Un potentiel infini

[Une nuit claire, mais un ciel plein d’étoiles, qu’accueille la terre en son creux. Et cette courte silhouette qui rappelle la place de l’homme dans tout ça…]

Nuit étoilée en Corse, par Adri20s, sous C.C. BY‑SA

Fixation

Tout arrêter. Ce soir encore, j’y pense.

…Ne suis sûr de rien, ni de ce que je dois faire, ni de comment je devrais faire. Je crois savoir où je vais. Je crois savoir ce que je veux faire et écrire. Mais ces lignes…

Prendre un chemin d’écriture. Choisir ces mots plutôt que d’autres. Je n’en sais rien. Je ne sais pas. J’ai l’impression de ne rien savoir. …C’est le futur qui veut ça. J’aurai beau tenter de maîtriser, j’aurai beau tout faire pour mettre en place cet environnement sécurisé…

Ce n’est pas ce chemin-là.

L’erreur. Faire erreur. Choisir à travers les possibles, à travers les futurs, quel chemin engager, quel chemin et quelle pensée filer.

Je devrais faire autre chose, ceci, cela. Qu’importe – et ce n’est pas une question.
Il y a ce qui compte vraiment pour moi – et je ne sais toujours pas bien regarder ça en face – et le reste. Je sais au moins qu’il y a ces deux aspects, ces deux réalités de la vie.

Ce n’est pas que je vis pour les autres, ce n’est pas que je ne vis pas pour moi, et je crois que ça fait longtemps que j’ai essayé d’arrêter de plaire. Non ?

Ce n’est pas encore ce chemin-là.

C’est de choisir, qui m’intéresse.
Je veux tester. Tester ces possibles, ces opportunités de développement, du sens ici.
Le développement du sens, d’un sens. Le développement.
Ça se forme.
À partir de tout ce que j’ai lu, c’est sûr. Et vu, et entendu. Ce que j’ai compris et intégré, ce qui m’a traversé et que je n’ai même pas effleuré mais qui pourtant habite par là en moi.
C’est à ces signes-là que je veux donner leur chance ce soir.

Je pourrais écrire sur moi encore. Sur ce que je ressens. C’est peut-être ce que je fais. Ou bien je fais tout autre chose : tenter de percevoir, à l’aide de cet outil qu’est mon écriture. Mais percevoir quoi ?

Mais percevoir quoi ?

Percevoir… – est-ce que ça va venir ? – venir de moi-même, venir dans la continuité depuis le fond et que révèle ce flux. Percevoir cette somme de ma réalité, peut-être. Ce n’est plus, donc, tout à fait seulement de moi dont il s’agit. C’est de la somme de ma personne, avec ce qu’elle a rencontré, dans un moment particulier.

Je ne dis pas que j’ai une mémoire illimitée et un être fondamentalement spongieux jusqu’au bout. Tout ce qui me traverse ne me reste pas, ne me restera pas jusqu’à ma mort. Mais pendant un temps, oui.

Est-ce suffisant ? Est-ce vraiment celui-là l’embranchement ?

Ça va encore être très – trop ? – abstrait.

D’instinct, je voudrais revenir au contexte immédiat. Il me donne systématiquement de nouvelles opportunités de développement ; parce qu’il est ce parfait maintenant. Ce contexte est moins malléable que moi ; il est moins organique.

J’écris sur ce que c’est – pour moi – d’écrire.

Je ne cherche pas le pourquoi ; je ne cherche pas l’à propos.
Mais je me perds. Je suis dépassé. Ça me dépasse. Et en même temps, c’est bien de cela dont il s’agit.
De cette putain de voix. Celle avant moi. Celle au-delà de moi. Tous ces mots là, déjà posés dans cette session, ne sont pas vraiment moi. Ils ne sont pas ma réalité de tous les jours. Ils sont plus, en quelque sorte. Mais en n’étant pas moi, sont-ils aussi quoi que ce soit ?
Est-ce qu’en me laissant conduire par ce fond et cette voix, je fais ce qu’il y a de mieux pour moi et pour mon écriture ?

