Un bonheur intense dans l’irréversible

Ce que ça fait, de se lier.
Ce que ça fait, de rencontrer autrui qui vit le monde ainsi que soi.

Un soulagement immense.
On n’ose y croire.

On avance lentement, sur la pointe des pieds, avec des mots délicats, par peur de froisser l’immaculée douceur de ces échanges.
On avance sur un lac nacré, tiède dans la nuit glaciale.

On se fait rire à gorge déployée, sous l’effet du talent stupéfiant, on se fait pleurer de joie, et parce que ça dévoile et délivre la tristesse, qui pourra bien aller loger ailleurs, au faîte du sol et sous la pluie, au crépuscule repoussé d’un mètre ou d’une minute.

Quelques instants de vie, une grande bouffée d’air avant l’asphyxie.
Car bien sûr, l’horreur rôde et la nature continue de périr.
Impossible, ces soirs, de s’extraire individuellement comme collectivement de cette réalité.
Ce que ça fait, c’est qu’on se rappelle à cette nature. Perméable, pleine de sensations, de frissons à la rosée.
Ce que ça fait en sus, c’est combattre l’entropie. À grands coups de mouvements d’âme dans le corps et qui le dépassent, qui dégagent la crasse.

Instants précieux, individuellement comme collectivement, parce qu’ils participent d’un élan qu’il faut et faudra entretenir en face des sombreurs ultimes.

Un chant du cygne, qu’ils disent. J’y vois le chant d’un renouveau, d’une perpétuation. Cette voix, quand elle porte, elle féconde. Ce qui en restera, ce sera des émotions à même la roche. Des traces, qu’on commence à produire et exploiter dans un autre univers, qui traversent le vivant depuis toujours, oubliées, invisibles à nos regards malvoyants. Des traces colorées, heureuses ou tragiques, de sang ou d’éther, microscopiques ou mégalopoliques. Des traces de nous, de tous, de nous dans le vivant, de nous après qu’on sera parti, un temps du moins. Remplacées, le moment venu, par celles des dinosaures du futur.

Est-ce qu’ils recevront nos signaux interstellaires ? Nos errements en boucle supposés trouver l’écho du vide. Capteront-ils notre honte monumentale, et, par-delà, ces fragments euphoriques et amoureux plus rares que l’or dans le sable, et ces salves estompées d’une jouissance d’autant plus violente et belle peut-être qu’elle était percluse dans les formatages les plus abjects ?

Si l’on n’avait pas été triste, seul et désespéré, bien sûr, ça aurait été comme un bonheur de plus.
Mais on a été triste, tellement, tellement seul et bientôt tout à fait désespéré.
Or, une fois la mort apparue, une fois qu’elle a posé son os contre le chambranle et bloqué la porte, il n’y a plus rien pour l’effacer.

C’est en fixant du coin de l’œil le reflet de sa faux et le néant derrière son masque aforme, qu’on sirote, bouffis et soigneux, cette bienveillance miraculée. Et l’on éprouve alors, intensément, la gratitude qui manquait à la radiance de l’enfance. Cette fois c’est sûr, on n’est plus seulement adulte, on est mûr.