Un double arraché au néant

[Photographie en noir et blanc très sombre et contrastée, d’un homme allant dans un couloir citadin et bitumineux, celui d’une sortie de parking peut-être, et rejoignant en montant la nuit tel une ombre.]

February, par Transformer18, sous C.C. BY

Pour public averti
Ça, c’est fait

Il y a ceux qui avaient foi en quelque chose que je serais capable d’accomplir.
Il y a ceux qui s’en foutent parfaitement.
Il y a ceux qui me sont proches et veulent bien me faire le plaisir de me lire.
Et il y a moi. Putain.

Autant dire que c’est foutu.
Quand comme aujourd’hui je sombre.
Tomber bas. Si bas. Ne rien faire. Ne plus rien faire. Ne jamais plus rien faire.
Comprendre ces junkies qui se foutent en l’air H24. Et se dire que finalement, ce n’est pas si insensé. Ou plutôt que c’est parce que c’est parfaitement insensé, comme tout le reste, que ce n’est pas si mal. Que c’est bien, même. D’un certain point de vue. De celui qui sait ne plus être capable, ne rien saisir, ne plus rien vouloir. De celui qui a perdu espoir.

Je me tue. Je me saigne, à ne pas écrire. J’ai beau m’enfermer dans la pluie, musique aidant, je sombre. J’ai beau voir le temps couler, je meurs, bonheur aidant.

Alors demain… C’est ce que j’aurais écrit fut un temps. Ce « Alors demain… je ferai ci, je ferai cela ». Rien du tout. Bullshit, comme ils diraient. Je n’ai jamais rien fait. Et ne ferai jamais rien. Je le sais désormais. Et ça me tue. Alors à quoi bon, putain. À quoi bon continuer ? Pourquoi faire semblant ?

Je ne suis rien, et ne serai rien. Parce que même ceux qui sont, ou croient être, ou apparaissent être, ne sont rien qu’un instant.
Et le prix de cet instant, est beaucoup trop élevé en comparaison du maintenant, que j’aime perdre. Oui. J’aime le perdre, ce maintenant. M’en repaître. M’en délecter dans le caniveau. J’y suis bien, dans ce rien. Si seulement je pouvais m’y donner… Si seulement je pouvais vraiment abandonner… Même ça, j’en suis encore incapable. Je les écris ces mots. Ils ne sont rien, tout comme moi. Mais je les agence, je les formule, ces putain de phrases. Elles disent ce que je suis, ou ce que je ne suis pas. J’ai beau me dire que ça ne sert à rien, que je ne suis, et ne serai jamais rien, putain. Ils viennent, ils me rappellent à l’ordre. Cet ordre. Ce truc qui fait que tu as une place, que j’en ai une, qu’on en a chacun une. Et que ça rassure. Ou que ça insupporte.

Mais je ne sais plus où je suis, ni ce que je fais. Et je n’ai rien bu, rien fumé. À ça non plus, je ne peux me résoudre. Je suis là, en fait. Entre deux eaux, entre deux chaises, le cul à l’air. Comme un gosse. Cul nu. La crotte au cul, le mot au doigt.

Faire des belles phrases. De belles putain de phrases bien léchées. Qui sonnent bien, qui parfois riment. Ça aussi ça rassure. Et ça non plus, ce n’est rien.
Rien, un putain de vaste rien. Un tout plein de rien. Du rien et encore du rien. Peut-être qu’il va devenir quelque chose, à force de l’écrire…

Ou bien, non, il ne sera, lui non plus, jamais rien d’autre que ce qu’il est. On est ce qu’on est. Arrêter de se battre. Jamais. Arrêter de se battre. Non ! Jamais ! Si, s’il te plaît.
Tu as beau dire, tu as beau l’écrire, tu n’es qu’un branleur.
Oui.
Un putain de branleur.
Arrête avec tes « putain », on n’est pas des ricains.
Ça me regarde.
Ça regarde le lecteur.
J’encule le lecteur.
Ça, tu ne pourras pas le publier.
Oui, je sais.
Mais ça fait du bien de l’écrire ?
Oui. Tout à fait.