Il y a différents types d’écriture, je crois.
Celle que je voudrais planifier et qui ne vient pas.
Celle qui vient d’elle-même et que je ne sais planifier. Je la sens venir, au moins. Je me mets même, maintenant, dans les conditions de provoquer l’afflux. Autrement dit, je provoque l’afflux.
C’est fou – c’est n’importe quoi ! –  : j’évoque effectivement quelque chose d’extérieur.
Ces mots ne sont pas à moi. Et ce n’est pas une question.
Je pourrais me le demander. C’est ce que je ferais d’habitude. Est-ce que ceci, est-ce que cela ? Et d’habitude ça suffit. Ça permet d’écrire ; on croit se remettre en question.
Non.

C’est par la certitude négative qu’on se bouscule. Et là j’émets une vérité positive. Je ne me mets toujours pas en danger. Là, c’est quelque chose de plus dérangeant. Dire : je ne me mets – toujours – pas en danger.
La zone de confort.
Ce concept aussi vient de l’extérieur de moi.
Dois-je me l’approprier, en m’en servant maintenant ?, ou dois-je l’éluder ?
J’ai l’impression de savoir ce que c’est ; j’ai associé le concept à une réalité personnelle.
Retour à cette réalité.
Réalité.
Elle n’a plus aucun sens au singulier ; mais dès qu’on y ajoute un « s », elle se propage pour devenir à la fois crédible et insaisissable. Le simple fait de parler de réalités fait qu’on devient incapable de les cerner dans leur entièreté. ?, j’allais naturellement finir cette dernière phrase par un point d’interrogation. Je ne la comprends pas tout à fait.
En écrivant quelque chose que je ne comprends pas tout à fait, en faisant ça, oui, je me mets en danger. Est-ce que je me compromets ? Est-ce le bon mot ou la bonne idée ?
Les fameuses questions. Non donc – les éviter.
Ce que je ne comprends pas, donc… fait appel à ce qui n’est pas moi – utilise ce non-moi, cet hors-moi ; cet au-delà du moi.
En somme et autrement dit : je ne suis pas moi quand j’écris.

Je ne suis, en ces mots, qu’un putain de moi parmi d’autres.
C’est forcément insignifiant.
J’ai l’impression d’écrire quelque chose de ~bien-correct-positif, qui va ~encore un peu plus loin. En fait, puisque je n’y suis pas, ça ne l’est pas. Je n’y suis pas complètement.
Ma corporalité n’y est pas. Ces mots sont plats.
Par exemple, je repose mon pied gauche sur ma cheville droite tandis que j’écris, en ce moment-même. Et bien sûr, cela crée une pression qui à force m’attaque le pied droit ; c’est inconfortable – mais je me mets systématiquement dans cette position, sans le vouloir ; sans doute parce que mon corps la trouve plus naturelle – qu’en sais-je ?
Ça, c’est le contexte, donc.
Et il est question d’intégralité.
En créant habituellement dans les propos un flux entre la pensée et le contexte, je développe effectivement une forme d’intégralité. Illusoire, temporaire, immédiatement dépassée ; mais qui fait sens et qui apporte quelque chose au moment de l’écriture et de la lecture.
Je le faisais… mais n’en avais pas pris conscience.
Conscience.

Prendre et faire conscience ?
Accumuler ces notions : sens, conscience, temporalité, intégralité, personne.
Ça s’accumule en quelque chose comme la « présence » ?
Je triche un peu en l’écrivant avec seulement ce point d’interrogation à la fin, comme si c’était un doute plutôt qu’une question ; mais c’en est toujours une.
Je pourrais écrire : est-ce que ça s’accumule en quelque chose comme la présence ?
L’affirmation ne se transformerait plus soudainement en question, ce serait presque scolaire ; moins littéraire. Ce serait plus ~honnête – et il y a ces guillemets et ces vaguelettes aussi, qui ajoutent du doute ; comme si, vraiment, ce que j’écris était particulièrement porteur de questionnement et de doute. Ce le serait, plus honnête… sauf que dans le flux, j’ai effectivement tenté d’émettre une affirmation, une hypothèse, que j’ai finalement choisi de contrebalancer par ce point d’interrogation.
Mais donc, il gâche tout.

