Vieille lune

Elle est vieille. Elle marche dans un désert de poussière grise, plongé dans l’espace noir. Il n’y a pas d’air par ici, elle n’en a pas besoin. Elle pense à ses sœurs : la plus jeune est blonde et fait voler sa robe en courant, elle s’amuse, mais au ralenti… Lentement, lentement elle se meut. Il y a aussi sa mère, ses cheveux roux d’alors sont des flammes en attente dans cet univers froid : elle tourne la page d’un livre – le papier s’imprègne de la lumière blanchâtre du lieu – sa main disparaît, sa forme reste. Elle semble lire avec plaisir, elle a toujours aimé lire. Elle lisait chaque jour jusqu’à ce qu’elle n’ait plus pu. Ses dernières semaines avaient été difficiles, les derniers jours à peine supportables ; pour elle comme pour son entourage. La plus jeune des sœurs était déjà partie elle aussi, foudroyée des années plus tôt dans un accident absurde : la violence de l’impact tinte de sang l’horizon de ce monde et des éclats de fer inondent le ciel, dégringolant légèrement, à la manière de flocons de neige. Cette nuit, l’une et l’autre sont jeunes encore. Ce sont ses proches d’il y a plusieurs décennies. Je suppose qu’on ne voyage pas dans le temps sans voyager dans l’espace, ou bien l’inverse. Leurs bouches et leurs lèvres s’animent. D’elles n’émanent aucun son. Silence. Un silence parfait : pas le moindre bruit par ici. Aucun tintement quand les éclats de fer se rencontrent et commencent de dériver chaotiquement. C’est, étrangement, le plus troublant.

Quant à son corps à elle, il n’est plus celui qu’elle eut un temps l’impression de posséder pour toujours. L’illusion avait duré, elle était à la fois beaucoup plus puissante que celle-ci, beaucoup plus frêle aussi. Elle adorait les arbres et les plantes – elle savait le cycle, elle voyait les pousses grandir, les branches s’épanouir puis sécher – elle savait son corps vivre quelque chose de similaire – sa peau fripée cachait encore et péniblement des os secs comme les branches tombées, simplement brisées par le vent. Elle-même le craignait, ce vent froid, qui transportait la mort. Il n’avait pas encore su trouver l’accès à ce monde-ci. Cela viendrait. Elle se réveillait presque systématiquement dans un claquement de porte. Nul besoin de portes en ces lieux sans abris, sans bâtiments, sans pièces, sans frontière, sans relief d’importance. Des crevasses dans le sol, plus ou moins amples, mais jamais profondes – les éclats de fer partaient maintenant en tous sens – ils étaient loin d’elle – ils l’évitaient. À moins que ce ne fût elle qui les repoussât. De l’eau suinte du sol, elle grouille, puis remplit les façons de crevasses, elle accueille les échardes qui se calment, mais cette eau s’agite, s’amplifie, et le niveau monte. Il s’arrête au-dessus des chevilles. Sa sœur joue comme on le fait à la plage. D’heureux moments – elles s’éclaboussent. Sa mère lit toujours, allongée désormais sur une chaise longue. Un parasol planté dans l’eau vient cacher un soleil qui transforme l’espace noir en espace blanc. Les corps disparaissent presque. Hologrammes défaillants. Des vagues maintenant. Des remous sous sa personne. Haut le cœur. Elle croit vomir, croit se retenir, la sensation reste. Sa mère semble lui demander si tout va bien. Quel est donc ce monde à la fin ? Elle reprend sa route, mais sait ses pieds désintégrés depuis que l’eau est arrivée. Elle peut marcher tant qu’elle est là. L’océan scintille du fait des éclats de fer. La nuit retombe et ils deviennent les étoiles. Il y en a partout, dès autour d’elle. Ses proches ont disparu, ils sont dans les étoiles. Le trouble laisse sa place à la sérénité – ses pieds pourtant sont toujours immergés, et voilà que le niveau monte à nouveau. Les étoiles enclenchent un mouvement circulaire. Elles accélèrent, et l’élévation de l’eau avec, elle se sent prise d’assaut. Bientôt privée d’aisance, elle suffoque, l’eau dépasse sa poitrine, les étoiles tournoient et fusent, la nuit laisse place au jour qui laisse aussitôt place à la nuit et cela recommence encore et encore et encore jusqu’à la contraindre à fermer les yeux, à s’accorder à l’eau qu’elle sent sur ses lèvres, qui touche ses narines et la lumière frappe à travers ses paupières, l’eau appuie sur elles, elle infiltre ses poumons, elle voudrait pleurer mais elle est compressée, cernée d’eau désormais, elle voudrait crier mais rien ne vient, l’eau la protège autant qu’elle l’isole.

Elle baigne dans une nuit parfaite, qui porte son corps, qui remplit jusqu’aux plus fins interstices de son âme, elle se sent commencer de disparaître, intégrer la nuit qui la désintègre, elle se sent prête, prête à partir, à se donner à l’ensuite, à n’être plus qu’un soupçon dans l’énergie des univers, et avec cette pensée l’espoir, d’être, quoi que ce soit quand bien même le plus petit quelque chose qui soit, alors le bruit du vent, d’un torrent de vent qui approche violemment, qui se rapproche depuis l’indicible et qui la frappe comme on tombe de trop haut sur la surface durcie de l’océan, et qui la vide de l’eau et de la nuit en même temps que la porte claque. Le grondement résonne tandis qu’elle inspire profondément dans un sursaut qui la ramène au réel. À ce qui se dit l’être du moins, à travers les lumières et ses yeux.

Une fenêtre, le petit jour, un bourgeon sur la branche… c’est le printemps… et dans le vent, un animal en pleine course, tantôt cheval tantôt chouette, sabots frappant, ailes fouettant, regard perçant, arrivant et passant dans un éclair déjà disparu, rugissant encore et son cri frappe ce qui prend la forme d’une sphère, d’une coquille qui éclate, et la dernière de ses certitudes avec.