De toute façon, à quoi bon publier ça ?
Oui. À quoi bon ?
À rien de bon.
Ça fait seulement du bien.
Oui. Beaucoup de bien.
Parler seul, sans l’être. – Être deux, là, ici, maintenant. – Encore. Oui. Encore un peu. Et j’y serai. – Tu y es presque – J’y arriverai. – Mais où vas-tu ?! – Mais j’en sais rien putain !
Alors ne va pas.
Et pourquoi pas ?
Parce que ça ne mène à rien ?
Comment le saurais-tu ? Qu’es-tu, toi aussi ?
Je ne suis rien. Tout comme toi.
Nous ne sommes rien.
Rien de rien.
Mais ça vient.
Oui, petit à petit. Ça vient. Et ça fait du bien, putain. Non, ne dit rien. Je sais déjà ce que tu penses de ce putain de mot.
Mais il est là. Il existe. Et j’ai le droit de l’utiliser. Tout comme tu as le droit de ne pas l’apprécier. C’est tout ce qu’on a. Des droits, à la place des pouvoirs. Des droits à la place du pouvoir. Et des devoirs, parce qu’il faut bien compenser.
Oui, quand même. Point trop n’en faut.
Il n’en faut point trop.
Jamais trop. Jamais trop il n’en faut.
Ça tourne au vinaigre.
Oui. Ça devient risible.
Alors arrêtons-nous.
Je n’y arrive pas.
On devrait dire : « je ne réussis pas ».
Oui.

…Bien … ça se calme…

Oui, ça se calme…

En moi.

En toi.

En nous.

Recomposé. Le moi. Le moi recomposé. Oui. Un moi réunifié. Capable d’assumer. De faire semblant. Un peu plus longtemps. Parce qu’il le faut, soi disant. Parce que c’est la vie. C’est elle qui le demande, à ce qu’on dit. Elle ne m’a jamais rien demandé, à moi. Elle m’a toujours obligé. C’est pareil. Putain. C’est à n’y rien comprendre.
Rien du tout.
Te revoilà.
Désolé.
Ne t’excuse pas. C’est ainsi.
Nous ne sommes que ce que nous sommes.
Voilà que tu t’exprimes en « nous ». Quelle ironie.
Quelle ironie ?
Eh bien le toi, qui dit « je » puis « nous ». Ce peu de moi qui fait mine de m’appartenir un peu. D’être ensemble, enfin.
En vain.
Enfin… en vain… Ça sonne bien. Comme un jazz tranquille.
Oui. Ça fait du bien, quand ça sonne bien.
Comme cette musique en arrière-plan.
Oui. Celui qui lit, ne saura jamais laquelle c’était, ni ce que ça nous a fait de l’entendre à cet instant.
Oui. C’est parce que tout ceci n’est qu’un ersatz. Comme on dit. Un ersatz de la vie. Rien d’autre.
En es-tu sûr ?
Comment ça ?
Je te demande si tu es sûr que ceci, que tout ceci, n’est rien d’autre qu’un ersatz de la vie.
Comme saurais-je ?
Eh bien, c’est ce que tu as dit ! Dirions-nous des choses que nous ne pensons pas ?
C’est-à-dire… que… c’est trop compliqué.
Oui.
Tout est trop compliqué. Tout ici est trop, beaucoup trop compliqué.
Putain !
Tu l’as dit.
Oui, je l’ai senti venir celui-là.
C’est normal. Tu es moi. Nous ne faisons qu’un.
Parfois. Oui. Parfois c’est ce que nous faisons. Un. L’unique. Celui capable de tout affronter. Le grand MOI, avec des majuscules pour cette fois ! Le grand MOI, capable de tout. De tout, point final ! Parce que ça change tout dans la phrase : être capable de tout… dire… faire… écrire… Ou être capable de tout, point. Être capable de tout.
Parfois, j’ai l’impression d’en être capable… de tout, point.
Oui. Moi aussi.
Parfois, nous ne sommes capables de rien.
Oui. Souvent. Plus souvent.
Malheureusement.
C’est-à-dire que nous ne sommes qu’un homme !
Quelle excuse !
Quelle excuse minable.
Oui. C’est pitoyable.
Nous le sommes. Parfois.
Parfois, nous sommes pitoyable.
… Pfiou… Je m’essouffle.
Il serait peut-être temps d’arrêter…
Plus jamais ! Plus jamais je ne m’arrêterai !
Oui. C’est ce qu’on pense à chaque fois…
Et puis…
Et puis… Il y a la vie.
Celle-là qui nous emporte !
La putain elle aussi !
C’est une sacrée pute, c’est bien vrai !
Il faudra noter quelque part au début de cette publication : « pour public averti »…
Oui, orf, entre la mort à l’écran sans cesse, et les gros mots…
Certes.
Il est temps.
Oui. Il est temps.
Au revoir.
À bientôt.
A très bientôt, très cher toi.
Nous nous reverrons.
Oui. J’en suis sûr.
Soyons en sûr.
Soyons bien sûrs de nous revoir, et d’écrire ensemble à nouveau !
Ça ne peut qu’arriver.
À moins que la mort nous emporte !
Cette putain, elle aussi.
C’en est trop cette fois !
Pardon.
Cessons.
Cessons.
Je cesse. (et non ne sèche).

Voilà qui est fait.
Tu ne sais pas t’arrêter.
Désolé.