Affirmer ici même quand on ne sait pas.
Parce qu’on doit bien comprendre que personne ni rien ne sait. À moins qu’une intelligence supérieure nous guide ou du moins nous précède effectivement.
Ce n’est pas ce en quoi je crois.

Je ne crois pas en une intelligence supérieure.
Ce n’est pas du tout ce sur quoi je veux écrire quand je mentionne cette voix qui me précède et me succède.
Cette idée répandue m’a frôlé tout à l’heure quand j’ai évoqué cette voix, et je l’ai immédiatement et parfaitement écartée.
Ce sur quoi j’écris, je sais maintenant qu’il s’agit d’un développement spontané.
Ce fameux potentiel.
Il existe.
Il s’agit de lui donner la possibilité – de simplement lui laisser l’opportunité – de s’exprimer.

C’est donc bien ceci que j’essaye de faire par ici. D’être la voie de mon intelligence ~supérieure. Pas en qualité – en ~situation. De mon intelligence avant moi : au-dessus de moi.
Pourquoi cette impression ?
Je raccorde mon interprétation de tout ça à des repères physiques et temporels : précédant et suivant, derrière et devant et au-dessus.
Je suis un homme sensé : je suis un homme, et donc je suis soumis au sens. C’est donc, logiquement, ainsi – avec ces outils – que j’interprète ce qui se passe. Se passe. « ce qui passe » : encore une fois : à travers moi.

Peu importe.
Je me demande pourquoi on ne laisse pas agir nécessairement et plus naturellement notre potentiel.
Pourquoi ne nous donnons-nous pas plus spontanément à ce développement spontané.
Spontané parce qu’il est issu de ce qu’on est et que, puisqu’il nous transforme, il s’amplifie de façon autonome.

On s’amplifie de façon autonome.

Nous sommes notre propre évolution – expansion.

Et puisque ça nous dépasse immédiatement tout autant que ça nous précède immédiatement, on a l’impression de ne pas être en contrôle de ce développement ; ou du moins pas instantanément.

C’est vrai et en même temps c’est absurde et en même temps c’est faux.

Je peux agir, maintenant que j’ai la notion temporelle – que je n’avais pas enfant : qu’on n’a pas enfant – dans une temporalité plus ample que l’immédiateté. C’est effectivement dans cette amplitude que je peux intervenir sur mon développement. Oui : il n’est donc plus spontané… [affirmation par la négative ; et effectivement ça progresse.]

Et c’est absurde, aussi, parce que… parce que ce développement est tout aussi nécessaire *qu’inéluctable. Développement irréfutable ; jusqu’à la mort. La dégénérescence est un développement irréfutable et pourtant nécessairement utile. Le mot qui s’ajoute à « nécessaire » ne vient pas ([il est venu à la relecture, c’est « inéluctable »]). [j’écris ça au lieu de poser là question : « en quoi l’impression de ne pas contrôler notre développement spontané est-elle une impression absurde autant que fausse ? » et je progresse ; mais la poser m’a permis de reconstituer le fil].

Cette impression est absurde parce que mon développement spontané, en étant, et étant nécessaire, en étant nécessairement, est équivalent à ma raison d’être. Il est ce que je suis – je suis – non pas grâce à lui (:ce n’est pas Dieu) mais lui : je suis lui.
Je suis mon développement spontané. Je suis cette chose organique en développement permanent jusqu’à l’extinction ; qui n’a pour but que ceci : aller le plus loin possible. Il n’y a pas de destination ; uniquement ce putain de potentiel. Et là je le veux ce point d’exclamation.

