Une main tendue

Il me tend la main, ne dit mot, reste neutre. Je ne comprends pas ; je ne le connais pas. J’aurais d’habitude continué ma route, mais cette fois j’envisage. Peut-être va-t-il me tordre le bras ; peut-être qu’une fois ma main dans la sienne, il va tirer jusqu’à ce que mon bras s’arrache – non, on dirait un enfant, un très grand enfant beaucoup trop blanc. Ses yeux sont habités d’une lueur. Il est là, mais semble venir d’ailleurs et être encore un peu là-bas. Je ne faisais que passer, maintenant, on vit quelque chose, on s’allonge avec ce qui s’échange entre nous. Je sais pourquoi j’hésite à lui prêter ma main, mais le sait-il lui ? Il apparaît complètement incapable de comprendre ma crainte. Son regard est paisible. À tel point que, même s’il est debout, il pourrait être mort. Le sang chaud ne semble pas plus couler en ses veines que la peur. Pourtant ça commence, mon corps me précède, ce sont mes cellules qui sont attirées vers les siennes. Elles se laissent emporter dans un flux qui fait couler mon geste et je pressens l’impact de sa réalité sur la mienne. Ça change ; ma vie pourrait changer… Elle pourrait tout aussi bien s’envoler, se dissiper lors du contact. J’aurai peut-être le temps de réagir. Cette porte, nous devons l’ouvrir ensemble ou la laisser fermée. Il ne se cache certes pas. Sa peau est douce, sa main osseuse, ses doigts longs. Tout ça se referme sur moi. Je suis à l’intérieur. J’y reste. Il continue de me fixer. Je réponds à sa tranquillité en ne serrant pas trop, avec l’idée bizarre de préserver ce qui assemble ces phalanges entre elles. Mon centre commence à bouillir. Mes instincts me guident vers les vérités qui le définissent, mais je résiste. Je me maintiens tant bien que mal à la lisière d’un fond sans fin. Puis le temps m’échappe, suivi de l’espace, alors je bascule et dérive – je ne fais plus la différence entre une seconde et une heure, entre ici et ailleurs… Soudain je m’éveille, j’hésite, je recule d’un pas, mes paupières se ferment brièvement et me sortent de l’envoûtement, je reprends ma route prestement, mais tout le reste n’a pas encore recouvré sa forme, les objets les contours les reflets les obstacles… je suis dans un couloir, il s’étire en longueur, il est court, je peux tourner par ici. Je dois sortir, récupérer, la vue, la vie, vite. La pression sur ma nuque disparaît. Il ne me regarde plus, il ne peut plus. Je crois qu’il n’a pas bougé et qu’il ne me suivra pas. Vérifier. Surtout pas. Refermer cette brèche. M’agripper au mur. Je dois avancer. Je respire. Ça va mieux. Je sens mon buste, mon cœur y bat. Rapidement encore. Je ne le reverrai pas, plus jamais. Je suis soulagée, triste. Ma main reconnaît le pourtour de mes lèvres, et de mon nez, et de mes paupières, sur mon visage. Tout va bien. Où allais-je déjà ? Par là je crois, tout ira bien, oui, tout ira bien…