Tout ça parce que Magnolia est loin ?
Mais Magnolia n’est rien, puisqu’elle n’est pas là. On n’est rien quand on n’est pas là. S’accrocher, persévérer, pour n’être pas tout à fait rien.
Elle n’est pas rien. C’est ce que je suis quand elle n’est pas là ?

C’est ce que je suis quand l’amour n’est pas là. Tempérer toujours : ça ne va pas. Ce n’est pas romantique. Ne pas éviter les excès mais s’y adonner. Transformer ma vie en excès ? Se jeter, me jeter ? À l’eau, en dehors du bain, en dehors du confort dans lequel je baigne. Non pas quitter le boulot, mais tout plaquer. Écrire et crever. Non persévérer et durer, pour écrire encore et encore un peu, pour que du meilleur en sorte. Pour que du meilleur s’en sorte, de là, de moi. Pour que je sois meilleur que ça, parce que c’est possible. Parce que je peux faire bien mieux que ça. Parce que je peux faire bien mieux que ça ! Le dire et l’écrire avec des putain de points d’exclamation ! Je m’exclame et j’affirme ! Que je peux faire mieux que ça ! Quand bien même ce ne serait pas vrai ! Parce que si je ne le dis pas, je n’y crois pas et si je n’y crois pas, je ne le fais pas. Ne rien faire, n’être rien, tourner en rond, vomir des mots, pleurer des verbes, pleurer des phrases et des mots et des verbes et vomir et vomir du rien. Non ! Ne pas l’être, ce rien. Non, ne pas l’être !
Chercher, continuer, se débattre, ne pas rester là, paniquer, bouger, se défaire de ça, de là, de la paralysie, l’écrire et l’écrire et écrire ! Jusqu’à ne plus être rien. Jusqu’à être un peu de quelque chose, comme ce paragraphe : moins de retours à la ligne. Moins de rien dans le blanc, plus de noir par les mots, dans les mots. Être noir, c’est mieux que de ne rien être.
Interrompu. Par le genou qui plie et supporte mon coude. Douleur, œil qui gratte, gratté.
C’est bon pour cette fois ?
Oui, ça l’est. Alors s’arrêter. Mais pas la musique, ne pas arrêter la musique, me laisser bercer, bercé, bercé, avant de dormir et d’attaquer demain, encore un demain, encore un, ça fait du bien, d’envisager demain. Oui. Putain. Envisager demain. Ne pas oublier demain. Parce que demain est porteur d’espoir. Parce que demain est différent. Parce qu’il est inconnu ? Parce que qui sait ? Je pourrais tout plaquer demain, et tout recommencer, encore. Cycle. Tout recommencer, encore et encore, jusqu’à crever. Devais m’arrêter, mais me suis laissé emporter, encore, et ça fait du bien. Se faire du bien, ne pas hésiter, continuer, si mes doigts mon corps ma vie me le dit. Si ma vie me le dit ?
Interrompu. Absurde. S’arrêter finalement ? (hésite entre le point et le point d’interrogation, l’écris, et laisse le point, final, mais d’interrogation, puisque j’ai hésité)