Il n’y as pas de destination ; uniquement ce putain de potentiel !
Oui !

je ne sais toujours pas pourquoi on s’acharne à refouler ce potentiel.
On a peur.
On est des animaux préhistoriques face à un univers infini de possibles et d’avenirs ; face à l’intégralité qui nous pend au nez. Et on freine des quatre fers pour ne pas y plonger.

On est absurde comme l’est l’impression.

Cette intégralité, on doit la vouloir, on doit la dévorer, s’en emparer.

En écrivant, c’est, à ma façon – car il existe d’autres façons, c’est évident – ce que je fais.

J’affronte les possibilités. En me laissant guider par ma voix, je me donne à mon développement personnel ; et partiellement mais autant que je peux : à l’intégralité.

Ces propos sont une version de ce qu’ils auraient pu être ; et parce que je suis sensé : parce que je me réfère aux sens et notamment à la matérialité, je les ai figés. En écrivant, je fige.
Il n’y a donc, au fond, que la pensée en mouvement permanent, en fluidité absolue – mais qui emporte et par la même épuise – qui soit à la mesure de cette intégralité qui dépasse le sens (les sens : nos sens).

Infini

Je ne fais que redire, je crois, ce qu’est la méditation.
Et peut-être la prière aussi ?
Non pas ces absurdités qui consistent à implorer ou remercier l’infini de correspondre à nos attentes unitaires ; mais la prière sincère, qui nous plonge dans l’immédiat et nous écarte le thorax, la cage thoracique, le cœur ; et nous lie, malgré notre unité, à l’infini.
Parce qu’on est composé de lui.

Je suis composé d’infini [c’est une autre façon de le dire, de l’écrire, mais l’écrire change tout].

Je suis composé d’infini.
je suis infini – même si pas perpétuel. Tout m’est possible ; dans la mesure de mon développement ; qui peut s’arrêter dans un instant ; ou suivre une courbe exponentielle… pour peu, donc, que je me laisse aller à mon potentiel – au potentiel.

C’est là qu’il s’agit d’imaginer, mais pas seulement : c’est être la somme de tout ce qui nous a traversé, dont on est témoin et qui alors nous compose et qu’on dépasse nécessairement puisqu’on vit et comme on continue de le faire.

Persister, c’est affirmer sa supériorité.
C’est mal formulé. Tant que je vis : tant qu’on continue, on laisse une chance au possible. À l’instant suivant : tout est possible. C’est avant demain, c’est avant « bientôt ». Dès maintenant, ce maintenant qui suit immédiatement, tout est possible.

Ce n’est pas que dans un instant j’aurai quelque chose d’inaccessible. C’est que cet instant qui suit immédiatement sera nécessairement le commencement d’autre chose et de plus grand et même quand on l’impression que tout fout le camp.

Donner la vie, c’est accentuer ce plus grand. C’est permettre de nouveaux possibles, c’est donner de nouveaux horizons, c’est offrir de nouveaux horizons à l’humanité.

Putain.

Je le sais ; mais je continue de savoir que je ne suis pas fait pour ça.

Ce pour quoi je suis fait ; c’est pour écrire tout ça.
Et en quelque sorte, je ne pourrais pas écrire si je développais la vie.

Je me développe moi et en le faisant par écrit, je peux offrir à d’autres ces étincelles de développement potentiel.

Il ne s’agit par de faire un mini-moi. Il s’agit de faire naître en l’autre, mon prochain – quel qu’il soit, mon enfant ou simplement l’autre – la nécessité d’un développement spontané.

Autrement dit, s’il est spontané et évident, ce développement n’est pas forcément accordé et il est encore plus rarement exploité.

Je fatigue.

J’arrête là.

Il nous faut nous dépasser, et pas seulement en procréant ; pas seulement physiquement. On avance au ralenti, ainsi.

Nouvelle promesse : me donner [encore davantage !] au potentiel (et pas seulement le mien) et commencer par me donner à l’imaginaire.