Un regard qui rend fou ?

[La statue blanche d’une femme regardée depuis les hanches et qui nous regarde en retour.]

Genova, Cimitero Monumentale di Staglieno, par Gaetano Pezzella

Est-ce vraiment un objet ?
Je me dis : c’est une silhouette, c’est une chose, c’est une statue, je le sens et le vois bien ; mais par-delà, c’est quelqu’un. Il y a celui qui a sculpté bien sûr, et celui qui a pris cette photo, avec ce point de vue, et lui a donné ce rendu, en noir et blanc, ou peut-être plutôt en obscurs et en ombres. Et de là-haut, ce visage, ce regard, qui n’en sont pas !, qui ne sont que de la pierre, ne sont plus du tout seulement de la pierre.

Ce corps avec ces côtes, ce nombril, ces replis comme si un tissu fin venait là-dessus, proéminent en plein premier plan, me dérange ; j’élude la main qui se frôle le sein, pour arriver, derrière ce qui me dérange vaguement, à cette chose qui surmonte, mi-minérale, mi-humaine ; et là je ne suis plus simplement dérangé, mais presque gêné. J’ai l’impression d’être observé et par quelqu’un qui me juge. Je ne sais pas, je ne suis pas sûr ; encore une fois, ce n’est pas quelqu’un, et si c’est déjà compliqué de savoir ce que quelqu’un pense, comment se décider pour une chose presque immuable, qui n’a pas la vie et le mouvement de l’être humain ; qui en a l’aspect, la forme, la tenue et même la subtilité dans cet instant figé.

Je suis une fois de plus tombé sur cette image presque par hasard, dans ce flux de Tumblr qui prend de plus en plus d’importance. Ça, c’est pour le contexte, mais je n’en ai pas fini avec l’image, avec elle, avec cette statue, avec cette femme. J’essaye de la fixer dans les yeux, mais c’est difficile. Probablement plutôt parce qu’à force de papillonner, de me concentrer une seconde sur quelque chose puis la suivante sur autre chose toutes les heures de tous les jours, je suis devenu presque incapable de me focaliser. Ce flux de Tumblr répond à cette incapacité, ou participe à la créer. Mais cette photographie, ce visage, me disent de m’arrêter. Et si j’essaye vraiment, j’y parviens, à me faire fixer par ces yeux, ou plus certainement ces paupières. Ne pourrait-ce être un visage ajusté là a posteriori grâce à l’outil informatique ? Rien sur lui ne me démontre qu’il est de pierre : je dois aller jusqu’aux cheveux pour retrouver mes certitudes… il y a la lumière trop dure dans les sourcils, aussi…

Est-ce que je deviens fou ? Est-ce que je me rends fou, dans ces flux permanents d’un réseau reliant des millions de personnes et des milliards de leurs avatars en mots en images et en sons ?

C’est acté : si je vais à Gênes [et non pas Genève, comme je l’ai écrit avant de vérifier…] un jour, je tenterai de la trouver, cette personne cumulée dans la roche taillée qui m’épie et me fait me dire des invraisemblances. Je jugerai à la lumière naturelle si je suis fou. Probablement, oui. Et tant mieux en un sens…

/ Je pourrais prendre le bateau à Nice et arriver à Genova/Gênes, et retourner pourquoi pas à Pise, ou privilégier La Spezia, Viareggio, Livorno… Ce doit être beau là-bas… Comparé au gris d’aujourd’hui, ce doit être lumineux là-bas… [carte sur OpenStreetMap]